Forcément déçus par l'année de la biodiversité ?

Date: 2011
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Forcément déçus  par l'année de la biodiversité ?
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Sommaire de l'article
Des pressions constantes sur la biodiversité…
Des efforts de protection réels
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2010, année paradoxale

L'année internationale de la biodiversité se présente d'emblée comme paradoxale : année de célébration et de reconnaissance, mais aussi de réaffirmation d'un destin décidément bien funeste avec le constat que les objectifs 2010  En 2002, les États parties à la Convention sur la diversité biologique s'étaient engagés à " assurer, d'ici 2010, une réduction significative du rythme actuel de perte de diversité biologique aux niveaux mondial, régional et national ". n'ont pas été atteints. Ce paradoxe reflète celui de l'action : indicateurs biologiques dans le rouge  Voir Butchart S. H. M. et alii, 2010, "Indicators of recent biodiversity decline", Science, 29 avril / 1187512. Disponible sur : www.scienceexpress.org. Voir également le Global Biodiversity Outlook sur le site : www.cbd.org et " sixième grande extinction " annoncée  D'après les biologistes, cette sixième extinction de la diversité biologique, causée cette fois par l'homme sur une période extrêmement courte, suivrait cinq extinctions précédentes de causes géochimiques et climatiques diverses, sur des périodes géologiques plus longues. , alors même que les actions menées en faveur de la biodiversité mobilisent des moyens toujours plus importants, des capacités scientifiques renforcées et une créativité jamais démentie. De fait, cet effort accru ne compense pas les effets concomitants d'une augmentation constante des pressions globales sur la biosphère, et les modèles dominants de développement n'ont toujours pas apporté la preuve tangible qu'ils pouvaient améliorer leurs performances écologiques autrement qu'à la marge. Le bilan de l'année 2010 interroge donc la société, non seulement sur le niveau d'efficacité et d'intensité de ses actions en faveur de la biodiversité, mais aussi plus généralement sur sa capacité à contenir les nuisances environnementales induites par le développement et à gérer le futur de son capital biologique.

Des efforts accrus et renouvelés à tous les niveaux

Le bilan des efforts entrepris pour la conservation de la biodiversité durant la dernière décennie est remarquable. On peut par exemple souligner la très importante croissance des surfaces terrestres sous protection de 2000 à 2010 (repère 2), atteignant désormais plus de 13,5 % des terres émergées, soit l'équivalent de l'Amérique du Sud toute entière. La conversion de la forêt amazonienne, de l'ordre de 8 millions d'hectares par an sur la décennie, a paru marquer le pas en 2009. De nombreux espèces et habitats remarquables à travers le monde sont désormais durablement protégés. L'état biologique de certains territoires s'améliore, comme les villes des pays développés ou les cours d'eau de l'Union européenne.

En termes de gouvernance, 2010 a également été une année d'intense activité : nombreux événements liés à l'année internationale de la biodiversité, avancées significativessur l'IPBES, session spéciale " biodiversité " à l'Assemblée générale des Nations unies et, pour finir, Conférence des parties (COP) à la Convention sur la diversité biologique à Nagoya (Japon). Outre des avancées techniques sur un certain nombre de sujets cruciaux comme l'interaction renforcée avec la Convention climat sur REDD, sur l'acidification des océans, la mitigation et l'adaptation, la COP de Nagoya s'est achevée sur un succès global incontestable.

En premier lieu, un protocole équilibré sur l'accès aux ressources génétiques et le partage des avantages issus de leur utilisation a été adopté, fruit de huit ans de négociation. S'il n'a pas vocation à " sauver " la biodiversité, il pourrait, une fois entré en vigueur, engendrer des flux financiers non négligeables contribuant à une meilleure distribution mondiale des bénéfices de la conservation. En outre, la conférence a approuvé un nouveau plan stratégique à dix ans contenant vingt objectifs relativement précis visant à freiner l'érosion de la biodiversité. Stratégiquement, ils s'attaquent aux principaux mécanismes ayant pour effet collatéral de détruire la biodiversité, proposant par exemple l'élimination des subventions nocives pour la biodiversité. Enfin, un accord partiel est intervenu sur la question du financement Nord-Sud, le troisième pilier du " paquet " de négociations, accompagné d'engagements chiffrés de plusieurs pays développés quant à la part de leur aide au développement allouée à la biodiversité. Un succès global, donc, qui maintient voire relance une certaine dynamique au sein de la CDB, mais dont les effets concrets restent plus que jamais soumis à la bonne volonté des États et au souffle politique qui portera, ou non, la mise en œuvre du deal de Nagoya au cours des prochaines années.

Des tendances lourdes dont l'inversion n'est pas en vue

Malgré ces progrès significatifs enregistrés à différents niveaux, les indicateurs compilés par la Convention sur la diversité biologique (CDB)  Voir Global Biodiversity Outlook : www.cdb.org montrent indubitablement un renforcement des causes premières de l'érosion de la biodiversité, des pressions directes, des impacts et, finalement, une dégradation persistante, voire souvent encore en accélération, de l'état de la biodiversité, dans un contexte où 60 % des services apportés par les écosystèmes sont déjà en décroissance  Millenium Ecosystem Assessment, 2005, Ecosystem and Human Well-Being: Biodiversity Synthesis, Washington D. C., World Resources Institute. . 31 % des populations de vertébrés sont aujourd'hui menacées, les pressions les plus fortes étant enregistrées sur les animaux utilisés par la pharmacopée traditionnelle : les amphibiens (- 42 % depuis 1968), les oiseaux sauvages (- 40 %) et certains grands mammifères comme le tigre en Asie. En Asie, dans le Pacifique ou en Afrique, le risque d'extinction des plantes médicinales dépasse les 30 %. La surexploitation des stocks halieutiques met aujourd'hui en danger 80 % des espèces de poissons et les écosystèmes aquatiques sont parmi les plus menacés. Enfin, même si le phénomène s'est aujourd'hui ralenti, la FAO estime qu'un cinquième des mangroves a disparu entre 1980 et 2005 (repère 1).

Des causes connues mais peu explicitées

Les causes principales de l'échec de 2010 peuvent sembler relativement bien établies : les activités sectorielles - l'agriculture, la pêche, l'exploitation forestière ou minière, l'aménagement (urbain, infrastructures) comme les services - et la croissance démographique n'ont en rien réduit la consommation des ressources biologiques, ni en valeur absolue ni par habitant. Mais l'écheveau des causes est plus complexe et de nature plus variée : faiblesse des connaissances sur la biodiversité, faiblesse des interfaces entre science et décision, manque de volonté politique, absence d'incitations économiques, faiblesse de la mise en œuvre du droit, manque d'implication de la société civile, manque de financements... Tout cela est vrai et inextricable. Insistons tout de même sur quelques points saillants.

Dans le cadre d'une crise financière puis économique globale tendant politiquement à freiner les efforts en faveur de l'environnement, le travail de verdissement en profondeur des activités générant actuellement les plus fortes pressions sur la biosphère reste très hétérogène sur la planète. Les nuisances se déplacent au fil de relocalisations d'activités et de chaînes d'approvisionnement en matières premières biologiques de plus en plus globalisées.

Les normes environnementales (études d'impacts, compensations, rejets, origine légale des matières premières, limitation de la consommation d'espaces, obligation de prélèvements durables, etc.) sont encore très inégalement développées et appliquées à travers le monde, et les avancées sont lentes et douloureuses, notamment aux échelles régionales et internationales.

En outre, le principe d'une compensation des dommages dits " inévitables " à la biodiversité, supposé à même de contribuer à la compatibilité entre développement continu et protection de la biodiversité, n'est que très partiellement appliqué et n'a pas fait la preuve de sa capacité à atteindre l'objectif du " pas de perte nette ". La mise en place de réseaux écologiques pour préserver les écosystèmes et leurs continuités n'est souvent que balbutiante, tandis que l'étalement urbain bat son plein, dans les pays émergents comme dans les pays riches. Dans les pays en développement bien dotés en ressources biologiques, leur gestion durable exige une technicité, un développement et un contrôle réglementaire, en même temps qu'un respect de certains usages locaux, qui ne se construisent que progressivement. La fiscalité pesant sur l'exploitation du capital forestier ou halieutique n'est pas suffisante pour financer l'encadrement de l'accès à la ressource. Plus généralement, l'analyse économique dont disposent les dirigeants nationaux reste silencieuse sur les conséquences et le coût à long terme des dégradations du capital écologique. Écologues et économistes peinent encore à relier de façon opérationnelle des objectifs tels que la croissance du capital, l'emploi, le maintien des écosystèmes et la gestion des territoires. La rémunération et l'entretien du capital naturel dans le cadre d'une activité économique enfin durable restent, dans la pratique, des exceptions. Si le monde de la conservation de la biodiversité a compris depuis longtemps qu'il lui faut, tout à la fois, consolider les acquis, notamment dans les aires protégées, et " sortir de ses réserves ", il peine pourtant à initier le nécessaire " verdissement " des activités humaines.

Construire l'avenir

Le principal bilan à tirer de cette année internationale de la biodiversité semble bien être que l'augmentation des moyens alloués à la conservation n'a qu'une incidence de second ordre sur l'état général de la biodiversité  Nous ne pouvons assez souligner ici l'importance néanmoins cruciale des efforts et des résultats de la conservation de la biodiversité, notamment pour la préservation d'espaces et d'espèces emblématiques ou directement utiles. et sur son devenir. Ceci appelle plusieurs commentaires.

D'abord, en 2010, les institutions nationales et internationales se sont elles-mêmes questionnées sur leur capacité à inventer et mettre en place des mécanismes susceptibles de nous sortir des impasses écologiques  Bourg D. et Whiteside K., 2010, Pour une démocratie écologique. Disponible sur : www.laviedesidées.fr : si certaines municipalités chinoises tentent de redresser des effondrements écologiques locaux, imposer une réglementation environnementale nationale dans un contexte de croissance à deux chiffres est un défi (voir p. 99). En France, dans les années 2000, les parlementaires ont largement freiné la mise en œuvre des principes d'écologisation proposés par une partie de la société civile, de la communauté scientifique, ainsi que par le ministère de l'Écologie. Assemblée des non-humains  Latour B., 1999, Les Politiques de la Nature, Paris, La Découverte. , Conseil du futur  Bourg D. et Whiteside K., 2010, ibid. , démocratie participative, conditions du dialogue entre les sciences écologiques et les politiques : cette décennie aura mis en lumière les difficultés des collectifs à intégrer le fait écologique et à proposer des pistes nouvelles en termes démocratiques et de gouvernance.

L'émergence confirmée de " nouveaux " acteurs - scientifiques, experts, société civile, entreprises - doit continuer. À l'interface entre écologie et industrie, écologie et finance, écologie et emploi, écologie et culture, écologie et ville, ils peuvent proposer des solutions opérationnelles, intégrant une rationalité écologique dans les cadres économiques, sociaux et dans le programme politique des institutions. C'est à ces interfaces que naîtront des alternatives pour un développement humain moins néfaste à la biosphère. Des alliances innovantes, des gouvernances nouvelles sont à explorer pour gérer les oppositions bien réelles d'intérêts à court terme ou vaincre les résistances au changement. À l'échelle mondiale, les pays les moins avancés doivent avoir les moyens de leur responsabilité écologique, tandis que le dialogue interinstitutionnel entre pays européens et pays émergents sur la réglementation environnementale doit s'intensifier et impliquer directement les acteurs écologiques, économiques et sociaux. Le développement d'outils de suivi de l'état de la biosphère à l'échelle globale, par la télédétection en particulier, comme la mutualisation de leurs résultats, par exemple dans le cadre d'un futur IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services d'écosystèmes, semblent utiles. L'émergence d'une économétrie reconnue du capital écologique et des ressources biologiques doit contribuer, avec d'autres types de connaissances, à installer les principes de l'efficacité écologique et de la prise en compte du long et du très long terme.

Dans la situation actuelle, le renforcement des politiques locales de protection de la nature, pour nécessaire qu'il soit, apparaît comme un remède facile, politiquement porteur et relativement indolore au vu des revirements plus profonds qu'il faudrait engager sur les trajectoires de développement. Ces dernières années, la tendance des politiques publiques  Mermet L., Billé R. et Leroy M., 2010, "Concern-focused evaluation for ambiguous and conflicting policies: an approach from the environmental field", American Journal of Evaluation, 31(2), p. 180-198. a été d'engager des efforts contradictoires dont les objectifs et les moyens sont incompatibles, mais dont l'arbitrage aurait un coût politique trop élevé. La résolution de ces contradictions est alors laissée à la charge des niveaux inférieurs de mise en œuvre ou différée dans le temps. Le renforcement des efforts de conservation de la biodiversité, associé à un silence pesant quant aux causes profondes de l'échec de 2010, et surtout à la promotion (voire à la subvention) jamais démentie d'activités économiques aux conséquences désastreuses pour la biodiversité, en est l'archétype. Cela rend d'autant plus nécessaire mais difficile d'établir les responsabilités de la situation d'échec actuelle : les acteurs dont l'objectif est la conservation ne disposent que d'un impact (et donc une responsabilité) limité sur le destin de la biodiversité ; les acteurs dont l'impact est crucial, ne sont pas tenus pour responsables puisque leurs objectifs légitimes sont ailleurs.

Si l'année 2010 aura sans doute répété l'urgence de réduire les pressions inouïes que l'humanité fait peser sur la biosphère, elle aura donc aussi permis d'entrevoir que nos capacités collectives à réduire le poids écologique de nos sociétés sont extrêmement contraintes, même si des perspectives tangibles existent.

Des pressions constantes sur la biodiversité mondiale

Source : WWF, 2010, Rapport Planète vivante (www.wwf.fr).
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Des efforts de protection réels

Source : UICN et PNUE-WCMC, Base de données mondiale sur les aires protégées (WDPA) (www.wdpa.org).
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