Crises et conflits au Sahel : état des lieux et enjeux économiques

Crises et conflits au Sahel : état des lieux et enjeux économiques
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Sommaire de l'article
Un territoire sous pression
Une difficile cohabitation entre pasteurs et…
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La montée de l'insécurité dans les pays du Sahel Par Sahel, il convient d'entendre ici tout ou partie des pays inscrits dans la bande dite soudano-sahélienne, en l'occurrence la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. est aujourd'hui un phénomène qui concentre l'attention non seulement de ces pays eux-mêmes, mais également des pays frontaliers et de leurs partenaires extérieurs. L'analyse en est d'autant plus complexe que le phénomène revêt des formes multiples, aux causes diversifiées, et que sa dimension conflictuelle, qui focalise médias et commentaires, est loin d'en constituer l'essentiel. Au nombre de ces causes, certaines relèvent de l'économie, entendue au sens large, c'est-à-dire dans sa relation avec la démographie.

Des formes d'insécurité multiples et évolutives

Lorsque l'on parle d'insécurité au Sahel, viennent immédiatement à l'esprit des événements dramatiques et récents. On ne saurait certes les minimiser, mais ce premier constat mérite d'être précisé. D'une part, l'insécurité au Sahel est ancienne, d'autre part, ses formes sont multiples et évolutives.

Deux événements récents ont plus particulièrement attiré l'attention. Le premier est l'entrée en lice d'Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), dont la réputation est doublement sulfureuse. Il s'agit en effet d'un avatar du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), impliqué dans la sanglante guerre civile qui a endeuillé l'Algérie pendant une décennie, mais qui, sous la pression des forces armées de ce pays, a été en partie refoulé vers le sud, donc dans la bande sahélienne. En outre, Aqmi fait désormais partie des organisations franchisées par Al-Qaida, ce qui fonde, dans son discours, la revendication d'une dimension internationale du combat qu'elle mène contre l'Occident, avec une attention particulière sur la France. Focalisation qui s'appuie sur le statut d'ancienne puissance coloniale de la France dans la région, sur la présence de militaires français en Afghanistan et sur des politiques intérieures qualifiées d'anti-islamiques (cf. la question du voile).

Concrètement, cette irruption d'Aqmi dans la région s'est manifestée par des heurts avec les forces armées nationales et des enlèvements de ressortissants européens. Dans la période récente, et jusqu'à l'intervention militaire franco-tchadienne de janvier 2013, cette organisation a joué une part importante dans la prise de contrôle de tout le nord du Mali par divers groupes insurgés durant l'année 2012. Notamment le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) et Ansar ed-Din, qui mettent en avant leur appartenance touareg, ainsi que le Mouvement pour l'unicité et le Jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO).

Le second événement, plus ancien, qui remonte à fin 2009, est l'affaire dite du " Boeing 727 " dans le Nord Mali. Cet appareil, vraisemblablement en provenance du Venezuela, s'est posé sur un terrain de fortune dans le Nord Mali, où il a livré un chargement de cocaïne, avant d'être détruit faute de pouvoir redécoller. Ce fut la confirmation qu'une partie de la cocaïne d'origine latino-américaine et à destination de l'Europe transitait dorénavant par des pays du Sahel, de même que par certains pays de la bande soudanienne, tels que la Guinée-Bissau, la Guinée et le Nigeria. Sur les 200 à 250 tonnes de cocaïne latino-américaine écoulées sur le marché européen, entre 30 et 50 tonnes selon les années emprunteraient dorénavant la route du sud, qui passe par l'Afrique. En outre, mais cela reste moins bien documenté, une part non négligeable de la production de cannabis du Rif marocain à destination de l'Europe et du Moyen-Orient transiterait par des pays comme la Mauritanie, le Mali et le Niger.

Toujours au nombre des événements récents, il convient également de mentionner des faits extérieurs à la région, mais qui contribuent à nourrir l'insécurité. Tel est le cas de la guerre civile en Libye et du retour dans plusieurs pays du Sahel, en particulier au Niger mais également au Mali, de supplétifs de l'armée libyenne et d'armes en grandes quantités. D'où l'épineuse question du désarmement de ces combattants et de la récupération des armes en question, avant que ces dernières ne tombent entre les mains d'acteurs de la violence qui opèrent dans la région. Plus largement, les retours en grand nombre de travailleurs africains employés en Libye (il s'agirait de plusieurs centaines de milliers de personnes) risquent de soulever un délicat problème d'intégration économique, en particulier dans les villes déjà engorgées par l'exode rural.

Par ailleurs, l'insécurité au Sahel, effective ou potentielle, a des racines anciennes. Cette région a toujours constitué un espace de circulation et de dissidence. De ce point de vue, deux phénomènes méritent d'être mis en lumière.

Il s'agit, d'une part, de la faible présence de l'État dans les régions septentrionales des pays concernés, en particulier pour ses missions régaliennes que sont le contrôle du territoire, le monopole de la force armée, la protection des biens et des personnes et l'exercice de la justice. Dans ce contexte, nombre d'activités illégales, voire criminelles, ont pu assez librement s'y développer. C'est par exemple le cas des flux de contrebande de biens de consommation de toutes sortes (en particulier le blé, le sucre, le bétail, l'essence, les cigarettes ou encore les véhicules volés en Europe), qui tirent notamment partie des différences de politique de subvention et de tarifs douaniers, en particulier avec l'Algérie. Il en est de même avec l'acheminement de travailleurs migrants clandestins à destination de l'Europe ou des pays du Golfe.

D'autre part, il s'agit de la tradition irrédentiste des populations de ces régions, en particulier chez les Touareg, et de leurs relations difficiles avec les États nés des indépendances. Relations qui peuvent d'ailleurs, et assez paradoxalement, prendre des formes opposées. C'est tantôt trop d'État, entendu dans sa composante sécuritaire ainsi que dans l'absence d'une véritable politique de décentralisation ; mais ce n'est également pas assez d'État, en termes de développement économique et social, comparativement aux régions méridionales de ces pays.

Ces relations difficiles et heurtées avec l'État central ont déclenché à plusieurs reprises des insurrections armées au Mali (en 1962, 1990, 1994 et 2006) et au Niger (dans les années 1980, puis de nouveau à partir de 2007).

Les causes économiques de l'insécurité

On ne saurait expliquer cette insécurité au Sahel en s'en tenant à des causes relevant du domaine de l'économie, mais il serait tout aussi vain de raisonner hors de celles-ci. Bien plus, une analyse limitée aux seules régions en question ne cernerait qu'une partie de la réalité. En effet, certains des pays du Sahel paraissent être aujourd'hui confrontés, toutes choses égales par ailleurs, à des impasses ou des quasi-impasses en termes de développement. D'où la lente accumulation d'un terreau susceptible de nourrir tensions et instabilité.

Deux causes paraissent jouer un rôle non négligeable, sinon dans l'insécurité et la montée des tensions, du moins dans ce qui contribue à les alimenter. Tout d'abord le faible développement économique et social de ces régions, comparativement aux régions méridionales. D'où un sentiment, assez largement répandu, d'injustice de la part de l'État central, accusé de négliger les populations du Nord, lesquelles, qui plus est, sont pour partie ethniquement différentes des populations du Sud, dont sont généralement issues les élites au pouvoir. Corrélativement, cette relative atonie de l'économie des régions septentrionales, aggravée dans la période récente par l'interruption presque totale des activités touristiques du fait de la montée de l'insécurité, limite grandement les opportunités et la création d'emplois.

Ceci se combine, et c'est là une seconde cause, avec l'existence d'opportunités alternatives de revenus, à travers l'éventuelle participation aux trafics transitant par ces régions ou la fourniture d'appuis rémunérés aux contrebandiers, voire aux mouvements terroristes opérant dans la région. Il serait toutefois inexact de soutenir que les pays sahéliens n'ont connu aucune amélioration de leur situation économique et sociale. À preuve, par exemple, les résultats remarquables engrangés par la culture du coton au Burkina Faso et au Mali - mais là encore dans les régions méridionales de ces deux pays -, ou encore la réduction assez drastique des taux de mortalité du fait de services médicaux qui, même s'ils restent insuffisants, ont fait de notables progrès.

Même si, au terme des conflits nés des soulèvements touareg, un certain rattrapage économique a eu lieu, ce retard relatif de développement des régions septentrionales par rapport au parcours des régions méridionales peut s'expliquer de quatre manières.

La première, et la plus évidente, est que ces régions souffrent d'un environnement naturel globalement peu favorable aux activités économiques, principalement pour des raisons climatiques et du fait de leur enclavement. En effet, l'aridité contraint fortement l'agriculture et l'élevage, qui y sont les activités principales, en les limitant soit à de petites cultures vivrières très circonscrites géographiquement de type oasis ou de décrue en bordure des rares cours d'eau, soit à de l'élevage extensif et souvent nomade. Par ailleurs, les distances et la faible densité des populations et des activités économiques sont des obstacles à la mise en place d'un maillage adéquat de routes et de pistes.

La deuxième est que les ressources naturelles minières sont plutôt rares (même si, dans la période récente, l'intensification des recherches au Sahel a permis de découvrir des gisements intéressants d'hydrocarbures, d'uranium et de cuivre) ou n'ont été mises en exploitation qu'assez récemment. Et, même dans ce dernier cas, les retombées résultant de l'exploitation desdites ressources vont principalement à l'État central, sous forme de taxes et de redevances. Les populations des régions de production estiment donc, à tort ou à raison, qu'elles ne tirent guère profit de ces activités, soit directement sous forme de versement de royalties dont elles auraient la maîtrise, soit indirectement par le biais de projets de développement que financerait l'État central au moyen des ressources en question qu'il s'est appropriées.

Une troisième explication tient à la relative indifférence des classes politiques au pouvoir vis-à-vis du sort des populations de ces régions septentrionales, voire à leur défiance du fait des tendances irrédentistes, réelles ou supposées, de ces populations. Un peu dans le même ordre d'idée, il semble qu'au Mali et au Niger les promesses faites dans le cadre des accords de paix ayant mis fin aux précédentes insurrections touareg ne se soient que partiellement concrétisées, y compris dans leurs composantes de développement économique et social.

Ce relatif, ou tardif, manque d'intérêt, et c'est là une quatrième explication, fut longtemps assez largement partagé par les partenaires extérieurs dont l'aide au développement vient abonder les ressources locales. Ceci résultait d'une approche parfois trop techniciste desdits partenaires. D'une part, les régions septentrionales semblent offrir moins d'opportunités de développement économique que les régions méridionales, où les conditions agro-climatiques sont plus favorables. D'autre part, la faible densité humaine majore mécaniquement le coût unitaire, c'est-à-dire par bénéficiaire, des services ou des infrastructures mises en place. Ainsi, du point de vue de ces partenaires extérieurs, il était plus " rentable " de consentir des financements au profit des régions méridionales plus densément peuplées. Autrement dit, un dollar ou un euro investi génère un plus grand " volume " de développement, mesuré à l'aune du nombre des bénéficiaires touchés, dans le sud de ces pays.

Il est d'ailleurs piquant de constater que c'est la montée de l'insécurité qui explique dans une bonne mesure l'intérêt croissant de ces mêmes partenaires pour les régions septentrionales qu'ils avaient longtemps délaissées. Tel est le cas de l'Union européenne, avec ses deux programmes, Alliance globale pour l'initiative résilience (AGIR) et Sécurité et développement au Sahel, ou des perspectives d'intervention massive de la Banque mondiale. Tel l'est également, au sortir des réunions à Bruxelles au printemps 2013, des annonces de financement à hauteur de 3 milliards d'euros au bénéfice du seul Mali.

Les impasses de développement

Mais les menaces qui pèsent sur la paix et la stabilité des pays du Sahel sont également le produit de causes plus profondes, qui relèvent de phénomènes démographiques ou, plus exactement, de la relation entre ces phénomènes et les économies de ces pays. Ces causes sont de deux ordres.

La première est l'explosion démographique proprement dite - par exemple, le Niger est passé de 4 millions d'habitants à l'indépendance en 1960, à près de 16 millions aujourd'hui - et ses conséquences, c'est-à-dire le décrochage entre la taille de la population et les ressources naturelles nécessaires à la conduite de ses activités (repère 1) L'augmentation rapide de la population en milieu rural alimente en effet une tension grandissante pour l'accès aux ressources en terres arables, en eau et en pâturages. Cette tension conduit régulièrement à des heurts violents entre agriculteurs et éleveurs, en particulier au Tchad et au Niger.

Dans le cas du Niger, on peut même penser que le pays est aujourd'hui confronté à une rupture d'équilibre entre la taille de sa population et la capacité de son agriculture, à niveau de productivité inchangé, à lui fournir les moyens de subvenir à ses besoins alimentaires. De ce point de vue, les crises alimentaires à répétition qu'a connues le Niger dans la période récente tendent à devenir structurelles et ne sont plus la seule conséquence des aléas pluviométriques, des criquets ou du retournement du marché des céréales chez son voisin du sud.

Par ailleurs, les crises alimentaires nourrissent un phénomène de concentration des terres et du bétail, quand les petits producteurs doivent vendre leurs biens pour se procurer des aliments, biens souvent acquis par des investisseurs urbains, notamment des grands commerçants. Cette importante concentration du capital augmente donc les inégalités en milieu rural.

La seconde cause est structurelle, aggravée par la concentration du capital terre et bétail et l'essor démographique, de l'ordre de 3 % par an, qui induit un important flux de migrants des campagnes vers les villes, et ce bien au-delà de la capacité de ces dernières à fournir à ces nouveaux citadins des opportunités d'emplois et de revenus.

D'où la constitution, notamment dans les plus grandes agglomérations de la région, de réservoirs de main-d'œuvre peu ou pas employée, souvent à la limite de la survie, et ne bénéficiant d'aucun capital économique, social et politique lui permettant de s'intégrer réellement dans son nouvel environnement. Ce phénomène d'exclusion et le sentiment de frustration qui en résulte, aggravé par le constat d'une forte différence de statut et de richesse entre ces migrants et les fractions plus favorisées des populations urbaines, constituent probablement un terreau d'instabilité, voire de revendications violentes. Sans compter que ces nouveaux urbains constituent, en particulier chez les jeunes générations, une main-d'œuvre mobilisable et manipulable par toutes sortes d'" entrepreneurs politiques " ou de réseaux criminels.

Il est évidemment difficile de prévoir ce que sera l'évolution des pays du Sahel à court terme, et plus encore à moyen terme. Mais, eu égard aux causes multiples et, pour certaines d'entre elles, anciennes et structurelles qui y alimentent l'insécurité, il est probable que des solutions trop exclusivement centrées sur le sécuritaire ne suffiront pas à stabiliser durablement la région. C'est donc dans le long terme du développement économique et social et du renforcement de la capacité des États à délivrer aux populations les services et appuis qu'ils en attendent qu'il faut vraisemblablement chercher des solutions de stabilisation durables.

Un territoire sous pression

Dans tous les pays du Sahel, l'espérance de vie augmente et devrait continuer à augmenter. La fertilité reste haute, notamment au Niger. Offrir un avenir aux populations jeunes et nombreuses constitue de fait un défi économique et politique.

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Une difficile cohabitation entre pasteurs et agriculteurs

Au Niger, les pressions démographiques renforcent l'érosion des terres, la compétition pour le contrôle des terres arables et la réduction des pâturages accessibles aux pasteurs nomades malgré des législations visant à les protéger.

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