Écologie et technologie : de la technophobie à la technophilie

Écologie et technologie : de la technophobie à la technophilie
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De la technophobie à la technophilie
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La technophobie est-elle une des caractéristiques de la prise de conscience environnementale et des premières mobilisations écologiques ? Plutôt que d'une opposition terme à terme, il convient d'analyser le rapport à la technologie comme une tension qui polarise l'écologie depuis ses débuts, et qui s'est organisée avec des modalités différentes selon les pays, avec un effet de balancier qui, sur deux siècles, tend à glisser de la technophobie à la technophilie.

La machine dans le jardin

La technophobie apparaît avec la révolution industrielle lorsque les machines sont rendues responsables d'une forme d'aliénation envers la nature, construisant par là même la figure de formes archaïques de travail en harmonie avec l'environnement. Les travailleurs ont contribué à produire ce discours à partir des mouvements luddistes de destruction des machines, qui apparaissent au Royaume-Uni dès 1811-1812 [J arrige , 2009]. Les textes de jeunesse de Marx montrent comment l'aliénation de l'homme par rapport à son travail, construite par le capital et la possession des moyens de production, se fonde sur une première aliénation de l'homme envers la nature, causée par la rupture de l'échange métabolique entre l'homme et la nature, de cette relation directe qui n'était médiée ni par les machines ni par les villes.

L'articulation entre technophobie et écologie apparaît plus nettement lors de la naissance de l'environnementalisme comme mouvement organisé à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, c'est-à-dire des politiques de conservation, marquées par la convergence entre élites, scientifiques et État. Dans ce contexte, l'idéal de wilderness, celle d'une nature originelle et sauvage, est forgé sur le modèle de l'Éden, d'un paradis perdu qu'il s'agirait de préserver. Les " cathédrales de la Nature " décrites dans le Yosemite par John Muir, infatigable promoteur des politiques de conservation, s'opposent à la ville où triomphe la technique. La littérature, en particulier Melville, Hawthorne et Emerson, thématise The Machine in the Garden [Marx , 1964] car le progrès technologique est vu comme l'irruption dramatique des machines dans des paysages étatsuniens jusque-là préservés. Et, de fait et pour longtemps, le travail humain médiatisé par la technologie a été considéré par les mouvements écologistes comme un facteur de destruction de la nature, ce quelque chose que les hommes n'ont pas créé désignant une forme de physicalité extérieure aux sociétés humaines [White , 1995].

Dès ce moment fondateur, les oppositions ne sont cependant pas si tranchées. Cette critique de la technologie est en effet produite par ceux-là mêmes qui en profitent et en sont les acteurs principaux. Les élites urbaines, s'éloignant du contact quotidien avec la nature, développent en effet une vision idéale de celle-ci et militent pour des mesures de protection qui constituent une des racines de l'écologie, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes de la wilderness . Certaines controverses comme celle de Hetch Hetchy qui se conclut en 1913 par la victoire du projet de barrage destiné à alimenter San Francisco, montrent que les mouvements pré-écologistes se divisent entre défenseurs radicaux d'une nature immaculée et tenants d'une préservation qui ouvre la voie à un usage raisonné de la technologie pour le bien des hommes. En Europe, l'opposition entre technophobes/environnementalistes et technophiles/optimistes est elle aussi contestable car, lors du développement des industries chimiques, du gaz d'éclairage à Londres au xix e siècle et des machines à vapeur, les impacts des technologies sur l'environnement sont soulignés par les technophiles eux-mêmes. Du reste, ces effets négatifs de l'industrialisation ont été rendus acceptables par des dispositifs de désinhibition, effet paradoxal des procédures de régulation et d'expertise, et par le glissement de l'environnemental au social qui rend les classes populaires moralement responsables des problèmes sanitaires dont elles souffraient [Fressoz , 2012].

Les mouvements écologistes, la guerre et le capitalisme industriel

Après la Seconde Guerre mondiale, les rapports entre écologie et technologie se recomposent, en s'appuyant certes sur des évolutions amorcées entre les deux guerres, mais en se nourrissant surtout d'un contexte marqué par la bombe atomique, la guerre froide et la course aux armements, la diffusion de la société de consommation et ses premières remises en cause, la décolonisation et l'avènement d'un monde multipolaire. La globalisation à l'œuvre dans le domaine environnemental favorise l'exportation de l'idée étatsunienne de wilderness par les associations internationales de protection de la nature, même si les sensibilités varient selon les pays et plus encore les mouvements écologistes.

Aux États-Unis, la publication en 1962 du livre de Rachel Carson, Silent Spring , marque la naissance des mobilisations de masse à partir de la dénonciation des effets de l'industrie des pesticides, en particulier le DDT (dichlo­rodiphényltrichloroéthane). Les destructions écologiques sont présentées comme la conséquence de la volonté humaine de conquête de la nature, et la critique de la technique occupe une place centrale pour dénoncer un système capitaliste qui cause lui-même sa perte. Les années 1960 voient les premières critiques d'un modèle de société qui exclut une partie des Américains, et dont les améliorations matérielles - la révolution synthétique, l'extension des banlieues, l'énergie abondante - ont un coût écologique élevé et de fortes conséquences sur la santé.

C'est la classe en expansion des cols blancs éduqués à l'université qui est sensible aux arguments écologistes et qui, au nom de la qualité de la vie, s'éloigne des centres-villes, promeut les loisirs sportifs et les espaces protégés. S'inspirant des mouvements anti-guerre du Vietnam, le premier Earth Day en 1970 est fortement marqué par cette critique des effets destructeurs de la technologie. La prise de conscience se structure autour de plusieurs accidents technologiques : la marée noire causée par le Torrey Canyon en 1967, l'accident nucléaire de Three Mile Island en 1979. La campagne "Crying Indian" de l'organisation Keep America Beautiful en 1971 promeut la figure orientalisée de l'Indien écologique, en harmonie avec la nature parce qu'il ne l'exploite pas, reprenant l'image archaïque et romantique du travail. Le mouvement traditionnel de conservation et ces nouveaux modes de protestation, plus démocratiques, se rejoignent alors. La catastrophe nucléaire sert de matrice à la figure de la crise écologique, contribuant à fonder le lien identitaire entre écologie et rejet du nucléaire (Greenpeace est fondé en 1971 pour se mobiliser contre le nucléaire). Dès 1972, la revue The Ecologist prédit un effondrement de la société et de la Terre pour la fin du siècle, l'année où le Club de Rome publie son fameux rapport sur les limites de la croissance, qui recommande de limiter la croissance de la machine industrielle, de la population et de l'agriculture.

La France présente un visage différent, "vert clair" pourrait-on dire, à la suite de Michael Bess. En effet, dans cette France de l'après Seconde Guerre mondiale, on est attaché au nucléaire et aux paysages ruraux, fier du TGV et de ses paysans, sensible à l'environnement mais hostile à l'écologie [Bess , 2011]. Après-guerre, l'idée d'un avenir radieux, progressiste, techniciste et scientifique, transcende les courants politiques, unissant gaullistes, communistes et chrétiens-démocrates [Frost , 1991]. Cependant, les courants écologistes naissants adressent de fortes critiques à la technique. Le mouvement personnaliste français, incarné par Bernard Charbonneau, s'interroge depuis les années 1930 sur le développement rapide des machines, sur la rationalisation du travail et de la vie sociale, sur les profondes transformations induites par le progrès technique : la matière froide n'est-elle pas en train de stériliser l'esprit ? Ce que l'homme gagne en bien-être matériel ne le perd-il pas en liberté ? Ces inquiétudes sont ravivées après 1945 par un second foyer d'inquiétude, suscité par l'usage de la bombe nucléaire et des effets de la guerre sur la science et l'État. La figure d'Alexandre Grothendieck, médaille Fields en 1966, considéré comme un des plus grands mathématiciens du XXe siècle et qui renonce à toute activité scientifique au nom de l'écologie et de l'utilisation possible de la science par les militaires, est exemplaire. Dans La Technique ou l'enjeu du siècle (1954), Jacques Ellul accuse la technique d'avoir changé de nature au début du XXe siècle, en recherchant l'efficacité à tout prix, remplaçant les fins par les moyens en un mouvement autonome, qui s'auto-engendre et s'accélère sans pouvoir être contrôlé par les hommes.

De la technophobie à la technophilie, un retournement ?

Comment le retournement s'est-il produit, de la technophobie à la technophilie ? Le premier déplacement provient d'un nouveau type de menaces environnementales, globales et climatiques, qui ne peuvent être saisies que par l'intermédiaire de modélisations et de théories scientifiques très complexes ; l'ennemi de l'écologie devient alors celui de la science : l'ignorant. Un second déplacement est dû à l'internationalisation des questions environnementales et à la provincialisation de l'Occident produite par la globalisation : l'opposition entre technique et écologie n'a pas de sens dans d'autres contextes culturels, en particulier en Inde où environnementalisme des pauvres rime avec solutions techniques peu coûteuses et diffusables. La figure de l'ingénieur recouvre des réalités très différentes selon les pays et il est frappant de constater qu'en Inde, deux des instituts les plus influents sur l'environnement dans sa dimension sociale ont été fondés par des ingénieurs, liant technologie et traditions locales : The Energy and Resources Institute (TERI) par le groupe Tata en 1974, le Centre for Science and Environment (CSE) par Anil Agarwal en 1980. Le troisième argument est dû aux potentialités écologiques des nouvelles technologies : sans aller jusqu'au geo-engineering , qui n'est sans doute que le visage moderne d'une technophilie trèsXIXe siècle [H amilton , 2013], les technologies numériques ont ouvert des possibilités nouvelles de diminution de notre impact sur la planète, et ce en dépit de leur consommation en énergie.

Du reste, parler de retournement est abusif car la tension est présente au sein des théories et des mouvements écologiques, entre des bonnes et des mauvaises techniques, ou plutôt entre des types de détermination qui varient selon les techniques [ Écologie et Politique , 2012]. Chez André Gorz, la technique participe à la logique de l'accumulation capitaliste et à ses effets négatifs, mais elle peut aussi lui servir à s'arracher à la nature et à affirmer sa liberté. Deux sensibilités écologiques en découlent. L'une est plutôt sensible au rôle potentiellement libérateur joué par les technologies, l'énergie solaire, les technologies de l'information, les Clean Tech. L'autre promeut en revanche une critique radicale de la technique, qui peut conduire à réactiver la tradition luddite. Chacune de ces positions engage des modèles politiques différents sur les questions de décentralisation, de démocratie, de relations aux populations locales et à leur savoir. Les mobilisations de terrain, concernant l'énergie (nucléaires, barrages, pétrole), la gestion de l'eau (irrigation), le transport (le rail, le TGV), ainsi que les OGM et les nanotechnologies, montrent que les courants technophobes restent forts. La critique de la technique se fait aussi au nom de la science, en retournant contre elle des savoirs aujourd'hui diffractés dans une multitude de lieux et qui ne sont plus l'apanage des experts. La patrimonialisation de l'environnement, qui est une des formes de l'obsession mémorielle des sociétés occidentales, contient elle aussi, en creux, une critique de la technologie en isolant dans le temps un état idéal antérieur à l'emprise technologique et en figeant ces lieux dans un temps immobile.

De la technophobie à la technophilie

Au moment de leur structuration, les mouvements écologistes défendaient la conservation de la nature contre l'extension de l'industrie, la modification des paysages et l'exploitation des ressources naturelles. Ces positions les amenaient à dénigrer les avancées technologiques. À la fin du xxe siècle, s'est structuré un courant espérant de la technologie des innovations permettant de réduire l'impact de la vie humaine sur son environnement.

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Bibliographie

Bess M., 2011 [2003], La France vert clair. Écologie et modernité technologique 1960-2000, Seyssel, Champ Vallon. - Écologie et Politique , janvier 2012, " Penser l'écologie politique en France au xx e siècle ", n° 44.

Fressoz J.-B., 2012, L'Apocalypse joyeuse : une histoire du risque technologique , Paris, Le Seuil.

Frost R., 1991, Alternating Currents. Nationalized Power in France, 1946-1970 , Ithaca, Cornell University Press.

Hamilton C., 2013, Les apprentis sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie , Paris, Le Seuil. - Jarrige F., 2009, Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique , Paris, Imho.

Marx L., 1964, The Machine in the Garden: Technology and the Pastoral Ideal in America , Oxford, Oxford University Press.

Sale K., 1993, The Green Revolution. The American Environmental Movement 1962-1992 , New York, Hill and Wang.

White R., 1995, "Are You an Environmentalist or Do You Work for a Living?", in C ronon W. (ed.), Uncommon Ground. Toward reinventing Nature , New York, Norton: 171-185.