Évolution des habitudes alimentaires en Inde et en Chine

Évolution des habitudes alimentaires en Inde et en Chine
54
Sommaire de l'article
La prime aux urbains
Moins de céréales, plus de protéines
54

Nourrir les populations de l'Inde et de la Chine est un défi qui intéresse depuis longtemps les penseurs et chercheurs du monde entier. En 2010, ces deux pays comptaient respectivement 1,19 et 1,34 milliard d'habitants, soit environ deux cinquièmes de la population mondiale. D'après les prévisions, ces chiffres continueront à augmenter, dépassant au total 3 milliards d'habitants en 2050. Jusqu'à présent, la production alimentaire nationale a permis de nourrir ces populations. Cependant, l'évolution rapide des modes de consommation liée au développement économique soulève de nombreuses questions : dans quelle mesure les habitudes de consommation changent-elles ? Ces changements augmentent-ils la demande en nourriture et en aliments de meilleure qualité ? L'Inde et la Chine pourront-elles continuer à produire assez de nourriture ? Quel sera l'impact des nouveaux modes de consommation sur les marchés mondiaux et la sécurité alimentaire ?

Des habitudes alimentaires en mutation depuis 20 ans

Les dépenses alimentaires ont sensiblement augmenté dans les deux pays depuis les années 1970. Toutefois, la proportion du revenu consacrée à l'alimentation, ou coefficient d'Engel, est en déclin, comme le montre le repère 1. Les coefficients d'Engel chinois sont inférieurs à ceux de l'Inde, et sont plus élevés en zone urbaine qu'en zone rurale dans les deux pays. En 2005, les ruraux, en Chine et en Inde, ont dépensé respectivement 125 dollars et 84 dollars par habitant et par an pour leur alimentation, tandis que les dépenses correspondantes des citadins s'élevaient à 356 dollars et 122 dollars. Ainsi, les dépenses alimentaires des Chinois ruraux et urbains sont plus élevées que celles de leurs homologues indiens, mais l'écart entre urbains et citadins est plus important en Chine.

En Chine comme en Inde, la consommation est marquée par l'évolution de la composition du panier alimentaire. La part des céréales, par exemple, a fortement baissé (repère 2). Une même tendance se dégage en Chine : en 1978, la part des céréales dans les dépenses alimentaires était de 65 % pour les ruraux et 22 % pour les consommateurs urbains ; elle avait diminué de 8 % en 2009 pour les citadins (données non disponibles en milieu rural).

En revanche, l'Inde a connu une hausse de la consommation de produits animaux, dont les dépenses dépassent désormais la part des céréales dans le panier alimentaire urbain (mais pas rural) (repère 2). Des données comparables ne sont pas disponibles pour la Chine, mais une évolution similaire est probable.

La particularité de l'Inde étant la prédominance du lacto-végétarisme, le lait est le principal produit d'origine animale consommé et la consommation de viande reste faible. Ce n'est pas le cas en Chine, où la viande de porc est particulièrement appréciée. Cependant, ces préférences historiques commencent à évoluer avec la diversification des régimes alimentaires. Par exemple, la consommation de poulet, de chèvre et - dans une moindre mesure - de bœuf a considérablement augmenté en Inde, et celle de poisson et de produits laitiers croît rapidement en Chine urbaine.

La demande en produits animaux varie beaucoup suivant les régions, en raison notamment des différences de revenus, des habitudes alimentaires et de la disponibilité des produits. En Chine par exemple, la répartition géographique de certains groupes ethniques minoritaires explique les différences régionales de consommation des produits laitiers, du bœuf et du mouton.

Les moteurs du changement

De nombreux facteurs sont à l'origine des changements alimentaires en Inde et en Chine. Le plus important est la hausse des revenus qui s'accompagne, comme partout dans le monde, d'une réduction de la consommation d'aliments d'origine végétale au profit d'aliments plus coûteux, notamment d'origine animale.

L'urbanisation a également une influence considérable car les citadins tendent à consommer moins de céréales et plus de produits animaux. Ce facteur est de plus en plus important : le niveau d'urbanisation est passé de 20 % en 1980 à 50 % en 2010 en Chine et, durant la même période, de 23 % à 30 % en Inde.

L'augmentation des revenus et l'urbanisation entraînent des changements majeurs de style de vie, qui sont eux-mêmes une autre cause de modification de régime alimentaire. Par exemple, il devient plus populaire en Chine de manger au restaurant, prendre des vacances et acheter des plats préparés ; en Inde, les jeunes actifs sortent davantage au restaurant et achètent des plats cuisinés. L'augmentation des échanges culturels est aussi un facteur de changement, les citoyens indiens et chinois étant de plus en plus influencés par les autres cultures, et attirés par des aliments non traditionnels - par exemple le bœuf en Inde, ou les produits laitiers en Chine, dont la consommation augmente dans les deux cas.

Enfin, les progrès réalisés dans la production et la commercialisation des aliments, notamment l'introduction du transport moderne respectant la chaîne du froid et les conditions de stockage, améliorent la disponibilité des aliments. L'émergence et la multiplication des supermarchés, particulièrement rapide en Chine, jouent également un rôle majeur.

Ces différents moteurs continueront à exercer leur influence dans un avenir proche. La consommation de produits animaux en milieu rural finira par s'aligner sur celle des villes dans les deux pays. Tout laisse à penser que les progrès liés à la commercialisation rendront les produits alimentaires plus largement disponibles dans toute la Chine et l'Inde. Par ailleurs, les consommateurs des deux pays seront de plus en plus demandeurs de produits plus sûrs et de meilleure qualité.

Comment répondre à la demande de demain ?

Les recherches menées par les auteurs, ainsi que les conclusions d'autres études [par exemple Bhalla, Hazell et Kerr, 1999 ; Zhou et Tian, 2005], montrent que l'Inde et la Chine devraient fournir des quantités de céréales suffisantes pour répondre à la demande intérieure dans les années à venir ; cependant, leur capacité à produire suffisamment de produits animaux est incertaine. Les gouvernements des deux pays ont souligné l'importance de l'autosuffisance en céréales. En Inde, l'objectif principal de la Mission nationale de sécurité alimentaire (NFSM) en 2007 est " d'augmenter durablement la production et la productivité de blé, de riz et de légumineuses afin d'assurer la sécurité alimentaire du pays " [Gouvernement de l'Inde, 2007]. Le NFSM s'est ainsi engagé à accroître la production nationale d'un total de 20 millions de tonnes d'ici à la fin du onzième Plan quinquennal, en 2012. En 2008, le gouvernement chinois a publié son " Plan national à moyen et long terme sur la sécurité céréalière (2008-2020) ", dont l'objectif est d'atteindre une autosuffisance de 95 % pour les principales céréales de base (autosuffisance en riz et en blé, quasi-autosuffisance en maïs) [Gouvernement de la Chine, 2008]. Grâce au soutien renforcé du gouvernement chinois, la production céréalière a progressivement augmenté au cours des sept dernières années, atteignant 546 millions de tonnes en 2010.

Il semble donc que, bien que confrontés à des défis majeurs liés à l'urbanisation, l'industrialisation, l'épuisement des ressources et la dégradation de l'environnement, l'Inde et la Chine comptent bien répondre, en grande partie, aux demandes croissantes en céréales par la production nationale dans les prochaines années. L'autosuffisance en céréales de l'Inde sur le long terme semble, en revanche, plus problématique en raison de la diminution des ressources (ressources foncières limitées et pénurie d'eau croissante) qui s'accompagne d'une augmentation de la population [Gandhi, Zhou et Mullen, 2004]. La Chine est plus à même de rester autosuffisante en céréales sur le long terme, notamment parce que sa population devrait commencer à baisser aux alentours de 2035. La Chine ne devrait donc pas avoir un effet direct majeur sur les marchés mondiaux, en particulier pour le riz et le blé.

Cependant, les deux pays auront des difficultés majeures à produire assez d'aliments d'origine animale pour répondre aux besoins croissants. En Inde, il faudrait un essor sans précédent de l'industrie animalière pour éviter de grands écarts entre l'offre et la demande en nombreux produits carnés (sauf le poulet), ainsi qu'en œufs et en produits laitiers [Gandhi et Zhou, 2010]. En Chine, selon Jinxia Wang [2010], la pénurie de viande et d'œufs, et donc le recours aux importations, ne devrait pas avoir lieu avant 2025 ou 2030. La Chine a toutefois déjà connu des pénuries de produits laitiers et a eu recours à l'importation, et ce phénomène risque de continuer.

Par ailleurs, la projection de Wang est basée sur l'hypothèse que la Chine disposera de suffisamment d'aliments pour nourrir ses animaux, ce qui ne sera pas forcément le cas. En 2010, la Chine a importé 55 millions de tonnes de soja (dont 85 % pour l'alimentation animale) et 1,5 million de tonnes de maïs. Trois millions de tonnes de farine de maïs ont également été importées en 2010. À l'avenir, il reste à savoir si la Chine aura besoin d'importer de l'alimentation animale, des produits animaux ou du bétail et en quelles quantités. Quelles que soient les mesures qui seront prises par la Chine et l'Inde, leur impact sera majeur sur la situation alimentaire mondiale.

La prime aux urbains

En Inde comme en Chine, la part du revenu allouée aux dépenses alimentaires n'a cessé de se réduire, témoignant de l'augmentation globale des revenus moyens des deux populations. Elle est cependant plus importante pour les ruraux, dont les revenus restent limités, que pour les urbains. On voit même en Inde l'écart entre les deux populations s'accroître.
Afficher les médias

Moins de céréales, plus de protéines

L'évolution du panier alimentaire indien est représentatif de celle de beaucoup de pays émergents : l'augmentation du niveau de vie se traduit par une consommation moindre de céréales, même en zone rurale, et une augmentation de la consommation de protéines animales.
Afficher les médias