Faire place aux sciences sociales dans l'expertise mondiale en matière de biodiversité

Marie Roué
Sommaire de l'article

Marie Roué, anthropologue and membre de l'IPBES. Entretien Aleksandar Rankovic (Iddri) and Isabelle Biagiotti (Regards sur la Terre and Aida)

Comment une anthropologue comme vous aborde les questions environnementales, et comment vous êtes-vous retrouvée à faire partie du Groupe d’Experts Multidisciplinaire (MEP - GEM en français) de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) ?

Marie Roué : Il y a 47 ans, avec des éleveurs au nord de la Norvège – les Lapons comme on les appelait à l'époque, les Sami comme on dit aujourd’hui – et influencée par les auteurs anglo-saxons, je me suis intéressée à la flexibilité de l'organisation sociale comme réponse à un environnement naturel difficile. C'est une société bilatérale – dans laquelle les liens de parenté des deux côtés comptent – et nomade – avec un groupe plus grand en été qu'en hiver. J'ai également travaillé sur l'élevage, sur le vêtement et ses aspects techniques : adaptation aux usages et aux conditions climatiques, mais aussi innovation concurrentielle entre les femmes pour suivre la mode. Ces travaux m'ont dirigée vers le Museum National d'Histoire Naturelle, où j'ai intégré l'équipe d’ethnoécologie CNRS/MNHN de Jacques Barrau, APSONAT, qui fut ensuite dirigée par Claudine Friedberg puis par moi-même. Dans les années 1980, j'ai commencé à travailler chez les Inuit au Canada, notamment sur la chasse aux caribous qui sont la même espèce que les rennes (Rangifer tarandus). Puis j'ai travaillé sur les Indiens Cris et, là, j'ai été très influencée par l'anthropologie américaine qui était déjà beaucoup plus environnementale et politique que sa pratique française : la question autochtone y était déjà présente, puis la question des savoirs locaux, qui s’est très rapidement formalisée au Canada, bien avant le Sommet de la Terre de 1992 à Rio. J'ai, par exemple, participé aux grandes enquêtes qui se faisaient à l'époque sur l'utilisation des terres et les conflits qui les entouraient. Grâce à un projet initié avec le soutien du CNRS, j'ai commencé à travailler sur les conséquences pour les Inuit et des Cris des grands projets de barrages. J'ai ensuite co-dirigé l'étude canadienne des impacts environnementaux et sociaux des deux lieux d'implantation des barrages de la baie James, Great Whale/Grande Baleine et Chisasibi, soulignant l'expertise des populations locales sur les dégradations environnementales, mais aussi leurs relations avec le territoire, envers lequel ils considèrent avoir une responsabilité léguée par leurs ancêtres. En 1991, j'ai ajouté les Cévennes à ces différents terrains, -- notamment pour comparer les sites samis suédois et les sites cévenols appartenant à la liste du Patrimoine Unesco. Dans tous ces sujets, on retrouve l'absence de compréhension par les gouvernements des questions de droit d'usage et, au-delà, de la complexité des pratiques traditionnelles. Un de nos projets actuels en Suède cherche à établir une cartographie des parcours saisonniers des Samis, avec toutes leurs incertitudes, puisque beaucoup de décisions et de déplacements dépendent de conditions climatiques qu'il n'est pas possible de prévoir à l’avance, et auxquelles il faut s’adapter. D’autres acteurs refusent cette complexité parce qu'ils préfèrent voir les potentialités de développement économique d'un immense territoire, menaçant les usages qui en sont déjà faits. Aujourd'hui, dans l’ Arctique comme dans beaucoup de lieux, les autochtones sont repoussés de nouvelles zones potentielles de développement économique. Les routes, les avions et le réchauffement climatique suppriment les dernières limitations à l'extension d'autres modèles d'exploitation des ressources : le pétrole, les mines, les éoliennes, le tourisme, les maisons secondaires… La notion d'impact cumulatif est très rarement prise en compte.

Je pratique donc une anthropologie environnementale et relativement politique : s'intéresser aux questions contemporaines et aux populations autochtones exige de saisir à la fois la complexité des échanges de savoirs scientifiques et locaux et celle de la gestion des conflits, des dispositifs réglementaires. Selon moi, une neutralité totale est impossible sur ces terrains traversés par des conflits. Elle est incompréhensible pour les acteurs et, dans les faits, on travaille soit avec les uns, soit avec les autres. Je travaille avec et pour les populations autochtones avec la plus grande rigueur scientifique et le risque de, parfois, leur déplaire quand mes conclusions ne vont pas dans leur sens.

C'est assez logiquement que je me suis intéressée au processus IPBES d'abord par le biais des travaux de la Indigenous and local knowledge taskforce (groupe de travail IPBES sur les savoirs autochtones et locaux). J'ai présenté ma candidature sur le site de l'IPBES, et il faut savoir qu'en France, à la différence d'autres pays, toutes les candidatures recevables sont proposées à l’IPBES. C'est le MEP (Multidisciplinary Expert Panel) qui m'a ensuite choisie pour participer au groupe de travail. Par la suite, j'ai posé ma candidature au MEP lui-même sans penser être choisie, d'abord parce que la France était plutôt orientée vers une vision biologique de la biodiversité. Mais il s'est trouvé qu'un biologiste maori, président de la taskforce sur les savoirs locaux – et, en tant que Néo-Zélandais, relevant du groupe WEOG qui comprend l'Europe, le Canada, les États-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande –se retirait du MEP pour se consacrer à ses recherches. C'est ainsi que j'ai été retenue, notamment pour mes compétences en matière de savoirs locaux, considérée comme une question majeure par un certain nombre de pays dont les pays scandinaves, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.

L’IPBES, depuis sa création, souhaite intégrer davantage de sciences humaines et sociales dans ses travaux que ce qui a été fait jusqu’à présent sur les sujets de biodiversité, et plus généralement dans les grands mécanismes d’expertise intergouvernementaux sur l’environnement. Quelle est actuellement la place des sciences sociales à l'IPBES, cette intégration pose-t-elle des difficultés ?

Marie Roué : Le MEP ne compte encore que très peu de représentants des sciences sociales. Et si on exclut l'économie, on est encore moins nombreux. L'actuelle co-présidente du MEP est Marie Stenseke, une Suédoise géographe, mais nous restons la minorité. Cette tendance se retrouve au sein des auteurs mobilisés pour les évaluations : peu de sciences sociales parmi les auteurs quand il en faudrait sans doute 30 %, sinon 50 %. Sans une masse critique d’expertise en sciences sociales, l'IPBES n'est pas dans une position réelle d'interdisciplinarité, ce qui est une première limite. IPBES est aujourd’hui conscient de ce problème, et la situation est en voie d’améliorations avec la sélection des experts pour la nouvelle évaluation globale de la biodiversité et des services écosystémiques. Par ailleurs, dans ce débat entre entre sciences de la nature et sciences sociales, on ne prend pas assez en compte les chercheurs qui ont quelques dizaines d’années de pratiques interdisciplinaires. Il ne suffit pas de mettre dans une boite un biologiste, un sociologue, un philosophe, un anthropologue et un juriste pour créer de l'interdisciplinarité. Il faut connaître les travaux, la littérature, s'être intéressé aux pratiques contemporaines. Il n'est pas évident pour des chercheurs des sciences biologiques de comprendre qu'il y a déjà du côté des sciences sociales un corps de praticiens de l'interdisciplinarité avec des décennies de pratiques et de terrains. Beaucoup de spécialistes en écologie se pensent capables de prendre en compte eux-mêmes la place de la société.

La seconde difficulté vient de son statut de plate-forme intergouvernementale : ce sont les gouvernements qui décident en majorité – avec une grande variété de positions nationales ; un processus complexe visant à sélectionner le même nombre d'hommes que de femmes dans chaque groupe géographique et disciplinaire… La pratique est difficile. Il est évident qu'il y a plus de recherches menées au sein de WEOG que dans d'autres lieux – donc beaucoup plus de candidats potentiels – alors qu'il est parfois difficile de trouver des candidats dans d'autres régions. Respecter ces équilibres, trouver des gens disponibles, mobiliser les points focaux dans les pays pour relayer les offres – les difficultés sont multiples et les surmonter demande du temps.

Enfin, s'il est difficile de coopter des gens différents de vous lorsque vous êtes majoritairement un groupe d'écologues, de même beaucoup de mes collègues en sciences sociales ne perçoivent pas encore quel rôle ils pourraient jouer dans une institution dédiée à la biodiversité. Ils ne se sentent pas légitimes, sans compter le temps nécessaire pour participer ou la barrière de la langue anglaise pour participer aux débats dans toute leur subtilité. Les chercheurs qui abordent les questions environnementales de manière totalement multidisciplinaire ne se reconnaissent pas obligatoirement dans un programme centré sur la biodiversité – ils parlent, eux, de gestion des ressources naturelles par les populations, par exemple. J'essaie de leur faire comprendre qu'ils sont plus que légitimes, en particulier avec l'insistance portée au sein de l'IPBES sur les services écosystémiques depuis Antalya en décembre 2013. De fait, cette insistance favorise une approche plus multidisciplinaire défendue par certains pays d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine -- comme la Bolivie, qui reconnaît dans sa législation les savoirs locaux. Mais la notion de services écosystémiques étant très critiquée par la plupart des sciences sociales, et notamment les plus sociales, les chercheurs de ces disciplines rechignent encore à travailler dans ce domaine.

Dans ce contexte, quelle place prennent les savoirs locaux en matière de biodiversité dans les travaux de l'IPBES ? Qu'est-ce qu'ils apportent ?

Marie Roué : L'IPBES répond au calendrier posé par les politiques et il essaie d'avancer très très vite notamment sur les rapports régionaux, sur la dégradation des terres et leur restauration comme sur les espèces invasives. Tout ça en même temps. Ça va à une vitesse colossale qui écrase parfois les participants. Le premier rapport sur l'état des pollinisateurs a été publié pour la réunion de Kuala Lumpur en mars 20161. Le Groupe sur les savoirs locaux et les autochtones a fait de son mieux pour suivre le rythme mais, là-encore, le fonctionnement dominant favorise la participation d'experts très spécialisés au détriment des approches interdisciplinaires : des spécialistes de la pollinisation elle-même plutôt que des pratiques traditionnelles de gestion des abeilles dans une tribu d'Afrique. L'étiquetage des travaux oriente ainsi le choix des candidatures et inverser la tendance est difficile. La domination des écologues fait que les contributeurs en sciences sociales se retrouvent souvent non en tant qu’auteurs de chapitre, quelle que soit leur expérience, mais comme contributeurs.

1 Cf. Phil Lyver et alia (ed.) 2015, Rapport sur les savoirs autochtones et locaux sur la pollinisation et les pollinisateurs de l’atelier dialogue du Groupe de Travail sur les Savoirs Locaux d’IPBES. 

Stratégiquement, le groupe savoirs locaux a décidé pour les rapports régionaux de se concentrer d’abord sur deux zones - l'Europe - Asie Centrale et l'Afrique - cette première année 2015 et de rattraper le train en marche sur les autres rapports l'année suivante – sur l'Asie/Pacifique et les Amériques, avec pour ces deux régions plus de temps pour organiser nos ateliers de dialogue. De fait, la question des savoirs locaux est bien représentée dans ces deux derniers groupes régionaux. Dans tous les cas, ces régions sont immenses, et chacune n'aura qu'un seul rapport. Traiter de l'importance de la biodiversité demande de traiter des modes de vie, de ce qui préserve les ressources naturelles et crée les bases d'un développement peut-être durable – en tout cas moins destructeur qu'un mode d'exploitation immédiatement producteur de richesses matérielles et extractiviste – donc de traiter des savoirs locaux.

La procédure suivie par notre groupe de travail a été budgétée et adoptée par l'assemblée plénière de l’IPBES. Nous lançons un appel d'offre pour trouver des experts et détenteurs de savoirs locaux ou issus des peuples – ce qui pose des tas de questions pratiques : comment mobiliser ces gens et les faire participer ? Comment faire connaître les travaux de l'Ipbes – notamment par la traduction ? Une liste d'experts est ensuite proposée, et les membres de la taskforce votent pour en garder entre dix et quinze – ce nombre tenant compte du financement de leurs voyages. On essaie de former des binômes: un détenteur de savoirs locaux et un chercheur. Pour l'Europe, par exemple, un jeune paysan qui fait partie du Réseau semences paysannes, a présenté avec une scientifique qui travaille sur le même sujet. Tous sont invités à un « atelier de dialogue » auquel participe un des directeurs (chair) du rapport et, au moins, un auteur coordinateur ou quelqu'un qui s’intéresse à la question des savoirs locaux pour chaque chapitre. Le but est tant de sensibiliser les futurs auteurs à la question des savoirs et pratiques locales que de pallier l'interdiction de mener des recherches nouvelles : les contributions de ces experts locaux et autochtones, qui existaient seulement sur le terrain et se transmettaient par la communication orale peuvent, grâce au rapport disponible en ligne, être citées. Elles deviennent des sources publiées (de la « littérature grise »). Pour le rapport pollinisation par exemple, on a ainsi pu réunir des ONG, des institutions, plusieurs autochtones, et même un jeune homme (John SAMORAI LENGOISA, Ogiek du Kenya) membre d'une association de producteurs de miel qui n'était jamais sorti de son pays auparavant. Par la suite, nous finançons ces personnes pour qu'elles puissent informer dans leur pays sur les travaux de l'IPBES et compléter, par exemple avec les Anciens, leurs données. Un rapport écrit est enfin réalisé par chaque « binôme ». Tout ça dans un temps affreusement réduit. Évidemment, on ne convainc que ceux qui sont déjà un peu convaincus, et les sceptiques peuvent nous accuser de saupoudrage. Mais avec les moyens et le temps que nous avons, que pourrions nous faire de plus ? Peut-on s'imaginer qu'il y aura jamais une façon, comme les métadonnées de la science biologique, de produire immédiatement, avec un petit nombre de personnes, des bases de données de tous les savoirs locaux de toute une région, documentant tous les peuples, toutes les variétés de modes de vie, qui n'ont jamais été écrites peut-être, mais qu'on devrait quand même connaître ?

Ce sont des différences presque épistémologiques qui séparent donc les sciences sociales des autres approches au sein de l'IPBES ?

Marie Roué : Oui, et la première difficulté est sans doute la vieille opposition qualitatif/quantitatif entre sciences sociales et sciences biologiques. Certaines avancées conceptuelles de ces trente dernières années pourraient davantage être prises en compte dans les débats de l'IPBES, Certains travaux sur les définitions de la nature, par exemple : la nature est-elle seulement naturelle ? Si on oublie que ce que l’on appelle nature est aussi une construction sociale, on ne voit pas par exemple que les modes de vie et les usages, même dans des endroits comme l'Amazonie, ont façonné de manière notable l’environnement que l’on souhaite conserver, qu’on ne peut pas le considérer comme un « wilderness ». On ne peut pas comprendre les dynamiques socio-biologiques si on ne comprend pas cette complexité, ni conserver si on exclut les populations locales de leur rôle traditionnel de gestionnaire, et d’auteurs, pourrait-on dire, ou de créateurs de leur paysage culturel. On voit de nombreux échecs dans des initiatives de conservation qui ont omis ces points. Les débats houleux sur la gestion par le feu en sont un exemple particulièrement criant : c’est une gestion qui existait à peu près partout sur la planète et qui a été presque partout interdite, souvent avec des conséquences néfastes pour la gestion de milieux mis en défens. Des travaux scientifiques l’ont prouvé, pour la Californie, l’Amérique du Nord ou l’Australie par exemple. Ces territoires ont été gérés par le feu pendant des millénaires par les Amérindiens et les Aborigènes australiens qui avaient créé des milieux que les colons en débarquant ont considéré comme naturels. Si le parc national emblématique de Yellowstone a brûlé en 1988, c’est parce que l’on avait alors proscrit tout feu d’origine anthropique ou naturelle. Pour comprendre le rôle de ces feux, il faut accepter la construction sociale de la nature et reconnaître les savoirs locaux en matière de vent, de pare-feu, réaction du biotope selon les saisons, etc. Ces savoirs sont extrêmement précis chez les populations qui pratiquent la gestion par le feu, et celle-ci a alors façonné le milieu dit « naturel ». Ce sont des savoirs complexes, intellectuels et structurés ; il faut cesser de croire que les savoirs locaux sont uniquement des « savoirs pratiques ». La nomenclature, les taxonomies, les analyses locales sont très comparables aux démarches scientifiques. Si on ne sait pas tout cela ––, ou si on n’en reconnaît pas l’importance, le travail collectif entre disciplines devient difficile.

Beaucoup de régions du monde sont davantage convaincues de l'importance de ces savoirs que l'Europe, où la question reste difficile à aborder. En France même, les savoirs locaux ne sont pas totalement valorisés autrement que par des thèmes classiques, comme les terroirs et les appellations d'origine, le fromage et le vin. Et le mille-feuille administratif fait que lorsqu'on cherche un détenteur de savoirs locaux, on va souvent s’adresser au préfet et au directeur du parc avant de rencontrer un éleveur, un pêcheur ou un apiculteur. De plus, la thèse française reste que pour garantir l'égalité de tous, on ne peut pas reconnaître l'existence de peuples autochtones en France et dans les collectivités d’outre-mer. Ce qui n'est pas sans créer des difficultés alors que nous avons des populations indiennes et différentes communautés en Guyane. À l'échelle internationale, la compréhension des mots même reste source de débat et d'incompréhension. En Afrique par exemple, le débat sur l'autochtonie peut se réduire à savoir quel peuple a été le premier occupant d’une terre alors que, pour nous, il s'agit de caractériser des modes de vie.

Le cadrage conceptuel adopté à Antalya a été très influencé par la Bolivie. Si les savoirs locaux dans le monde ne se résument pas à la Pacha Mama, il est certain que cette vision des relations hommes environnement est assez puissante et efficace politiquement, parce qu’elle fait aussi écho à un sentiment romantique de l’Occident. Par contre les anthropologues et les autochtones, qui sont plus près du terrain des écologues quand ils travaillent sur les savoirs locaux, ou les taxonomies concernant plantes et animaux, sont paradoxalement moins recevables que lorsqu'ils travaillent sur les sites sacrés. Même dans nos pays, c'est étonnamment plus acceptable de parler de rituels que de promouvoir les savoirs locaux dans leurs dimensions plus écologiques. C'est peut-être pour ces raisons-là -- parce qu'on accepte plus facilement quelque chose qu'on admet ne pas connaître que quelque chose que l’on connaît différemment – que la négociation a privilégié le côté spirituel à Antalya. Ce texte a le mérite de fixer un cadre, et de dépasser une vision purement économiste des services écosystémiques.

Qu'est-ce qu'il est raisonnable d'attendre des travaux de l'IPBES ?

Marie Roué : Le but d'IPBES est, puisqu'on sait que la biodiversité est menacée, d'organiser un dialogue entre la science et la politique et d’informer la prise de décision. Il faut évaluer l’état des connaissances pour les politiques, pour informer l'action. Les experts sont charges d'écrire des résumes a l’intention des décideurs, comportant des messages clé (key messages). Pour le rapport sur la pollinisation, il y a eu une formation des auteurs du rapport pour les aider à dégager des messages clés qui soient réellement compréhensibles et pertinents pour les politiques – car ce n'est pas notre métier ; on n'est pas forcément très doués, de quelque science qu’on vienne. En plus, il faut s'entendre entre experts ; chacun pense que son message est plus important que les autres. On réalise que c'est une question cruciale, mais on en est juste au début de notre travail – notre premier rapport. La communication, on commence à en parler beaucoup : comment on va diffuser les résultats. Ceci m'a fait me rendre compte des limites de notre propre communication au Museum, en particulier pour la communauté dont je fais partie, anthropologues et ethno-écologues – publier en sami ou en javanais, dans des revues inaccessibles, sur des sujets globaux n'aide pas les écologues à réaliser ce que nous savons sur la biodiversité et sa gestion2. Ce n'est pas seulement chez les peuples locaux que les savoirs sont oraux et non publiés, c'est aussi chez les scientifiques en sciences sociales spécialistes de la biodiversité.

2 Cf. un article rédigé par un collectif de collègues pour pallier cette situation : Marie Roué, Vincent Battesti, Nicolas Césard et Romain Simenel, « Ethnoecology of pollination and pollinators », Revue d’ethnoécologie, 7 [En ligne]

L'absence de grands débats publics sur la biodiversité, à la différence du climat, renforce selon moi la difficulté à se saisir collectivement de ces questions de définition. Mes propres travaux actuels, notamment en Suède avec les Samis, portent sur les changements climatiques et les savoirs locaux en matière de gestion des ressources naturelles et leur rapport avec la science. Je constate que les questions du changement climatique sont parfois mieux saisies. C'est là qu'on se dit que la patience est sans doute nécessaire car, comme vous le savez, des programmes comme le GIEC ont mis longtemps à démarrer et très longtemps à dépasser la question de la réalité du changement climatique et à convaincre les gouvernements. En matière de biodiversité, il me semble que personne ne nie son érosion, mais l'articulation entre biodiversité et développement durable est peut être encore plus complexe que celle entre climat et sociétés : qu'est-ce que le développement durable ? Dès que la question est posée, une partie de nos collègues rappellent que nous faisons de la science et non de la politique…