Donner une valeur à la biodiversité

Donner une valeur à la biodiversité
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Le besoin de préserver les ressources naturelles a rendu nécessaire de leur attribuer une valeur économique, les faisant ainsi figurer dans les comptabilités nationales et internationales. Cette valorisation, complexe du fait de la multiplicité des bénéficiaires de la biodiversité, a un impact réel sur les décisions politiques.

On peut considérer les ressources naturelles comme un capital, source durable de revenus. Contrairement aux actifs physiques tels que les machines, elles ne sont pas le résultat d'un procédé de fabrication contrôlé par l'homme, mais le fruit de processus naturels de longue durée. Alors que les machines peuvent être immédiatement - ou, en tout cas, rapidement - remplacées, la reconstitution des ressources naturelles ne se fait que très lentement et, le plus souvent, le processus naturel qui en est à l'origine ne peut être reproduit à l'identique. D'où l'importance du concept de gestion durable de la biodiversité, c'est-à-dire de l'utilisation de ces ressources à un rythme inférieur ou égal à celui de leur reconstitution.

Cette prise de conscience est un phénomène récent, qui a pris une importance croissante depuis deux décennies, en particulier depuis la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement de 1992 à Rio, et la signature au cours de celle-ci de la Convention sur la diversité biologique (CDB). À cette occasion, pays développés et en voie de développement ont reconnu les conséquences locales et mondiales des pertes de ressources naturelles, et la nécessité d'élaborer des stratégies nationales et des projets pour faire face à ces pertes. La CDB s'est appuyée sur un mécanisme financier international, le Fonds pour l'environnement mondial (FEM), conçu pour soutenir les pays dans leurs efforts de préservation de l'environnement.

Évaluer les ressources

Un large consensus sur le besoin d'utiliser les ressources naturelles de manière rationnelle a permis de dégager un autre constat : la croissance économique rapide s'est faite au prix de la diminution de certaines de ces ressources, laquelle n'était pas intégrée dans les systèmes de comptabilité. En réponse, la Banque mondiale a développé en 1997 l'indicateur d'épargne véritable qui étend la notion de richesse nationale afin d'inclure des actifs tels que les ressources naturelles ou des passifs tels que la pollution. Dans le même temps, un système intégré de comptabilité économique et environnementale a été proposé, qui fournit un cadre pour valoriser les ressources environnementales et mesurer leur épuisement, en faisant appel à des méthodes conformes à celles de la comptabilité conventionnelle. Lancée en 1998, l'Évaluation des écosystèmes pour le Millénaire (EM)1 s'efforce d'utiliser la valorisation économique comme un instrument pour aider les décideurs à mieux comprendre les changements dans les biens et services fournis par l'écosystème. Plus précisément, l'accent est mis, non pas sur l'évaluation de la valeur totale de la ressource, mais sur l'évaluation des changements marginaux, dus à un facteur humain ou à l'introduction d'une politique, dans la valeur des écosystèmes.

De tels mécanismes comptables se heurtent à un obstacle majeur : les techniques d'évaluation classiques ne sont pas adaptées à la biodiversité. Alors que les rendements des actifs physiques sont bien définis et directement convertibles en monnaie, ceux de la biodiversité sont plus difficiles à cerner du fait de la multiplicité de leurs bénéficiaires. De plus, ces rendements ont souvent la forme de services environnementaux2 qui sont rarement échangés sur un marché. Ainsi la valeur - c'est-à-dire les bénéfices tirés - des terrains forestiers est en général sous-estimée en raison des valeurs indirectes qui la composent en grande partie. En Norvège, l'exploitation des forêts, la pâte de bois, le papier, le bois scié et les industries du bois ne représentent que 1,1 % du PIB. En Finlande, l'agriculture, l'exploitation des forêts, la pêche et la chasse constituent 3,5 % du PIB. La contribution des forêts au PIB de l'Inde est estimée à 1,2 % par le système de comptabilité nationale. Mais ces chiffres n'incluent pas la valeur extrêmement élevée de services forestiers tels que la séquestration du carbone, la préservation des versants et la valeur esthétique. L'évaluation de ces services viendrait vraisemblablement augmenter les chiffres de manière significative. Malheureusement, s'il est facile d'admettre le principe d'une telle valorisation, lui assigner une valeur numérique est un sujet de controverse.

Une démarche politique

Cette valeur est avant tout politique. Accorder une valeur supplémentaire à la biodiversité affecte les décisions en matière de planification et de programmation, et oblige à des arbitrages entre des priorités nationales concurrentes, voire entre des priorités nationales et internationales. Par exemple, l'affectation d'une haute valeur aux forêts pourrait empêcher l'utilisation de ces terrains pour la construction d'un barrage hydro-électrique, comme elle pourrait conduire aussi à préserver des terres pour fournir un habitat à des espèces animales en danger.

L'évaluation de la biodiversité, au moins d'un point de vue théorique, a accaparé l'attention des économistes à travers le monde et plusieurs méthodes indirectes d'évaluation sont utilisées. Dans le cas de services environnementaux pour lesquels il n'y a que des marchés très limités, voire pas de marchés, ces méthodes ont recours à des produits de substitution - un médicament disponible dans le commerce pour évaluer la valeur d'une herbe médicinale locale - ou à des approches fondées sur la disposition à payer - les sommes dépensées par des touristes pour visiter un site.

Il existe aujourd'hui une multitude d'estimations de la valeur d'une ressource donnée. En Inde, par exemple, un décret gouvernemental de 2002 oblige les utilisateurs de terrains forestiers à payer une somme allant de 580 000 à 920 000 roupies par hectare (soit entre 8 930 et 14 150 euros), représentant donc la valeur que le gouvernement attribue à ce type de terrain dans le cadre de son utilisation à des fins non forestières. Un ensemble d'études réalisées par le projet indien de comptabilité environnementale a produit des comptes monétaires pour divers biens et services forestiers, exprimant la valeur de l'utilisation des ressources en proportion du produit intérieur net (PIN). Elles estiment à environ 0,43 % du PIN le coût de la perte totale des ressources forestières due au bois de construction et de chauffage, au carbone, et aux autres produits tirés de la forêt.

Plusieurs arguments plaident en faveur d'une évaluation de la biodiversité. D'une part, ces estimations révèlent que celle-ci à une valeur économique bien plus élevée que celle prise en compte dans les comptes nationaux. Vue sous cet angle, cette réalité pourrait attirer l'attention des décideurs politiques sur le fait que la préservation et l'utilisation rationnelle de ces ressources méritent une plus grande attention aussi bien en termes de fonds disponibles qu'en termes de stratégies et de plans d'actions.

D'autre part, ces exercices d'évaluation permettent de se concentrer sur les pertes engendrées pour l'économie du fait de la diminution et de la dégradation des ressources naturelles, ainsi que sur les moyens d'y mettre fin. À un niveau micro-économique, il s'agit d'une aide précieuse pour comprendre l'importance des ressources naturelles dans la subsistance des populations et dans les activités économiques locales.

Récemment, on a vu des collectivités appartenant à un système fédéral réclamer des financements pour les ressources naturelles dont ils assurent l'entretien. L'argument avancé alors est que celui-ci impose des contraintes sur le développement local, alors que les bénéfices tirés de ces ressources profitent à l'ensemble de l'économie. En Inde par exemple, certaines régions riches en minéraux et en forêt souffrent d'un développement socio-économique faible alors que leurs ressources alimentent la croissance économique nationale. De même, le développement d'un potentiel hydro-électrique, qui contribuera à la sécurité énergétique nationale, impose un ensemble de dépenses sociales et environnementales au niveau local, d'où la revendication d'une valorisation appropriée des ressources concernées et d'une compensation par des mécanismes financiers.

En 2007, l'Allemagne et la Commission européenne ont lancé une nouvelle initiative, l'Économie des écosystèmes et de la biodiversité, dans le but de mieux faire comprendre la valeur économique des avantages fournis par la nature, et d'en promouvoir, au niveau international, une meilleure comptabilité. Le processus, qui pourrait avoir un rôle semblable à celui joué par le Rapport Stern pour le changement climatique, devrait être conclu en 2010.