Et la Chine transforma un défi environnemental en moteur de croissance

Et la Chine transforma un défi environnemental en moteur de croissance
Sommaire de l'article
Les besoins énergétiques chinois d'ici 2035
La part de la Chine dans le développement des…

L'enjeu écologique

En 2010, la consommation énergétique chinoise, en grande partie basée sur le charbon  En 2008, la consommation chinoise de charbon représentait 41 % du total mondial (Energy Information Administration - États-Unis). , a dépassé celle des États-Unis (repère 1). Après avoir doublé entre 1980 et 1998, les émissions chinoises de gaz à effet de serre ont légèrement diminué pour reprendre vigoureusement depuis 2000, faisant de la Chine le premier pays émetteur (un quart des émissions mondiales  Ses émissions par habitant demeurent cependant à un niveau inférieur à la moitié de celles des pays de l'OCDE. ). Le prolongement de ces tendances conduirait à un scénario apocalyptique pour la planète. Néanmoins, si la Chine fait partie du problème, elle est également une victime et un élément de la solution. La hausse annuelle du niveau de la mer de Chine a été de 2,6 millimètres au cours des trente dernières années, contre 1,7 millimètre en moyenne dans le monde, et de 8 millimètres en 2009  State Oceanic Administration (SOA), "Rise in sea level reaches record high", China Daily, 28 janvier 2010. , touchant d'abord les régions les plus industrialisées. La température moyenne du plateau tibétain a augmenté de 0,32 °C par décennie entre 1961 et 2008, et la surface des glaciers a diminué au cours des 20 dernières années. Leur disparition  L'Himalaya est la source de sept des grands fleuves asiatiques : Gange, Indus, Brahmapoutre, Salween, Mekong, Yangtsé et Fleuve jaune. aurait des conséquences désastreuses sur les agricultures asiatiques. L'Académie des sciences chinoise estime ainsi que le changement climatique pourrait provoquer une baisse de 5 à 10 % de la production agricole de la Chine d'ici 2030  Tang Huajun, vice-président de l'Académie chinoise des sciences agricoles, cité dans Zhu J., "Climate change takes toll on grain harvest", China Daily, 5 novembre 2010. .

En juillet 2010, le ministère de l'Environnement a révélé que le nombre d'accidents environnementaux avait presque doublé au cours du premier semestre et que la qualité de l'air des plus grandes villes s'était détériorée pour la première fois depuis 5 ans. Il a aussi jugé qu'un quart de l'eau des principales rivières est dangereusement pollué et que 180 villes sont sérieusement touchées par les pluies acides. En novembre 2010, le ministère a reconnu que la situation continuait de se dégrader, citant, par exemple, l'accroissement du nombre de journées de smog dans les grandes villes, du fait de l'explosion du trafic automobile  Jing L., "Safeguarding environment a priority", China Daily, 29 novembre 2010. .

Conscient de ces enjeux, le gouvernement a multiplié les règlements durant la dernière décennie. Des normes sur la pollution de l'air et des eaux et sur les déchets solides ont été élaborées ; une législation ambitieuse a été adoptée avec la loi sur la production propre (2002), une première mondiale, la loi sur l'économie circulaire (2008) ou, en 2010, la loi sur les délits qui fait peser sur le pollueur la charge de la preuve  Le pollueur devra démontrer qu'il n'existe aucune corrélation entre ses actions et le dommage pour écarter sa responsabilité. Mais le recours aux tribunaux reste, en Chine, la solution de dernier recours quand les arrangements à l'amiable ont échoué. Par ailleurs, la cour peut refuser de traiter une demande, et de nombreux plaignants ne peuvent avoir recours à la justice. . Des objectifs environnementaux chiffrés sont désormais intégrés dans les plans quinquennaux et retranscrits jusqu'au plus petit échelon administratif.

Politique environnementale : plans et résultats

Les objectifs environnementaux du 10e Plan quinquennal (2001-2005) n'ont été que partiellement atteints. Les émissions de dioxyde de soufre (SO2) ont augmenté de 28 % alors qu'elles devaient baisser de 10 %. En dépit d'efforts importants, l'intensité énergétique n'a été réduite que de 15 % au lieu de 20 %. Le projet de PIB vert publié par le ministère de l'Environnement en 2004 ambitionnait de servir de base pour l'évaluation des performances des gouverneurs de provinces. Deux ans plus tard, le National Bureau of Statistics (NBS) a conclu à l'impossibilité de mesurer cet agrégat. Un classement " vert " des provinces et des principales villes  Pékin obtient la première place et la province du Shaanxi (et ses nombreuses exploitations charbonnières) la dernière. Xin Z. et Rabinovitch S., "Tired of choking on growth, China launches green GDP", Reuters, 4 novembre 2010. a néanmoins été publié par le NBS et l'Université de Pékin en novembre 2010.

Son successeur, le 11e Plan quinquennal (2006-2010) visait une réduction de 10 % des émissions polluantes de SO2 et de COD (carbone organique dissous, indice de la qualité de l'eau) et la contraction de 20 % de l'intensité énergétique par rapport à 2005. Selon le gouvernement, les deux premiers objectifs sont atteints et le troisième est en voie de l'être  Conférence de presse du vice-directeur de la NDRC, Xie Zhenhua, le 24 novembre 2010, et "China is improving energy efficiency: Experts", China Daily, 7 décembre 2010. . Plus encore, la baisse des émissions constatée pendant la seconde moitié du 11e Plan résulte moins de la crise de 2008 que du respect de la réglementation  Balkan, 2010, "Persistent pollution in China: it is not the economy, Stupid", China environment series, 11, Woodrov Wilson International Center for Scholars. ou de mesures administratives, parfois à l'emporte-pièce. Pour compenser l'envolée de 28 % des émissions du secteur industriel au premier semestre 2010, des gouvernements locaux ont ainsi décidé des coupures électriques  Beibei H., "China sacrifices economic growth to reduce emissions", People's Daily, 29 novembre 2010. , contraignant des usines à utiliser des générateurs au diesel, causant une hausse des émissions polluantes et une pénurie de ce carburant  "Blackout policy sparks diesel shortage", China Daily, 8 novembre 2010. . Le vice-ministre de la NDRC  National Development and Reform Commission, " super ministère " chinois en charge de la planification. a néanmoins annoncé qu'à la fin du 11e Plan, les économies d'énergie dépasseraient 600 millions de tonnes de charbon, soit l'équivalent de plus de 1,5 milliards de tonnes de CO2.

En 2008, le gouvernement a engagé un plan de relance de 400 milliards d'euros, privilégiant d'abord des activités énergivores - bâtiment et infrastructures, très consommatrices d'acier, de métaux ou de ciment -, l'énergie et le climat ne représentant que 5 % des dépenses  La HSBC a évalué les plans de relance menés dans le monde, saluant les dépenses environnementales de la Chine (38 %), à comparer selon HSBC avec 21 % en France, 12 % aux États-Unis et 81 % en Corée. Le résultat chinois reflète essentiellement la prise en compte des dépenses d'infrastructures de transports publics. . À long terme, le plan devrait freiner l'augmentation des émissions : le développement des réseaux de trains à grande vitesse, métros et transports ferrés urbains entraînera un transfert vers les modes de transports durables, engendrant une réduction de 20 % de la consommation énergétique du secteur et une économie de 220 millions de tonnes de CO2 d'ici 2020. Par ailleurs, de nombreux projets d'énergies renouvelables, d'efficacité énergétique et de centrales nucléaires génèreront des effets positifs à partir de 2010  Impact of the RMB 4 Trillion Stimulus Package on Energy Conservation and Emissions Reduction in China, Rapport du Development Research (Centre du Conseil d'État) commandé par WWF, décembre 2009. .

Engagée à réduire l'intensité carbone de sa croissance de 40 à 45 % en 2020 par rapport à 2005, la Chine préparerait une loi encadrant la lutte contre le changement climatique. Le 12e Plan pourrait ainsi adopter une taxe environnementale et une taxe carbone. En outre, le plan national de développement des énergies propres (c'est-à-dire non fossiles, incluant le nucléaire) prévoit d'amener leur part à 15 % des besoins en énergie primaire en 2020 (dont une majeure partie d'hydro-électricité). De fait, ces énergies bénéficient d'un essor fulgurant encouragé par de fortes incitations : la loi de 2006 exige des entreprises de distribution qu'elles achètent l'électricité produite par des centrales solaires ou éoliennes et répartissent les surcoûts entre les consommateurs. Les producteurs ayant une capacité installée de plus de 5 GW sont tenus de produire au moins 3 % de leur électricité à partir d'énergies propres en 2010, puis 8 % en 2020. Cependant, deux cinquièmes de la puissance électrique des fermes éoliennes ne sont actuellement pas raccordés au réseau  Entretien avec le State Grid, Pékin, 18 mai 2010. . Enfin, le 12e  Plan (2011-2015) devrait inclure, pour la première fois, des objectifs de réduction des émissions d'oxydes d'azote, responsables des pluies acides, et de l'azote ammoniacal, incriminé dans les processus d'eutrophisation des eaux. Selon le Conseil d'État, 345 milliards d'euros seront ainsi investis pour la protection de l'environnement et l'amélioration de l'efficacité énergétique d'ici 2015  Jing L., "Safeguarding environment a priority", China Daily, 29 novembre 2010. .

Le développement fulgurant des technologies propres

Ce sont moins des considérations sur le climat que des soucis de sécurité énergétique et de compétitivité qui fondent les politiques environnementales chinoises. La Chine réussit mieux dans la construction de filières nouvelles que dans la conservation : on ne change pas aussi vite une culture basée sur l'impératif de la croissance.

Les capacités installées de production d'énergie solaire et éolienne ont augmenté très rapidement. La Chine est première au classement établi par Ernst and Young sur l'attractivité des énergies renouvelables en 2010. Elle est désormais leader mondial dans le solaire, avec six entreprises parmi les dix premières mondiales. Avec 200 GW installés, la production éolienne chinoise a représenté le tiers de la production mondiale  Yiyu L., "Foreign firms eye wind power sector", China Daily, 24 novembre 2010. en 2009 et, au premier trimestre 2010, la moitié des investissements mondiaux de ce secteur a été réalisée en Chine  Harvey F., "China leads clean energy surge", Financial Times China, 30 novembre 2010. . Pékin veut aussi devenir le premier producteur mondial de véhicules électriques et vise 1 million d'unités produites d'ici 2020  "China electric vehicles to hit 1 million by 2020: report", Reuters, 18 octobre 2010. .

Mais, l'essor des énergies propres ne suffira pas à détrôner le charbon qui continuera de dominer le bouquet énergétique (repère 1). Pour réduire ses émissions de GES, la Chine doit donc développer les technologies de charbon propre. Depuis 2004, les nouvelles centrales thermiques de grande taille utilisent les technologies " supercritiques ", améliorant de 40 % l'efficacité de la conversion thermique  Une notice de la NDRC de 2004 oblige les nouvelles centrales thermiques à charbon ayant vocation à la transmission d'électricité à longue distance à utiliser les technologies dites supercritiques ou ultra supercritiques. . Les sociétés d'État s'intéressent maintenant aux technologies dites ultra-supercritiques réduisant de 50 % les émissions par rapport aux centrales classiques. Ainsi, Huaneng a achevé la construction en 2007 de la plus grande centrale ultra-supercritique au monde, permettant une réduction annuelle de 11 millions de tonnes de CO2 avec un coût de l'électricité inférieur de moitié à la moyenne mondiale  La centrale, d'une capacité de 3 GW, fournit l'électricité à 10 millions de foyers chinois selon The Climate Group, 2008, China's Clean Revolution. Disponible sur : www.theclimategroup.org . L'entreprise exporte sa technologie (gazéification du charbon par cycle combiné) aux États-Unis  Shai O., "World's Top Polluter Emerges as Green-Technology Leader", Wall Street Journal, 15 décembre 2009. . Parallèlement, la Chine, bien qu'elle n'ait pas encore élaboré de stratégie claire dans ce secteur, a déjà bénéficié de coopérations internationales en matière de captures et stockage de carbone (CSC). Ses réalisations sont notables à la fois sur le plan de laR&D  Citons les projets COACH (China-EU Cooperation Project on CCS) et UK-NZEC (Near Zero Carbon Emission). et des projets de démonstration  Le Projet Greengen à Tianjin géré par un consortium de 11 géants chinois de l'énergie a été soutenu par la Banque asiatique de développement. . D'ici 2035, ces technologies pourraient contribuer à hauteur de 15 % à la réduction des émissions de GES dans le scénario 450  Présenté en octobre 2009, le scénario " 450 " de l'AIE modélise la consommation possible d'énergie pour rester en deçà d'une concentration de gaz à effet de serre de 450 parties par million dans l'atmosphère. Au-delà, selon le Giec, la hausse des températures mondiales pourrait dépasser les 2 °C et devenir incontrôlable. Agence internationale de l'énergie, World Energy Outlook 2010. Disponible sur : www.worldenergyoutlook.org (repère 2).

Beaucoup reste à faire

Si les termes de développement durable ou d'économie sobre en carbone accusent une popularité croissante en Chine, ils ne sont pas souvent appréhendés correctement par le grand public ou les officiels en charge de les mettre en œuvre. Ainsi le slogan de " ville sobre en carbone " se traduit dans certaines agglomérations par la création d'espaces verts très consommateurs d'eau le long d'autoroutes à huit voies ! Si la communication des autorités évolue rapidement, les nouveaux paradigmes se diffusent lentement.

Le gouvernement central a, quant à lui, décidé de transformer les défis environnementaux en une formidable opportunité économique. Reste à voir si la Chine saura tirer parti de ses atouts - un immense marché intérieur et une main d'œuvre peu onéreuse - pour développer de nouvelles technologies capables de freiner la dégradation de son environnement tout en maintenant une croissance forte. Un tel scénario vertueux offrirait par ailleurs au reste de la planète des technologies vertes made in China bon marché et soutiendrait les efforts mondiaux de lutte contre le changement climatique.

Cependant, pour avancer sur cette voie, la Chine a besoin de l'expérience des autres pays et aspire à nouer des partenariats autour des technologies : si elle domine la fabrication d'équipements d'énergies renouvelables, la Chine reste un acteur mineur en termes de brevets  Lee B., Llev L. et Preston F., 2009, Who Owns our Low-Carbon Future, Londres, Chatham House. , de savoir-faire et d'institutionnalisation de leur utilisation. L'éducation et la sensibilisation de la population devront également jouer un rôle majeur pour modifier les modes de consommation au moment où la plupart des Chinois aspirent au mode de vie américain.

 

Les besoins énergétiques chinois d'ici 2035

Source : Agence internationale de l'énergie (AIE), 2010, World Energy Outlook 2010 (www.worldenergyoutlook.org).

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La part de la Chine dans le développement des énergies propres d'ici 2035

Source : Agence internationale de l'énergie (AIE), 2010, World Energy Outlook 2010 (www.worldenergyoutlook.org).

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