Inégalités et sortie de crise

Inégalités et sortie de crise
Sommaire de l'article
L'emploi, un choix politique
L'apport d'un filet de sécurité

La crise mondiale qui a éclaté après l'effondrement de Lehman Brothers en 2008 a alimenté un débat de fond sur l'importance d'une nouvelle régulation financière. Le sommet du G20 qui s'est tenu en 2009 à Pittsburgh, par exemple, a mis en lumière le rôle essentiel que pourrait jouer une meilleure réglementation financière pour assurer une croissance économique durable. Cependant, aussi importante soit-elle, une réforme financière ne suffira pas à résoudre la crise. En effet, certains auteurs ont mis l'accent sur les " véritables " déterminants de la crise, et en particulier, la croissance insuffisante de l'emploi et les inégalités excessives de revenus [Kumhof et Rancière, 2010 ; Torres, 2010].

Cet article s'appuie sur cette littérature et montre comment la lutte contre le chômage et les inégalités de revenus pourrait contribuer à rééquilibrer l'économie réelle et favoriser la sortie de crise. Ce document examine le meilleur dosage de politiques qui permettrait de faire face à la crise. Nous évaluerons en particulier les avantages et inconvénients des mesures de rigueur budgétaire et de déréglementation du marché du travail aujourd'hui envisagées ou suggérées, sous diverses formes, par des organisations internationales telles que l'OCDE et le FMI Le FMI et l'OCDE proposent trois scénarios basés sur le Modèle monétaire et budgétaire mondial intégré (GIMF). Dans un premier scénario, la poursuite de l'assainissement budgétaire entraîne une baisse de la production et de l'emploi en raison de son impact négatif sur la demande globale. Dans un second scénario, la baisse des impôts sur le revenu du travail et les profits, ainsi que la flexibilisation des marchés du travail, ont des effets importants sur l'offre entraînant les entreprises à accroître la demande de main-d'œuvre et la production. Dans un troisième scénario, le rééquilibrage en Asie réduit les déséquilibres mondiaux entre les revenus élevés et les économies émergentes. .

Pour cela, l'OIT a développé un modèle qui tient compte des liens entre les politiques macroéconomiques et le marché du travail Pour plus de détails, voir Charpe et Kühn [2012]. Pour plus d'informations sur le modèle GEL : www.ilo.org/public/french/bureau/inst/research/global/index.htm. Voir aussi Charpe et Kühn [2011]. . Il est important de souligner que ce modèle tient compte de l'impact sur la demande globale des changements dans la répartition des revenus. À partir de ce modèle, cet article : i) évalue les effets de la rigueur budgétaire et de certaines réformes structurelles sur l'emploi ; ii) examine comment la situation du marché du travail, à son tour, influe sur la performance macro-économique ; et iii) esquisse les stratégies qui permettraient de répondre à la fois aux objectifs d'emploi et financiers.

L'analyse est réalisée au moyen de trois scénarios économiques et sociaux pour la période 2012-2015, à partir du modèle de l'OIT. Le premier scénario, appelé " scénario de consolidation budgétaire ", est caractérisé par une plus grande rigueur budgétaire avec une réduction des dépenses publiques à partir de la première moitié de 2012. Le second, qui analyse l'effet des réformes entraînant une réduction des salaires et l'affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs, est appelé " scénario d'abaissement des normes du travail ". Ce second scénario examine également la capacité d'un salaire minimum à limiter les pertes de revenus. Dans le troisième scénario - le " scénario de l'OIT " -, les effets d'un dosage de politiques combinant des politiques budgétaires saines stimulant l'investissement et des politiques publiques permettant une évolution équilibrée des revenus sont évalués au cours de la période choisie.

Le repère 1 montre les principaux résultats des trois scénarios mentionnés ci-dessus. Les tendances du marché de l'emploi au cours des deux ans et demi à venir sont comparées à un scénario de référence établi sur la base des projections de l'économie et du marché du travail que l'on trouve dans les Tendances mondiales de l'emploi publiées par l'OIT [2012].

Dans le premier scénario, une plus grande rigueur budgétaire réduirait le volume d'emploi par rapport au scénario de base. La rigueur budgétaire est modélisée ici comme une réduction des dépenses publiques en pourcentage du PIB de 1,4 point de pourcentage dans les pays aux revenus élevés. La production diminue de 1,6 point de pourcentage au maximum et de 0,6 point de pourcentage en 2015. De même, l'emploi diminue de 1,3 point de pourcentage au maximum et de 0,5 point de pourcentage d'ici la fin 2015 (courbe en tirets-pointillés sur le repère 1). Cela correspond à 2,84 millions d'emplois de moins dans les pays aux revenus élevés d'ici la fin 2015 par rapport au scénario de référence. Dans les pays aux revenus faibles et moyens, la rigueur budgétaire est moins marquée, le rapport entre dépenses publiques et PIB baissant de seulement 1,1 point de pourcentage. Cela se traduit par une perte de 11,5 millions d'emplois d'ici la fin 2015 Les données trimestrielles de l'OCDE sur les comptes publics montrent que le rapport entre les dépenses et le PIB a diminué de 1,4 point de pourcentage entre le troisième trimestre de 2010 et 2011 dans 25 économies avancées. De même, d'après les Perspectives de l'économie mondiale [Nations unies, 2012], le rapport entre les dépenses et le PIB devait baisser de 1 point de pourcentage dans les économies en développement entre 2009 et 2011. .

Ce résultat tient au fait que l'assainissement budgétaire comprime la demande globale, ce qui influe sur la demande de main-d'œuvre. Il est important de souligner que cette simulation prend en compte le fait que la baisse des dépenses publiques crée des possibilités d'augmentation des dépenses privées. Cependant, cet effet de stimulation est contrebalancé par l'impact négatif direct associé à une réduction des dépenses publiques. Les pressions déflationnistes exacerbées par la réduction des dépenses ont tendance à faire monter le taux d'intérêt réel, ce qui décourage l'investissement privé. La rigueur budgétaire ne parvient pas à stimuler l'investissement privé, qui diminue de 1,3 point de pourcentage au maximum. En outre, les compressions budgétaires sont coûteuses pour les finances publiques car elles dépriment l'activité économique et font augmenter le chômage, érodant ainsi les recettes fiscales et ajoutant une pression sur les dépenses sociales. Le résultat est que les économies budgétaires à court terme découlant de l'austérité budgétaire ne se concrétisent pas dans un allègement vertueux de la dette. En effet, la dette publique augmente de 1,1 point de pourcentage fin 2015.

Le deuxième scénario illustre les effets sur l'emploi d'une détérioration du pouvoir de négociation des travailleurs. Dans le modèle de l'OIT, la répartition des revenus entre les travailleurs et les entreprises dépend d'un paramètre qui reflète le pouvoir de négociation des travailleurs sur les salaires. L'expérience menée dans le deuxième scénario consiste à diminuer ce paramètre de façon à ce que la baisse correspondante de la part du travail dans le revenu soit de 1,8 point de pourcentage. Cette diminution correspond à la baisse de la part du travail dans le revenu observée aux États-Unis entre 2008 et 2010.

Dans le deuxième scénario, la production décline de 1,2 point de pourcentage au maximum et de 0,5 point de pourcentage d'ici la fin 2015, tandis que l'emploi diminue de 1 point de pourcentage au maximum et de 0,36 point de pourcentage fin 2015 (repère 1, courbe pointillée). Cela correspond à une réduction de 10,53 millions d'emplois dans le monde, par rapport au scénario de référence.

La logique derrière ce résultat est que, même si une baisse des salaires peut stimuler la demande de travail pour toute entreprise, une réduction généralisée des salaires aurait une incidence négative sur la demande des ménages au niveau global, pesant ainsi sur la production totale et in fine sur l'emploi. En somme, l'effet négatif sur la demande domine l'impact positif que peuvent avoir des profits plus élevés (associés à une répartition de la valeur ajoutée entre salaires et profits plus favorable à ces derniers) sur l'investissement des entreprises. Les effets positifs de la baisse des salaires sur les bénéfices ne se matérialisent pas, car la forte baisse de la consommation pousse l'économie dans un piège à liquidité. L'investissement privé baisse de 1,2 point de pourcentage au maximum. Comme pour le premier scénario, le second scénario s'accompagne d'une aggravation des déficits budgétaires en raison d'une baisse des recettes fiscales et de l'augmentation des dépenses liées aux allocations chômage. Il est important de noter, cependant, que le modèle ne tient pas compte du possible effet de la baisse des salaires dans le secteur public sur les déficits budgétaires.

Les effets négatifs de l'assouplissement des normes du travail peuvent être atténués par la réglementation du marché du travail sous la forme d'un salaire minimum. Le salaire minimum fixe un seuil de salaire et limite donc la chute des revenus du travail. Cela permet de réduire la baisse de consommation et limite les pertes d'emploi.Le repère 2 montre la dynamique de l'emploi à la suite d'une baisse des normes du travail avec et sans salaire minimum. En présence d'un salaire minimum, l'emploi chute " seulement " de 0,3 point de pourcentage, contre 1 point de pourcentage en son absence. En outre, la reprise est plus rapide et l'emploi retrouve son niveau d'avant la crise dès la fin 2015.

Le troisième scénario examine les effets d'une réponse à la crise s'inspirant du Pacte mondial pour l'emploi, c'est-à-dire d'une action en faveur du travail décent dans les moments de crise. Bien qu'un tel programme englobe toute une variété d'outils et d'actions politiques, les simulations numériques ne peuvent être effectuées que sur un ensemble restreint d'instruments. Par souci de simplicité, le scénario de l'OIT est ici défini comme une combinaison : i) d'investissements dans les infrastructures équivalents à une augmentation de 1 point de pourcentage du rapport de l'investissement public sur le PIB L'augmentation de 1 point de pourcentage a lieu à l'impact. Les dépenses déclinent ensuite progressivement à raison de 10 % par trimestre au cours de la période de simulation jusqu'à ce qu'elles reviennent à leur valeur initiale.  ; et ii) d'un rééquilibrage de la part des revenus du travail dans le revenu total correspondant à une augmentation de cette part de 1,8 point de pourcentage Cette expérience repose sur l'hypothèse que ce dosage des politiques est réalisé conjointement par tous les pays et qu'aucun pays ne s'engage dans des jeux stratégiques menant à des comportements individualistes. .

La composante des dépenses d'infrastructure vise à rendre compte de l'effet des dépenses publiques sur la demande globale ainsi que l'effet d'un investissement public bien conçu sur l'amélioration de la productivité du secteur privé. Les investissements dans les infrastructures jouent un rôle d'externalité positive pour les entreprises, puisque le capital public est un élément de la fonction de production des entreprises. Cette mesure correspond à l'ensemble des instruments préconisés par l'OIT pour soutenir les entreprises. La stabilisation de la part du travail dans le revenu total correspond aux mesures visant à promouvoir les droits au travail et le dialogue social ainsi que les mesures pour une répartition plus équilibrée des revenus. Ces politiques sont particulièrement pertinentes compte tenu de la relative inefficacité de la politique monétaire dans l'environnement déflationniste qui prévaut aujourd'hui dans la plupart des économies avancées : les autorités monétaires sont confrontées à un piège à liquidité car elles disposent de peu de marges pour réduire davantage les taux d'intérêt - déjà bas - afin de stimuler l'investissement.

Dans le scénario de l'OIT, la production augmente de 1,8 point de pourcentage au maximum et de 0,8 point de pourcentage d'ici la fin 2015, tandis que l'emploi augmente de 1,1 point de pourcentage au maximum et de 0,35 point de pourcentage sur la même période (courbe pleine sur le repère 1). Cela se traduit par 12,74 millions d'emplois supplémentaires créés dans le monde. Les investissements publics bien conçus sont bénéfiques aux entreprises dans la mesure où ils favorisent l'investissement privé, à hauteur de 1,1 % du PIB en 2015.

La dette publique se réduit à court terme grâce à des recettes fiscales supplémentaires. Cette augmentation est cependant modérée et ne dépasse pas 1,6 point de pourcentage du PIB au maximum. Ce scénario montre que le niveau d'endettement dépend surtout des revenus associés à l'activité économique.

En comparaison des autres études de modélisation, le modèle de l'OIT présente des résultats similaires concernant les effets de la rigueur budgétaire. Par exemple, le modèle mondial du FMI (GIMF) montre que, dans une situation de sous-emploi des ressources productives, la rigueur budgétaire aggrave la situation de l'emploi. De même, l'investissement public a des effets bénéfiques sur la demande tout en augmentant les investissements des entreprises et la demande de travail. Aucun des deux modèles, cependant, ne tient compte de la prime de risque que les marchés financiers pourraient imposer aux coûts de refinancement du gouvernement.

En ce qui concerne les effets des normes du travail, les résultats du modèle de l'OIT sont plus favorables que ceux du GIMF. Cela s'explique par le fait que le modèle de l'OIT tient compte de l'impact potentiel sur la demande globale des changements dans la répartition des revenus. En effet, contrairement au modèle GIMF, le modèle de l'OIT tient compte des négociations sur les salaires entre les travailleurs et les entreprises. En raison de la faible substituabilité entre capital et travail à court terme, une réduction des salaires (liée à la baisse des normes du travail) entraîne une substitution travail/capital limitée. En revanche, comme de nombreux ménages dépendent exclusivement des revenus du travail, la baisse des salaires diminue la demande globale, ce qui réduit les perspectives d'emploi. Des études récente du FMI, comme par exemple celle de Kumhof et Ranciere [2010], ont pris en compte les effets de la répartition du revenu et trouvé des résultats en ligne avec ceux du modèle de l'OIT.

Il est important de souligner que le modèle de l'OIT suppose que les politiques soient coordonnées entre les pays. À défaut, les bénéfices pour un pays isolé menant les politiques du modèle de l'OIT seraient bien inférieurs à ceux du troisième scénario.

Enfin, et surtout, aucun des modèles alternatifs n'envisage les conséquences d'une récession prolongée du marché du travail du point de vue de la participation au marché du travail (effets d'" hystérésis "). Cela signifie que les effets sur l'emploi de la rigueur budgétaire et de certaines réformes structurelles sont probablement sous-estimés. Les développements ultérieurs du modèle devraient permettre de remédier à cette lacune importante.

L'emploi, un choix politique

Cette simulation porte sur l'évolution de l'emploi dans les différents scénarios de politique publique. Dans un scénario de consolidation budgétaire, les dépenses du secteur public exprimées en part du PIB sont réduites de 1,4 point. Dans le scénario d'abaissement des normes de travail, la part des revenus du travail dans le revenu total est réduite de 1,8 point. Le scénario de l'OIT combine des dépenses d'infrastructure et un alignement des revenus du travail sur l'augmentation de la productivité. Les politiques sont censées s'appliquer dans tous les pays et entrer en vigueur mi-2012. Leurs effets sont mesurés jusqu'à fin 2015.
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L'apport d'un filet de sécurité

Cette figure présente la dynamique de l'emploi dans le cadre du scénario d'abaissement des normes du travail, avec ou sans salaire minimum. Ce scénario se caractérise par une baisse de la part des revenus du travail dans le revenu total de 1,8 point de pourcentage. Comme dans l'illustration précédente, les politiques sont censées s'appliquer dans tous les pays et entrer en vigueur mi-2012. Les effets sont mesurés jusqu'à la fin 2015. La figure montre que l'existence d'un filet de sécurité sociale ne contraint pas la création d'emplois, à condition que celui-ci soit mis en place de manière coordonnée dans les différents pays.

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