Développement, alimentation, environnement : changer l'agriculture ?

Développement, alimentation, environnement : changer l'agriculture ?
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Pays et régions couverts par ce dossier
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La fin des années 2000 a vu le retour du thème de l'agriculture dans les débats internationaux. Il fait l'objet d'une multitude d'ateliers, de publications de documents techniques et de programmes lancés par des ONG, des États ou des organisations internationales. Un consensus s'est installé et pointe l'urgence d'investissements massifs dans le secteur agricole qui serait (re)devenu l'un des moteurs principaux du développement, comme celui de la lutte contre la pauvreté et de la sécurité alimentaire.

Mais que recouvre ce consensus ? Les débats internationaux recèlent une grande diversité de points de vue, et la notion même de sécurité alimentaire est protéiforme. Comme l'expliquent Laurence Tubiana et Noura Bakkour dans le premier chapitre, elle peut être comprise en tant qu'enjeu de pauvreté et d'accès à la nourriture, de quantité ou de qualité des aliments, de sécurité - particulièrement dans les régions en prises à des crises politiques de grande ampleur -, etc. Elle est aujourd'hui plus que jamais un enjeu de gouvernance internationale, à part égale avec les changements environnementaux globaux et la crise économique, comme le souligne l'intérêt que lui a accordé le G20 depuis 2010.

Les enjeux alimentaires et agricoles ne doivent pas être réduits à la seule dimension de production agricole (chapitre 2). Recherche agronomique mondiale (chapitre 9), accès aux et utilisations des ressources naturelles (chapitres 6 et 7), industries agroalimentaires (chapitre 11), modes de consommation (notamment notre consommation de produits animaux, focus p. 204-206, et biologiques, focus p. 165-168) et emploi agricole (chapitres 3 et 4) : ce dossier invite à appréhender ces enjeux dans leur complexité. La question de la production agricole reste centrale. Si l'idée d'une hausse des investissements en agriculture est de plus en plus répandue, et si plusieurs pays ou régions semblent offrir des opportunités pour investir sur les terres agricoles, les débats sont cependant vifs sur les modèles agricoles et les modalités de politiques agricoles à choisir.

Selon les pays et les régions, les enjeux sont différents. Regards sur la Terre invite à les découvrir, sur les cinq continents : aux États-Unis et en Europe (focus p. 325-328 et p. 329-332), mais aussi en Inde (focus p. 257-260), en Chine (chapitre 5), en Amérique latine (chapitre 4, focus p. 298-300) et en Afrique. Au-delà des sphères nationales, ce livre présente deux tendances fortes : d'une part, l'importance croissante des acteurs privés (chapitres 13 et 15) et ONG ; d'autre part, la recomposition de la gouvernance mondiale (chapitres 12 et 15 ; focus p. 298-300 et p. 343-346).

L'effervescence actuelle du sujet tient autant à l'urgence des défis qu'à leur appropriation par une multitude d'acteurs, dotés d'intérêts et valeurs contradictoires. La thématique recouvre des problèmes complexes qui lient les échelles globales et locales, et des enjeux de court et long terme qui suscitent controverses et débats, dont les termes et les significations sont précisés dans ce dossier.

L'agriculture comme moteur du développement ?

La fin des années 2000 a vu l'émergence d'un agenda " d'agriculture pour le développement ". Les pays en développement, dans leurs politiques internes, et les pays développés, dans leurs politiques de développement, ont été invités à considérer l'agriculture comme un moteur majeur du développement. Cet agenda est particulièrement mis en avant dans le Rapport pour le développement de la Banque mondiale de 2008 [Banque mondiale, 2007] qui insiste sur le rôle de l'agriculture aux différentes " étapes " du développement, calquées sur la séquence historique observée dans les régions développées du monde : un passage progressif d'une économie basée sur l'agriculture à l'industrie puis aux services, et du rural à l'urbain. L'agriculture jouerait un rôle initial et moteur par ses gains de productivité qui permettent l'accumulation puis les transferts de main-d'œuvre et de capitaux d'un secteur à l'autre, parallèlement à l'augmentation des niveaux de vie et à la croissance et la diversification de la demande : seule une minorité peut rester et se spécialiser dans l'agriculture (généralement la mieux dotée en facteurs de production), la majorité étant absorbée par des activités non agricoles et industrielles, le plus souvent en migrant vers les villes.

Ces trois mouvements - spécialisation agricole, diversification rurale, migrations - sont présentés comme les sorties possibles de la pauvreté rurale, mais " la question de la viabilité de ces options de sortie n'est pas véritablement débattue ", selon Bruno Losch (chapitre 3), et " les transitions passées ont eu lieu à d'autres moments historiques ". La période de mondialisation actuelle, marquée par le retrait de l'État, la libéralisation commerciale, les sauts technologiques en matière de communications, a profondément changé la donne. Les pays caractérisés par la faiblesse de leur changement structurel et les plus dépendants du secteur agricole, comme le sont de nombreux pays africains, sont confrontés aux contraintes d'une forte concurrence, à l'instabilité de l'environnement économique international et aux conséquences du changement global, réduisant drastiquement leurs marges de manœuvre. La plupart de la main-d'œuvre agricole de ces pays travaille toujours sur des petites exploitations, où la production est manuelle et peu ou pas motorisée, et ne permet pas de subvenir à l'ensemble des besoins des familles. Si certains actifs migrent vers les centres d'activités, ils ne cèdent pas pour autant leur terre à des systèmes plus productifs. Un noyau familial reste sur place, au village, et entretient une pluriactivité. Il conduit une production alimentaire de subsistance et offre une main-d'œuvre à bas prix à des filières de production agricole mondialisée, comme cela est décrit dans un village turc pour la production de coton (chapitre 10). Il n'y a pas de transfert mécanique de main-d'œuvre de l'agriculture vers l'industrie, mais plutôt le risque d'une spirale négative qui enferme une grande partie de la population dans la pauvreté.

La faible productivité des exploitations existantes en Afrique, dans les pays de l'Europe de l'Est et d'Asie centrale ou dans certaines régions d'Amérique latine, a pour conséquences de grandes opportunités de développement. L'agriculture de ces régions, si elle est proprement modernisée (concentration des unités de production, motorisation de la production, et une place centrale accordée à l'innovation technologique), pourra fortement contribuer à relever les défis alimentaires exposés par les exercices de prospectives à l'horizon 2050 (focus p. 136-139). Cependant, si la transformation des structures de production et l'amélioration de leur productivité restent un enjeu majeur, un travers serait de ne se focaliser que sur certaines exploitations productrices de commodités. Les " opportunités " viendraient alors répliquer les déséquilibres du développement d'hier. Le dossier démontre l'importance d'un tissu diffus d'acteurs économiques de très petite échelle dans la production, la transformation et la distribution, qui pourraient avoir en main certaines des clés du développement et l'avenir de la sécurité alimentaire (chapitre 2 notamment), comme c'est le cas de l'agriculture urbaine et périurbaine qui contribue à approvisionner les villes d'Afrique, et reste pourtant délaissée des politiques agricoles et alimentaires (focus p. 179-182). Offrir à ce secteur une attention soutenue est un défi important, tant en terme d'investissements que de programmes de formation.

Mais l'agriculture durable ne peut se construire que dans une croissance économique qui embrasse à la fois les secteurs agricoles et industriels, les territoires ruraux et urbains, et stimule une croissance de productivité pour les deux types d'espace, pensés ensemble. L'équation du développement, nous expliquent Xinshen Diao et ses coauteurs (chapitre 4), reste spécifique à chaque pays, à leur économie géographique et aux interrelations entre secteurs et entre territoires. Ces évolutions en interaction peuvent se faire aux dépens d'une zone, comme l'illustre le développement industriel chinois qui n'a été rendu possible que par un certain délaissement des zones rurales (chapitre 5) : le défi est alors de repenser un développement plus équilibré. On comprend que le défi agricole est posé non seulement en Afrique, mais aussi aux pays émergents, en Amérique latine (chapitre 14) et en Inde (focus p. 257-259), où les transformations structurelles en cours sont majeures. Il en est de même en Europe ou aux États-Unis (focus p. 325-328) : le défi d'un développement territorial équilibré est également posé, alors que la part de l'agriculture dans le produit intérieur brut ne cesse de chuter, tout comme la population agricole.

Les contraintes environnementales sur les trajectoires agricoles à long terme

Outre l'augmentation globale de la production, l'agriculture s'était aussi vue confier le rôle de moteur de développement pendant la période de la révolution verte, et des leçons peuvent être tirées de cette expérience, dont on connaît aujourd'hui les impacts négatifs en termes environnementaux et sociaux (focus p. 257-259). Au-delà des limites inhérentes à ce modèle, les problèmes de disponibilité des ressources, la dégradation du capital naturel et d'autres menaces environnementales comme le changement climatique changent la donne et contraignent fortement les trajectoires agricoles futures.

Le problème socio-économique présenté plus haut se complexifie encore avec l'accès aux ressources naturelles. La rareté des ressources naturelles est une question très présente dans les processus politiques, comme le montre la stratégie européenne pour une Europe efficace dans son usage des ressources (a Resource Efficient Europe). Derrière cette idée de raréfaction des ressources, le piège de certains exercices de prospective énoncés plus haut serait de ne mettre l'accent que sur le besoin d'augmentation de la production et de la productivité, sans s'interroger sur l'ensemble des dimensions sociales, environnementales, mais aussi économiques de ces trajectoires de transformation. Pour répondre aux défis agricoles et alimentaires, on voit fréquemment les États ouvrir massivement des terres " disponibles " à des investisseurs en nombre croissant qui prennent des positions sur des actifs agricoles, absorbés par les opportunités offertes par l'Afrique, l'Ukraine, la Russie, le Kazakhstan ou le Brésil, pour ne citer que quelques-unes des cibles privilégiées. Selon le rapport Landmatrix [Anseeuw et alii, 2012], plus de 70 millions d'hectares auraient fait l'objet de transactions depuis 2006.

Certains louent cette spirale positive où les entreprises, les États et les bailleurs répondent positivement aux enjeux. D'autres dénoncent la prise de pouvoir de multinationales ou de puissants acteurs économiques (nationaux ou étrangers) sur des actifs agricoles et naturels, qui ont souvent pour conséquence une accélération des prélèvements en eau pour l'irrigation, tout comme une poursuite de la déforestation. Ceci laisse craindre des impacts importants sur les équilibres du climat à l'échelle mondiale et sur la biodiversité, mais aussi sur les ressources naturelles locales dont dépendent d'autres acteurs. Le problème environnemental se décline encore plus directement en un conflit d'accès aux ressources lorsque les terres " disponibles " sont en fait utilisées par des populations locales expropriées.

Face à la course aux terres, la question de leur rareté semble bien posée. Laurence Roudart démontre (focus p. 229-232) que les surfaces agricoles vont pouvoir s'étendre et qu'il n'y a pas de rareté globale, même si la dégradation des sols pourrait à terme devenir préoccupante, mais il y a bien des situations de rareté à l'échelle régionale et locale qui peuvent être aiguës. C'est aux États qui en disposent d'utiliser à bon escient cette marge de manœuvre de terres disponibles pour développer une agriculture durable, intégrant pleinement les contraintes sociales et environnementales. L'implication des organisations paysannes et professionnelles doit être assurée dans les débats, et les engagements d'investissements être bien spécifiés pour qu'il ne s'agisse pas simplement d'un transfert de droit de propriété et que les transactions se concrétisent réellement en des investissements.

L'augmentation des rendements à l'hectare permettrait-elle de contenir l'expansion des surfaces cultivées et de réduire ainsi l'impact environnemental ? Dans le cas de la déforestation en Indonésie, Anne Booth et ses coauteurs (chapitre 7) montrent que cette proposition résiste mal à une analyse économique. On observe certes une réussite des efforts d'augmentation de la productivité pour les cultures vivrières et commerciales, mais la déforestation galopante n'est pas pour autant contenue. Cela confirmerait, selon les auteurs, la nécessité de politiques publiques d'accompagnement pour combiner les deux objectifs de production agricole et de maîtrise de l'expansion des terres cultivées.

La "rareté" des terres n'est pas, et de loin, le seul enjeu environnemental qu'il va falloir surmonter. Outre la raréfaction de l'eau, ou celle des énergies fossiles, un ensemble de problèmes environnementaux semble se combiner et aboutir à un défi véritablement systémique pour l'agriculture qui suppose des solutions innovantes. L'amélioration de l'efficacité de l'usage de chacune des ressources (en eau, en sol, en énergie) semble ne pouvoir constituer qu'une partie de la réponse.

Uno Svedin (chapitre 6) souligne que, dans notre ère de l'Anthropocène où les changements environnementaux attribuables à l'homme (évolutions climatiques, modifications des cycles de l'azote, du phosphore...) sont désormais d'une ampleur comparable aux changements géologiques, les changements agricoles ont fortement contribué à cet impact global des activités humaines sur l'ensemble des cycles naturels. Nous sommes aujourd'hui au-delà de ce que certains scientifiques comme Johan Rockström et Uno Svedin définissent comme un " espace sûr pour l'humanité " (chapitre 6), et la poursuite de nos modèles agricoles et alimentaires actuels continue à nous en éloigner. Le changement climatique en particulier, comme le montre Jean-François Soussana (chapitre 8), vu le défi qu'il pose en termes de résilience des systèmes agricoles, nous pousse à repenser profondément l'agriculture. De nombreuses innovations seront nécessaires pour inventer une agriculture intelligente, intensive en connaissances et résiliente, capable d'augmenter sa productivité tout en étant respectueuse de l'environnement. Mais le lancement de ce que Michel Griffon [2006] appelle une " révolution doublement verte " ne sera pas simple tant ses modalités sont l'objet de débats et de controverses. Benoît Labbouz et Sébastien Treyer (chapitre 9) soulignent que la mise en place d'une agriculture durable et résiliente ne se fera pas sans innovation, mais les débats actuels autour du nouveau paradigme d'innovation agronomique (nouvelle révolution verte, agro-écologie...) montrent qu'il faudra changer en profondeur le fonctionnement et les priorités actuels de la recherche agronomique mondiale. Cela nécessite de repenser radicalement l'innovation pour faire une place véritable aux agriculteurs, qui sont eux-mêmes producteurs de savoirs spécifiques au contexte local, savoirs indispensables pour respecter au mieux les contraintes du milieu et valoriser le capital culturel et naturel des territoires. Lieux stratégiques des choix socio-techniques globaux, les instances d'orientation de la recherche agronomique mondiale hésitent encore à s'engager dans une véritable transition.

Des tissus économiques complexes et mondialisés

Les trajectoires agricoles dans les différentes régions du monde sont reliées entre elles par les marchés internationaux qui cristallisent les critiques et les espoirs. Par l'analyse des filières agro-industrielles qu'il propose, le dossier permet de mieux mesurer la complexité du tissu économique, les rapports de force et les multiples scènes où se jouent les transactions à prendre en compte pour résoudre l'équation de l'agriculture durable.

Dans le système agro-industriel qui s'internationalise toujours plus, tout au long des circuits de transformation, les processus industriels fonctionnent en flux tendus et se construisent sur des chaînes logistiques où les approvisionnements doivent être sécurisés et tracés (chapitre 11). Les caractéristiques techniques des matières premières et des produits doivent répondre à une multitude de normes qui sont tout autant des règles sanitaires que des standards industriels relatifs à la production de masse ou au fonctionnement des chaînes de distribution. Les marchés sont multiples et prennent bien plus la forme de réseaux technico-économiques particulièrement segmentés et spécialisés, produit par produit. Ils n'en finissent pas de se diversifier avec l'émergence d'une économie de la qualité construite autour de labels et appellations d'origine contrôlée (focus p. 311-313) qui ne remettent pas en cause les développements à l'œuvre. La demande des consommateurs en produits non standardisés entre en résonance avec les caractéristiques actuelles des développements industriels (standardisation, innovation, etc.).

Cette économie agroalimentaire a deux conséquences majeures. La première se traduit par une structuration autour d'oligopoles où une poignée de firmes contrôle près des trois-quarts du marché. Dix pays concentrent 85 % de la production mondiale de l'industrie agroalimentaire et 70 % des salariés. Certes, à la suprématie des grands pays riches (États-Unis, France, Allemagne et Japon) succède, dès le début des années 2000, un partage du leadership mondial avec les émergents (Chine, Russie, Brésil et Inde), sans que ces évolutions ne changent la structuration générale des marchés. La seconde conséquence est la création d'un coût d'entrée toujours plus important pour pénétrer ces réseaux et la redistribution de la valeur le long de ces réseaux. L'industrie agroalimentaire se tertiarise et dépense désormais plus en marketing qu'en matières premières agricoles, défavorisant les petits producteurs.

Cette dynamique donne la mesure des difficultés des pays non industrialisés à s'arrimer à l'économie agricole mondialisée. Les possibilités d'accès aux marchés dépendent de l'échelle de la production, des moyens logistiques et de l'accès aux informations. Les producteurs du Sud, comme ceux des pays d'Europe de l'Est, disposent rarement de ces moyens. Une entreprise bien positionnée sur les marchés internationaux peut plus facilement investir dans la transformation et la commercialisation, mais aussi dans la production directe, alors que les producteurs locaux non intégrés à des filières peuvent très difficilement le faire. Cette analyse permet de mieux comprendre l'importance des efforts consentis par les gouvernements de certains pays en développement pour attirer les grands acteurs de l'industrie agroalimentaire sur leur territoire. Alors que les leviers de l'action publique se sont réduits comme peau de chagrin depuis les années 1980 face à la concurrence internationale, l'accès aux ressources naturelles reste bien souvent le seul levier qui puisse être actionné par les gouvernements pour la promotion de leur territoire auprès de nouveaux financeurs potentiels.

Mais d'autres schémas existent afin de connecter production locale et marchés régionaux et internationaux sans toutefois exclure les petits producteurs locaux. On voit ainsi émerger dans de nombreux pays des initiatives construites autour des signalisations de qualité de produits de terroirs à valeur ajoutée. La mise en place des appellations d'origine pour la valorisation de l'huile d'olive sur la rive Sud de la Méditerranée démontre que ces expériences fonctionnent si elles s'inscrivent dans un cadre global (focus p. 311-313), avec la participation de tous les opérateurs de la filière et l'intervention de puissants acteurs du marché. En Amérique latine, des mécanismes sont inventés pour articuler les agro-industries avec des microentreprises fournisseuses. C'est ce que proposent les " programmes de fournisseurs " au Mexique et au Chili : les grandes entreprises agroalimentaires sont capables de fournir de l'assistance technique à des petites et moyennes entreprises qui opèrent dans tous les secteurs productifs. Ces mécanismes sont particulièrement bien adaptés à la réalité d'un secteur agricole très fragmenté et aux exigences d'approvisionnement du secteur agro-industriel (focus p. 286-288). Sans créer de distorsion sur le marché, une relation gagnant-gagnant est établie entre distributeurs et producteurs. Finalement, comme le suggère Jean-Louis Rastoin (chapitre 11), alors que le modèle agro-indutriel tertiarisé s'impose par son efficacité économique, sa durabilité nécessite sa cohabitation avec un modèle alternatif fondé sur la proximité et sur des réseaux de petites entreprises qui valorisent le patrimoine naturel et culturel spécifique des territoires.

Encadrer l'effervescence autour des questions agricoles

La crise actuelle, marquée par une hausse des prix des matières agricoles et de leur volatilité (chapitre 12), ouvre une fenêtre d'opportunité pour enclencher des dynamiques de développement plus durable qui ne fassent pas l'impasse sur le développement agricole et rural. On voit de nombreux pays en développement augmenter leur budget " agriculture " (chapitre 4). Le " retour " à l'agriculture est synonyme, pour ces pays, d'une stratégie de développement plus endogène, pour valoriser une main-d'œuvre sous-occupée localement et des ressources naturelles dont la valeur avait été occultée par un accès facilité au capital financier avant la crise. Dans les pays du Nord, le temps est aussi à la réforme, comme l'illustre le futur Farm Bill américain (2012) et la future Politique agricole commune (PAC) européenne (2014). À côté de ces initiatives nationales, la mobilisation internationale, illustrée par la manière dont le G20 a mis la volatilité des prix agricoles au cœur de son agenda 2011, mais aussi par la réforme du Comité pour la sécurité alimentaire de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (Food and Agriculture Organization, FAO) (focus p. 343-345), dénote d'une prise en compte plus importante de la part des bailleurs.

Cette fenêtre d'opportunité ne se limite pas à un retour de l'agriculture à l'agenda des agences de développement. De fait, ce " retour ", comme l'" abandon " qui l'aurait précédé selon le rapport de la Banque mondiale [Banque mondiale, 2007], paraissent souvent tous deux exagérés. Ainsi, l'analyse statistique proposée par François Pacquement (focus p. 152-154) montre que l'agriculture a toujours gardé une place importante dans l'agenda des bailleurs de fonds. Il paraît essentiel de remarquer que cette fenêtre d'opportunité réside en fait dans une conjugaison de contraintes : hausse des prix, hausse des risques et changements environnementaux, progression démographique continue, question de l'emploi agricole, etc., qui toutes ensemble contribuent à une remise en cause des modèles agricoles et alimentaires actuels.

Cette fenêtre d'opportunité invite donc à poser la question du changement de l'agriculture. Non pas pour se demander s'il faut un changement, puisqu'il semble nécessaire pour répondre aux enjeux actuels, mais bien quel sens lui donner, pour quelle définition d'une agriculture et d'une alimentation durables. Les différentes parties du dossier soulignent des tensions contradictoires : d'un côté l'effervescence que connaissent les questions agricoles et alimentaires depuis le milieu des années 2000, de l'autre les difficultés à réformer les politiques agricoles et à changer les manières de produire, mais aussi de transformer et de consommer.

Les politiques à l'œuvre aujourd'hui peinent à s'éloigner d'un projet de modernisation conventionnelle de l'agriculture. Malgré les critiques sur ses impacts environnementaux et sociaux, le soutien à l'agriculture conventionnelle reste dominant, que ce soit en Inde (focus p. 257-259), ou en Europe et aux États-Unis, ce que rappellent justement Antonin Vergez et Simon Liu (focus p. 325-328) qui analysent l'intégration des critères de durabilité par les politiques publiques des deux principaux acteurs agricoles de la planète. Henri Nallet (focus p. 329-331) souligne l'opportunité unique de refonder la politique agricole commune de l'Union européenne sur des bases durables, mais aussi la difficulté d'un exercice qui se fera plus que jamais sous de fortes contraintes budgétaires. Cette opportunité - et cet impératif - de réforme se fait aussi pleinement sentir en Amérique latine. Depuis le début des années 2000, les politiques y connaissent une profonde refonte, se voulant plus participatives et prenant en compte tous les acteurs des filières agroalimentaires.

Malgré ce retour en force - en cours, attendu - des politiques agricoles, la définition d'une agriculture durable pourrait de fait bien échapper aux acteurs publics (chapitre 13). Les normes d'origines privées (ou associatives) définissent de plus en plus les contours de la durabilité des modèles de productions agricoles internationaux. L'importance croissante d'acteurs privés dans la définition des orientations de l'agriculture mondiale n'est pas sans danger, alerte Olivier De Schutter (chapitre 15), et nécessite d'être encadrée au niveau national - particulièrement dans les pays en développement qui manquent aujourd'hui de politiques fortes sur ce sujet - et au niveau international par une réforme et un approfondissement de la gouvernance mondiale.

Or, l'état actuel de la gouvernance mondiale des questions agricoles est peu encourageant. Au-delà de la mise en place d'un Comité de la sécurité alimentaire réformé (focus p. 343-345), les négociations à l'OMC stagnent. Les " principales composantes d'un accord sont sur la table ", nous dit Michel Petit : élimination des subventions aux exportations, réductions sensibles des tarifs et autres obstacles à l'accès aux marchés intérieurs, réduction des soutiens internes à l'agriculture des pays riches. Mais, aujourd'hui, les perdants d'un tel accord sont bien plus mobilisés que les gagnants, empêchant toute conclusion du cycle de Doha. Un autre exemple est apporté par les négociations agricoles du G20. Celles-ci marquent une mise à l'agenda des questions agricoles au plus haut niveau - impensable il y a quelques années. Et si on peut noter d'intéressantes avancées, les décisions du G20 ont réussi à donner les moyens d'éteindre l'incendie actuel, mais il n'est pas assuré, face aux enjeux rappelés dans ce dossier, que les outils, instruments et engagements pour le développement agricole que les différents États ont été d'accord pour négocier permettront réellement de prévenir d'autres futures crises (chapitre 12).

À la croisée des enjeux de développement, de sécurité alimentaire, d'environnement, les transformations du secteur agricole sont au cœur des enjeux mondiaux de développement durable. Pour accompagner ces changements vers plus de durabilité, ce dossier nous apprend combien il est essentiel de réussir à changer nos représentations de l'agriculture et les visions guidant les projets de transformation et de régulation du secteur.

Pays et régions couverts par ce dossier

L'enjeu de ce dossier est de couvrir à la fois les questions globales liées à l'alimentation et à l'agriculture, tout en dégageant les spécificités régionales les plus significatives.
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Bibliographie

Anseeuw W. et alii, janvier 2012, Land Rights and the Rush for Land. Findings of the Global Commercial Pressures on Land Research Project, Rome, International Land Coalition.

Banque mondiale, 2007, Rapport mondial sur le développement 2008. L'agriculture au service du développement, New York, Banque mondiale.

Griffon M., 2006, Nourrir la planète. Pour une révolution doublement verte, Paris, Odile Jacob.