Évaluation économique des écosystèmes marins et côtiers

Évaluation économique des écosystèmes marins et côtiers
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La valeur des services fournis par les…
Valeur totale des écosystèmes marins et côtiers…
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La nature a longtemps été considérée comme res nullius pour les politiques publiques et l'économie. L'évaluation des écosystèmes tente d'y remédier à partir de ce double constat : ce que produit la nature "naturellement" n'est pas appréhendé à sa juste valeur d'une part et les dommages que l'homme fait subir à cette même nature ne sont pas comptabilisés d'autre part. En fixant une valeur monétaire aux services procurés par la nature et aux altérations d'origine humaine, il s'agit de créer les conditions par lesquelles ces services peuvent être rémunérés par des mécanismes de marché, ou les détériorations compensées par une rétribution financière. Cette approche semble actuellement, selon les économistes, l'unique moyen d'endiguer la perte continue de biodiversité. Elle fait ainsi entrer la biodiversité dans le champ de l'économie publique (optimisation possible du choix des agents économiques) et politique (efficience des allocations budgétaires).

Dans les domaines marin et côtier, la première évaluation économique date de 1926 lorsque Percy Viosca, biologiste spécialisé dans les ressources halieutiques, réalise une estimation de la valeur de la conservation des zones humides de Louisiane. Récemment, ce sont les pollutions marines accidentelles qui ont placé l'évaluation économique sous les feux de la rampe : en 1989, Exxon est condamné à une amende d'un milliard de dollars pour les pertes écologiques causées par l'échouage de son pétrolier Exxon Valdez en Alaska 1. Aujourd'hui, de nouvelles évaluations sont conduites pour mesurer l'impact économique de la détérioration du littoral après la catastrophe du Golfe du Mexique.

1. Ces pertes ont été évaluées par le biais d'une évaluation économique et dépassent largement les pertes économiques directes causées. Le cas moins connu de l'Amoco Cadiz (1978) avait relancé la nécessité de mesurer les dommages écologiques, mais la demande d'indemnisation basée sur l'évaluation économique avait à l'époque été abandonnée en cours de procès.

Au cours des années 1990, l'évaluation économique des écosystèmes vise une échelle plus large, lorsqu'une équipe de chercheurs menée par Costanza estime la valeur économique des services rendus par l'ensemble des écosystèmes de la planète. Les écosystèmes marins et côtiers contribueraient ainsi pour 21 000 milliards de dollars par an au bien-être humain. La plupart de ces services (60 %) serait concentrée sur le littoral qui ne représente pourtant que 9 % de la superficie totale du globe [Costanza, 1999]. (Voir repère | La valeur des services fournis par les écosystèmes marins et côtiers) En incluant les zones humides côtières et mangroves dans l'évaluation, la valeur avoisine les 77 % de la valeur économique totale des écosystèmes de la planète [Martinez et alii, 2007].

La valeur des services fournis par les écosystèmes marins et côtiers

Au cours des années 1990, une équipe de chercheurs menée par Costanza estime la valeur économique des services rendus par l’ensemble des écosystèmes de la planèteau bien-être humain à  21 000 milliards de dollars par an. La plupart de ces services (60 %) serait concentrée sur le littoral qui ne représente pourtant que 9 % de la superficie totale du globe.

Source : D'après Costanza, 1999.

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Actuellement, les exercices d'évaluation des écosystèmes marins se multiplient à l'échelle internationale. Tous soulignent la place prépondérante des écosystèmes marins et côtiers dans la fourniture de biens et de services. En Méditerranée, les bénéfices tirés des écosystèmes marins avoisineraient les 26 milliards d'euros par an, dont plus des deux-tiers proviendraient des services culturels et de loisirs [Mangos et alii, 2010]. Au Royaume-Uni, les services d'approvisionnement des écosystèmes marins seraient de 713 millions d'euros, les services culturels de 15 milliards d'euros, les services de régulation s'évalueraient entre 840 millions et 10 milliards d'euros tandis que les services de support dépasseraient les 1 000 milliards d'euros [Beaumont et alii, 2008]. Fait notable, bien souvent dans ces évaluations, les services " marchands " estimés ont une valeur économique relativement inférieure à celle des services culturels, de support et de régulation.

En France, les évaluations économiques d'écosystèmes sont encore rares, a fortiori pour les écosystèmes marins. Cependant, en 2008 par exemple, le Tribunal de grande instance de Paris a tenu compte de la valeur économique des préjudices écologiques causés par le naufrage de l'Erika pour rendre son jugement. Cette valeur correspond non seulement à la perte de valeurs d'usage (services marchands) mais également de non-usage (valeur liée à l'esthétisme, l'inspiration et plus généralement la satisfaction seule de savoir que les écosystèmes sont en bonne santé). Cette valeur a été estimée à 370 millions d'euros. La pratique de telles évaluations devrait se généraliser à l'avenir. En 2009, un rapport du Conseil d'analyse stratégique a fait le point sur la question de l'évaluation économique de la biodiversité et des services rendus par les écosystèmes, tant pour les aspects méthodologiques que pour les applications potentielles et les limites de telles études [Chevassus-au-Louis et alii, 2009]. Sur les écosystèmes marins, peu d'évaluations sont encore disponibles, hormis le calcul de la valeur économique des récifs coralliens de l'outre-mer français conduit dans le cadre de l'Initiative française pour le récif corallien (Ifrecor) (voir repère 2 pour une étude de cas sur la Martinique). Par ailleurs, l'administration des Terres australes et antarctiques françaises a lancé en 2010 une étude sur la valeur de la biodiversité terrestre et marine de ses territoires dans le cadre de son Plan d'action biodiversité. En Méditerranée, une évaluation économique est actuellement menée sur quelques-unes des aires marines protégées françaises par le Plan Bleu. En Manche et Atlantique enfin, la Baie de Saint-Brieuc a fait l'objet d'une évaluation des services, mais encore peu d'études sont à noter sur ces deux façades maritimes.

Valeur totale des écosystèmes marins et côtiers de Martinique

Source : Failler et alii, 2010.
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Indéniablement, donner de la valeur à la biodiversité marine permet de fournir un argumentaire pour la conservation et l'exploitation durable des ressources marines. L'évaluation économique permet par ailleurs la construction d'un outil reliant les connaissances provenant de différentes disciplines (écologie, biologie, économie et sciences sociales) et exprimé sous forme monétaire, c'est-à-dire intelligible de tous et autorisant les comparaisons. Elle offre donc un outil performant de gestion intégrée multi-acteurs. Elle représente un dispositif incontournable pour l'évaluation des coûts de la dégradation des écosystèmes marins et la définition d'un " bon état écologique " à atteindre en 2020, comme le demande la Directive cadre stratégie marine de l'Union européenne adoptée en 2008.

Pour autant, l'évaluation économique des écosystèmes laisse encore sceptique, tant dans sa faisabilité que dans son utilisation. À large échelle, les valeurs obtenues sont souvent astronomiques, et par conséquent peu comparables avec la réalité économique et difficilement intégrables dans une comptabilité nationale. Les questions méthodologiques restent également largement débattues par les praticiens eux-mêmes, notamment sur la question des transferts de bénéfices 2 et les aspects liés à l'agrégation et à l'extrapolation des résultats. Le principe même de l'approche est remis en cause car, finalement, les études tendent à montrer que plus un écosystème est exploité par l'homme, plus sa valeur économique augmente, dopée par les valeurs d'usage direct [Failler, 2010]. Ce résultat va clairement à l'encontre d'une politique de gestion de la biodiversité marine qui tend à limiter et rationaliser certains usages des écosystèmes marins.

2. " La méthode du transfert de bénéfices repose sur un principe simple qui consiste à utiliser une évaluation réalisée sur un premier site, dit site d'étude, pour en déduire l'évaluation pour un second site, dit site d'application " [Rozan et Stenger, 2000].

Le prochain défi de l'évaluation économique sera de s'affranchir de cette approche par services, contraignante à bien des égards, et de développer une approche d'évaluation de biodiversité directement fondée sur le fonctionnement même des écosystèmes et les interactions entre écosystèmes. À cette fin, il serait utile de faire le point sur les connaissances des différentes disciplines impliquées dans l'évaluation économique des écosystèmes et de travailler à leur mise en cohérence. En parallèle, il conviendrait de se pencher sérieusement sur les utilisations pratiques des évaluations dans le processus de décision.

Bibliographie
  • Beaumont N. J., Austen M. C., Mangi S. C. et Townsend M., 2008, “Economic valuation for the conservation of marine biodiversity”, Marine Pollution Bulletin, 56(3), p. 386-396.
  • Chevassus-au-Louis B., Salles J.-M., Bielsa S., Richard D., Martin G. et Pujol J.-L., 2009, Analyse économique de la biodiversité et des services lies aux écosystèmes : contribution à la décision publique, Paris, Centre d’analyse stratégique.
  • Costanza R., 1999, “The ecological, economic, and social importance of the oceans”, Ecological Economics, 31, p.199-214.
  • Failler P., Petre E., Charrier F. et Marechal J.-P., 2010, « Détermination de la valeur socio-économique des récifs coralliens et écosystèmes associés (mangroves, herbiers de phanérogames, zones littorales envasées) de Martinique, Rapport final », Plan d’action national IFRECOR 2006-2010, Thème d’intérêt transversal « Socio-économie », Fort-de-France, Martinique.
  • Failler P., 2010, « Déterminer la valeur socio-économique des récifs coralliens et écosystèmes associés de la Martinique, un préalable à la conception de politiques publiques », Présentation à la conférence de l’AFD « Du vert dans l’Outremer » du 23 juin 2009.
  • Millenium Ecosystem Assessment, 2005, Ecosystems and Human Well-Being: Synthesis, Washington D.C., Island Press.
  • Martinez M. L., Intralawan A., Vazquez G., Perez-Maqueo O., Sutton O. et Landgrave R., 2007, “The coasts of our world: ecological, economic and social importance”, Ecological Economics, 63, p. 254-272.
  • Mangos A., Bassino J.-P. et Sauzade D., 2010, « Valeur économique des bénéfices soutenables provenant des écosystèmes marins méditerranéens », Rapport d’étude, Plan Bleu, Sophia Antipolis, Centre d’activités régionales.
  • Rozan A. et Stenger A., 2000, « Intérêts et limites de la méthode du transfert de bénéfices », Économie et Statistique, 336, 6, p. 69-78.