Fonder les politiques publiques sur les sciences et la connaissance

Date: 25 oct 2016

Les succès du GIEC ont promu une forme spécifique d'expertise scientifique au service de l'environnement. Quel regard porter sur ces appareils centraux dans les dispositifs de gouvernance du développement durable ?

Le succès du GIEC et l’autorité accordée à ses travaux reconnus par l’attribution du prix Nobel ont mis en lumière l’importance non seulement du travail scientifique appliqué à la connaissance et à la gestion des enjeux globaux et régionaux, mais aussi de l’organisation et la diffusion de ces travaux pour peser sur les décisions. D’autres processus globaux cherchent à adapter le modèle, notamment en se dotant d’un organe d’évaluation propre. C’est ainsi qu’est née en 2010, à la suite d’une longue négociation qui a permis de clarifier le mandat et surmonter les divergences, l’IPBES (Intergovernmental Platform on Biodiversity and Ecosystem) dédiée à l'évaluation de la biodiversité. Dans le domaine marin, l’activité d’évaluation est également en train de se structurer avec le World Marine Assessment (on pourrait ajouter les sols : un rapport global sur les sols + un organe spécifique Interface science / politique pour la convention désertification ; ou bien le High level panel of experts sur la sécurité alimentaire), alors même que le Sommet de Rio + 20 a acté le principe de la publication sur une base régulière d’un Rapport Global sur le Développement Durable. La mise en place de tels organismes d’expertise est-elle pertinente dans d’autres domaines, et est-elle amenée à se développer ? Comment ces organismes influent-ils sur les politiques publiques et la recherche de modes de développement durable ? Dispose-t-on d'un retour d'expérience suffisant pour améliorer leur contribution vers un développement durable ?

Un premier axe de notre exploration s'intéressera aux relations entre expertise et politiques environnementales, tant les experts ont été au cœur du mouvement de prise en compte de l'environnement depuis le XIXe siècle, comme lanceurs d'alerte, critiques ou conseillers des gouvernements. Restent que les succès enregistrés jusqu'à présent semblent d'abord répondre à des causalités linéaires – l'impact de la pollution atmosphérique transfrontière sur l’acidification des lacs, des sols et des forets, ou de manière plus générale de la pollution sur la santé ; des pratiques de pêche sur les stocks halieutiques ; de la chasse sur les espèces migratrices, etc. Quand les phénomènes résultent de causalités multiples et mêlées, quand ils s’avèrent plus difficiles à appréhender par exemple dans des contextes de forte incertitude, quand ils relèvent de modèles économique plus complexes, comme par exemple les modalités d'une adaptation aux changements climatiques en cours ou l'épandage des pesticides, l'expertise, et son organisation, ne parviennent souvent pas à jouer leur rôle d’aide à la décision. Les organismes d'expertise qui se développent aujourd'hui sont-ils conçus pour prendre en compte la complexité inhérente au développement durable ou pour éclairer les décisions dans des contextes incertains ?
Un second axe questionnera par conséquent l'organisation même de ces corps d'expertise pour chercher comment améliorer leur contribution à la fois à la connaissance des questions de durabilité et à la conception et mise en œuvre de stratégies et politiques. Les objectifs assignés à ces exercices d'évaluation correspondent-ils à la complexité de la recherche de la durabilité ? Comment sont identifiés les problèmes à analyser et les voies d'action possibles ? Comment s'organisent le débat entre experts et politiques ou décideurs publics comme privés, et quelle place laisse-t-il aux autres acteurs de la gouvernance du développement durable ? Voit-on émerger un modèle unique d'évaluation des problèmes environnementaux ?

On pourrait aussi souligner qu’après le climate gate en 2009-10, la solution préconisée par les académies des sciences, et mise en avant aussi par des scientifiques comme Bob Watson, c’est de consolider les procédures de qualité et d’excellence de la « sound science », montrer l’irréprochabilité des procédures, ce qui est sûrement indispensable, mais ne résout pas la difficulté de savoir comment la science peut intervenir pour appuyer le passage à l’action en matière environnementale dans des situations où la théorie des jeux nous indique que personne n’a intérêt à agir.

Le développement durable reposant idéalement sur une large acceptation sociétale des changements de trajectoires nécessaires, quelles sont les connaissances mobilisées et mises en avant ? Comment les résultats sont-ils diffusés, discutés et médiatisés ?

Comment analyser la domination des sciences dites exactes sur ces organismes par rapport aux sciences sociales ? Ce choix, soutenu notamment par de nombreux décideurs un peu partout dans le monde, ne limite-t-il pas par nature les ambitions transformationnelles ? Des organismes centrés sur les sciences dites exactes peuvent-ils prescrire des politiques auprès des États ou mettre en place des dispositifs rendant les gouvernements redevables de leurs résultats ? Quelle influence peuvent-ils avoir sur les autres acteurs (secteur privé, société civile) ? On pourrait aussi ajouter qu’une fois qu’on accepte le rôle fondamental des sciences sociales, il faut aussi accepter que leur mode de progression, les conditions de validation de leurs thèses, n’en font pas une « aide à la décision » très facile pour les décideurs : controverses inévitables et parfois interminables entre écoles de pensée, incertitudes non probabilisables,…