Ekta Parishad, mouvement des sans-terre en Inde : des revendications aux alternatives locales solidaires

Date: 2013
Régions:
Ekta Parishad, mouvement des sans-terre en Inde : des revendications aux alternatives locales solidaires
Sommaire de l'article
La pauvreté persistante des zones rurales…

L'inégalité d'accès aux ressources naturelles et, en particulier, à la terre est un enjeu majeur qui fait l'objet, partout dans le monde, de mouvements sociaux Il existe de nombreux mouvement sociaux actifs autour de l'accès à la terre tant au Sud qu'au Nord. Le plus connu est le Mouvement des sans-terre du Brésil (MST). Quelques autres exemples : le mouvement international la Via Campesina (dont le siège est en Indonésie) présent dans toutes les régions du globe. En France, le mouvement associatif Terre de Liens ou, en Belgique, Terres en vue. . La croissance démographique et les modèles de développement et d'agriculture intensifs, transforment de nombreuses régions en véritables champs de bataille pour l'usage des ressources naturelles, détériorant ainsi la vie des paysans qui en dépendent [Shiva, 2004]. En Inde, le mouvement Ekta Parishad a été créé depuis les années 1990 pour soutenir et défendre les sans-terre, dans un pays marqué par une importante pression foncière et dont 70 % de la population vit dans les zones rurales. La construction de barrages, de mines d'extraction de minerais et de ciment, la création de réserves naturelles et autres parcs animaliers, la production d'agrocarburants, accroissent sans cesse la pression sur la terre, la forêt et l'eau. Le bras de fer déséquilibré entre les entreprises, les grands propriétaires ou l'État et les populations indigènes (Adivasis) ou les petits paysans (en majorité Dalits ou " intouchables ") a, dans la plupart des cas, fait de ce dernier groupe le grand perdant de cette situation. " Le modèle de possession des terres est si inégalitaire que 40 % de la population rurale est constituée de travailleurs agricoles sans terre travaillant pour des salaires journaliers de misère sous la coupe des propriétaires fonciers locaux " [Chinnappan, 2010].

Ekta Parishad signifie " Forum de l'unité ". Ce mouvement Les activistes d'Ekta Parishad parlent de people's movement ou de people's organization plutôt que de social movement pour mettre l'accent sur le fait que leur mouvement est aux mains de la population, des plus pauvres, des concernés. rassemble des milliers de Dalits et Adivasis, issus de dix États indiens et fédère plusieurs milliers d'organisations locales. " Mené par P.V. Rajagopal (un Gandhi bis [...]) " [Singleton, 2004], le mouvement réitère aujourd'hui le défi gandhien : réduire les inégalités par la voie de la non-violence. Le travail d'Ekta Parishad se donne à voir principalement dans des actions d'envergure dont la marche Jan Satyagraha en 2012 constitue l'illustration la plus récente. Cette action a rassemblé 50 000 sans-terre pour réaliser la plus grande marche non violente de l'histoire Après seulement dix jours de marche, l'action a été interrompue suite à la signature d'un accord entre P.V. Rajagopal et le Premier ministre, celui-ci s'engageant à entamer les premières étapes de la réforme agraire dans les six mois. afin de porter au gouvernement la voix des exclus. En 2007, Janadesh, une marche similaire rassemblant 25 000 personnes pendant un mois avait permis d'obtenir des titres de propriété pour certains sans-terre mais avait surtout débouché sur des avancées pour les droits des plus pauvres : principalement, la promesse de mise sur pied d'une Commission nationale de réforme agraire et une reconnaissance et des amendements aux Actes d'acquisition des terres (Land Acquisition Act) et de droits des Adivasis (Forest Rights Act). Deux ans plus tard, les activistes d'Ekta Parishad ont commencé à préparer Jan Satyagraha 2012, une marche visant à maintenir la pression sur le gouvernement et l'amener à tenir ses promesses, celles-ci ne s'étant, de loin, pas toutes concrétisées.

L'expérience d'Ekta Parishad montre que les actions d'envergure constituent seulement la face visible de l'iceberg. C'est de la partie immergée dont il sera majoritairement question dans cet article : l'analyse du mouvement enjoint à penser que les grandes mobilisations ne constituent qu'une étape dans le processus de changement social.

Ce qui frappe le chercheur qui tente de comprendre Ekta Parishad, c'est la multiplicité des réalités que ce mouvement recouvre : groupes de self-help, marches ou sit-in rassemblant des milliers de personnes, ashrams, groupes de lobbying politique, occupation de terres, formations à l'apiculture, camps de jeunes... L'observateur peine à déterminer qui fait partie de ce mouvement et comment celui-ci fonctionne Cette multiplicité se retrouve également dans les différents titres qui sont attribués aux membres du mouvement : travailleurs (ceux qui sont salariés d'Ekta Parishad), activistes (inclus toutes les autres dénominations), leaders locaux, leaders nationaux (les leaders sont responsables de la coordination de l'action du mouvement dans un village, une région, un État). . Cette multiplicité d'actions (souvent considérée comme une dispersion dans l'analyse mainstream des mouvements sociaux Pour un regard critique sur l'assimilation, la multiplicité et la dispersion, se référer à l'ouvrage de Benasayag M. et Aubenas F., 2002, Résister, c'est créer, Paris, La Découverte. ) et les différentes déclinaisons de l'objectif du mouvement sont des réalisations en ligne avec la conception de l'activisme et du changement social portée par P.V. Rajagopal. Pour celui-ci, la transformation de la société vers plus d'égalité se construit d'une action sur plusieurs niveaux. " Être activiste, ce n'est pas être mendiant " répète-t-il inlassablement. Pour lui, la revendication des droits des plus pauvres ne trouve sa légitimité et sa pertinence que si se développe en parallèle un travail sur les responsabilités des populations elles-mêmes. L'action revendicatrice d'Ekta Parishad s'enracine dans un travail de transformation durable du quotidien des Dalits et Adivasis par la mise en place d'initiatives locales allant de la création d'emplois à la construction de routes en passant, entre autres, par le soutien à l'agriculture biologique. Ekta Parishad est ancré dans des milliers de villages où ses activistes mettent sur pied et soutiennent quantité d'initiatives qui s'inscrivent dans l'économie alternative et solidaire (voir l'article de B. Frère dans ce volume).

L'exemple de Lalita, permet de comprendre le travail de fond réalisé localement par ces centaines d'activistes. Lalita coordonne l'activité des femmes et enfants sur 10 villages dans le sud de l'Inde depuis une dizaine d'années. Elle a été engagée pour développer le travail d'Ekta Parishad dans la région où elle habitait avec son mari. Au début, ne connaissant quasiment personne, elle a créé une école de devoirs dans un premier village rassemblant des enfants de tout âge. Elle l'a ensuite répliquée dans les villages avoisinants. Grâce au temps qu'elle consacrait aux enfants, elle a commencé à rencontrer leurs mères. Elle s'est intéressée à la vie de celles-ci et aux difficultés qu'elles rencontraient. Le manque de revenus était criant, elle a donc décidé de répondre au besoin d'emplois avant tout autre chose. Elle a mis en place avec l'aide d'autres activistes d'Ekta Parishad des formations en apiculture et en couture. Ces formations ont donné pour les familles concernées l'accès à des " petits business " fournissant un apport matériel non négligeable. Toutes ces démarches ont établi entre Lalita et de nombreuses personnes du village un lien de confiance très fort. Cette confiance lui permet d'avancer dans son projet pas à pas. Avec le temps, aux écoles de devoirs des enfants est venu s'ajouter un conseil des enfants où ceux-ci apprennent à exprimer les forces et faiblesses de leur village. Des élections ont eu lieu dans ces conseils pour sélectionner des leaders qui iront discuter des problèmes (et solutions) du village dans un conseil intervillages et puis dans un conseil interdistricts. L'objectif des ateliers de couture dépasse également l'objectif d'acquisition d'un travail. Ces ateliers sont des lieux où chaque jour les femmes apprennent à exprimer les difficultés qu'elles rencontrent au quotidien et à y trouver des solutions. Parmi elles, Lalita repère et forme des leaders : celles qui sont susceptibles de représenter leur village au sein de réunions publiques et celles qui pourraient travailler, comme elle, pour Ekta Parishad.

" Penser local " au sein de ce mouvement, c'est avant tout aller à l'écoute de la population pour comprendre ses besoins les plus urgents et trouver, avec la population, comment y répondre à partir des capacités et ressources locales. La multiplicité des initiatives est donc la conséquence d'une extrême adaptabilité aux contextes locaux. Penser local, c'est aussi pour les activistes pouvoir prendre du recul par rapport aux idéaux pour mettre toute leur attention sur le processus et respecter le temps nécessaire à l'apprentissage de la non-violence. Contrairement aux nombreux mouvements dont la priorité est de hâter le changement, la distance des activistes d'Ekta Parishad vis-à-vis des résultats de leur action leur permet d'envisager le rythme lent des transitions. Leur premier objectif est de composer avec la réalité à laquelle ils font face, au risque de paraître incohérent. Si l'observateur ne replace pas les faits diachroniquement, il pourra voir les couturières de Lalita comme des femmes pauvres travaillant pour un salaire de misère. Il ne percevra pas le processus vers une plus grande résilience dans lequel elles sont insérées. Trouver un travail pour sortir les familles de l'extrême pauvreté, c'est pour Lalita une première étape nécessaire. Il lui faut commencer par répondre aux besoins individuels vitaux et gagner la confiance des personnes qu'elle accompagne, pour ensuite pouvoir les orienter petit à petit vers les enjeux collectifs. Cette façon de procéder est caractéristique du fonctionnement d'Ekta Parishad qui se base sur deux postulats : apprendre la non-violence est un processus de longue haleine et se mettre au service du collectif demande de l'énergie disponible une fois que les besoins individuels sont écoutés. Les activistes vivent auprès des populations (dans leur région d'origine ou ailleurs selon l'historique de leur engagement et les besoins du mouvement), se mettent à leur service et leur montrent comment mener une existence non violente. Avant d'être respectés et imités, ils doivent établir, entre la population locale et eux, une relation de confiance durable. Cette exigence prend du temps.

S'enracinant dans un activisme local, Ekta Parishad n'en reste cependant pas à ce seul niveau. Le mouvement est porteur d'une vision et d'une stratégie globale. Ses revendications se centrent sur l'accès à trois ressources principales : l'eau, la terre et la forêt (jal, jangle, zameen). Pour le foncier en particulier, Ekta Parishad réclame un " changement structurel qui consiste en une redistribution complète des terres pour permettre aux marginalisés et aux opprimés de sortir de la pauvreté Traduction par l'auteur : "The structural change that Ekta Parishad is calling for is a complete land redistribution to enable the marginalized and downtrodden, to get out of poverty" (disponible sur : www.ektaparishad.com). ". La pauvreté, multidimensionnelle (repère), touche une large proportion de la population indienne (l'enquête ayant débouché sur les cartes a évalué à 55 % la part des Indiens vivant sous le seuil de pauvreté). P.V. Rajagopal se mobilise contre un modèle de développement créateur de violence à travers les inégalités et la perpétuation de ces inégalités.

Ne pouvant être partout en même temps, il est accompagné sur le terrain par de nombreux leaders locaux et leurs équipes. Il est entouré de personnes qui s'engagent pour la non-violence mais qui viennent aussi chercher la satisfaction de besoins ou d'envies assez divers (reconnaissance, pouvoir, revenu, réseau, famille...). La compréhension de la non-violence et la cohérence des initiatives locales est par conséquent à géométrie variable et dépend des compétences et de l'exemple montré par les leaders locaux. Pour répondre à cette disparité, des centaines de camps de jeunes ont été organisés par Ekta Parishad ces dernières années pour former à l'action sociale non violente et soutenir l'autonomisation des sans-terre Ces formations visent à développer les capacités des populations locales et leur permettre de mieux comprendre et défendre leurs droits. Un manuel pour formateurs a d'ailleurs été publié : Carr-Harris J., 2010, A Pedagogy of Non-Violent Social Action, Based on the Work of Ekta Parishad, New Delhi, Ekta Parishad. .

En Inde, la situation à laquelle Ekta Parishad fait face est moins l'absence de lois favorables aux plus pauvres que leur application très partielle. Le mouvement déplore que de nombreux acquis sur le plan juridique n'aient pas été transformés en changements concrets, notamment en raison de la corruption et d'un résidu de féodalisme récurrents au sein des différents niveaux de pouvoirs. L'idée que les activistes se font de leur mission correspond à la définition de la démocratie du philosophe Alain : un " contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants " [Alain, 1985]. Ils tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme voyant petit à petit dans les discours politiques le " droit à la terre pour tous " évoluer vers un " droit à la nourriture pour tous ". Ce changement subtil de vocabulaire traduit, pour le mouvement, une option à combattre : celui d'une dévalorisation de l'agriculture au profit de l'industrialisation. Disposer d'une terre, c'est disposer pour une famille de moyens de se nourrir mais aussi de se loger, de s'ancrer dans une collectivité, d'être autonomes... Le seul accès à la nourriture risque, lui, de figer la relation de dépendance des plus pauvres vis-à-vis de ceux qui possèdent la terre et ne mener nullement à une diminution des inégalités à long terme.

Amener un partage plus équitable des ressources naturelles ne peut se faire pour Ekta Parishad qu'en travaillant conjointement sur plusieurs niveaux. Le mouvement a développé en parallèle un activisme local ancré dans des réalités contrastées visant une plus grande résilience locale et un activisme plus classique portant les revendications de l'accès aux ressources auprès des différents niveaux de pouvoirs. Ekta Parishad dans son ensemble constitue un formidable espace d'expérimentation utilisant la moindre occasion pour soutenir la transformation de chacun en leader de sa vie et en leader non violent au service de la collectivité. Nulle trace cependant d'un collectif de saints : à l'heure d'aujourd'hui, les activistes sont en chemin.

La pauvreté persistante des zones rurales indiennes

Mesurer la pauvreté en Inde reste un défi politique. Si on regarde le revenu par habitant et par jour, seuls 25 % de la population seraient dans une situation d'extrême pauvreté (moins de 2 dollars par jour). Si on accepte une définition plus large de la pauvreté, prenant en compte l'accès aux services essentiels, on arrive au chiffre bien plus élevé de 55 %. Quelle que soit la méthode, ce sont les populations rurales qui supportent les plus grandes privations matérielles. .
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