Crises alimentaires en Afrique : causes climatiques ou politiques ?

Date: 2012
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Crises alimentaires en Afrique : causes climatiques ou politiques ?
Sommaire de l'article
La famine, à la croisée des problèmes

Les pays développés, politiques et opinions confondues, obnubilés par leurs propres ajustements structurels et soucieux des coûts de leurs opérations militaires sur d'autres théâtres, n'ont mobilisé que parcimonieusement les ressources demandées par les organisations multilatérales et les ONG pour la population somalienne en 2011. Cette faible mobilisation témoigne peut-être d'un sentiment d'impuissance et d'une incompréhension face à une situation des plus complexes. En effet, dans la crise actuelle de la Corne de l'Afrique, il est bien difficile de dire le poids relatif de la géopolitique régionale, des fractures internes à la société somalienne, de la destruction des économies pastorales  On a pu dire dans un passé récent que l'embargo sanitaire sur les exportations de bétail somalien vers les pays arabes avait contribué aux tensions entre clans. , agricoles et marines et de la sécheresse. Certes, reconnaître la diversité des causes et admettre qu'elles se nourrissent les unes des autres n'est pas suffisant, mais cela n'en reste pas moins nécessaire.

Des Afriques, des crises

D'une manière générale, l'expression " crise alimentaire " est beaucoup trop simpliste pour décrire la réalité. Au-delà des aléas climatiques, chaque crise doit être analysée au regard de l'histoire des communautés, de leurs relations avec leur environnement, de leur insertion dans les États modernes et de leur participation aux échanges mondiaux. Les crises qu'a connues l'Afrique au cours des six dernières années en témoignent. Dans la Corne de l'Afrique même, il faut distinguer les crises qui affectent de manière cyclique les écosystèmes et les sociétés pastorales (2000, 2011) des crises qui affectent les zones densément peuplées des hauts plateaux abyssins (1973, 1984, 2000). Les crises sahéliennes des années 1970 et 1980 étaient pluviométriques, avec des conséquences à la fois pastorales et agricoles. Les mouvements sociaux et politiques qu'ont connus les capitales africaines - au nord et au sud du Sahara - depuis 2008 ont été provoqués par des hausses importantes et subites des prix des aliments et de l'énergie. En Afrique australe, c'est une crise politique induisant une hyperinflation sur fond d'inégalités agraires qui a été à l'origine d'une crise alimentaire au Zimbabwe (2004).

Il faut donc éviter toute forme totalisante d'incompréhension de " la crise alimentaire ", qui conduit souvent à une incompréhension de " l'Afrique " en général. " Les " Afriques connaissent " des " crises. Ni plus ni moins que les autres aires régionales d'ailleurs, si on veut bien prendre un peu de recul et considérer la taille, la géographie, les dynamiques démographiques et le poids de la période coloniale sur l'histoire contemporaine du continent africain.

Mobilité et adaptation des sociétés pastorales

Les sociétés pastorales des zones arides et semi-arides qui traversent l'Afrique d'est en ouest, sur les deux tropiques, sont structurées de telle façon qu'elles peuvent surmonter d'importantes variations dans les ressources en pâturage et en eau. Outre la domestication des espèces et la sélection des races d'animaux, elles ont développé deux types d'adaptation aux aléas du climat, qui structurent leurs relations sociales, internes et externes : la mobilité et les échanges de bétail. La mobilité s'exerce entre des territoires quasi exclusivement pastoraux (zones les plus arides) et des territoires agricoles (mieux arrosés) pour lesquels des accords doivent être passés entre éleveurs et agriculteurs. Les trajectoires et l'ampleur des déplacements des troupeaux sont aussi variables que le climat est aléatoire. Cette mobilité va de pair avec des traditions de commerce sur de grandes distances. L'autre solution est la répartition des animaux entre différents troupeaux. Grâce à un système de prêts et de gardiennages dans le cadre d'alliances tribales, claniques et familiales, il est possible de répartir le risque d'une disparition complète du cheptel familial en le distribuant sur de très grands espaces.

Les États et les économies modernes ne savent pas intégrer ces mécanismes à leur stratégie de développement. D'une part, la sédentarisation est un leitmotiv des politiques agricoles et les frontières modernes ignorent les rationalités pastorales. Il en résulte toujours un appauvrissement des pasteurs. Et autour des zones de sédentarisation, les parcours sur lesquels les troupeaux sont concentrés se dégradent irrémédiablement. D'autre part, l'exploitation agricole des zones humides (irrigation le long des fleuves, drainage des marécages, mise en culture des savanes) empêche les étapes pastorales de saison sèche. Enfin, les solidarités sont affaiblies par le creusement des écarts de statut entre éleveurs et commerçants des mêmes communautés ; la marginalisation politique et sociale des premiers étant accélérée par la difficulté à scolariser leurs enfants. Cependant, les politiques pastorales mises en œuvre par plusieurs pays  Au Mali, au Tchad, au Niger et au Cameroun, avec l'appui de l'AFD notamment. au Sahel montrent qu'il est possible de construire de nouveaux accords de mobilité, en reconnaissant les terroirs et les itinéraires pastoraux, en bornant - physiquement - leurs contours, en soutenant des institutions locales de prévention et règlement des conflits, en renforçant les liens entre éleveurs et agriculteurs, en organisant la scolarisation des enfants et, enfin, en donnant accès à des terres cultivables et irrigables à une partie des familles. Bref, en changeant la vie des éleveurs sans les marginaliser ni les sédentariser totalement. Ce sont des enjeux pour les pays de la Corne de l'Afrique.

Peuplements et migrations

Mais cette région a d'autres défis à relever. Sur les hauts plateaux abyssins, comme partout où les exploitations agricoles sont trop petites pour permettre une épargne et où, en bonne année, la production suffit à peine à nourrir la famille, tout accident naturel (sécheresse, ravageurs, inondations) ou événement politique peut s'avérer dramatique. La diversité des cultures, leur association, leur succession, les qualités de précocité et de résistance de chacune des variétés, la répartition des parcelles dans le terroir pour tirer avantages des sols, de l'ensoleillement, de l'altitude, de l'écoulement des eaux, etc., constituent autant de moyens de réduire les effets des aléas du temps sur la production. Mais la réduction de la surface moyenne des exploitations agricoles du fait de la croissance démographique conduit certaines régions à des impasses.

Dès lors, deux options sont à considérer. D'une part, et c'est le plus facile à proposer, des investissements publics qui peuvent changer la donne. Stocker l'eau, la gérer économiquement, aménager les bassins versants pour restaurer la fertilité des sols, introduire des cultures de plus grande valeur commerciale sous des labels de qualité permet, à l'instar de ce qui a été fait dans les agricultures du sud de l'Europe, de " changer de vie en restant au pays ". D'autre part, et c'est le plus difficile à dire et à faire, il faut envisager " un avenir meilleur ailleurs ". Hors de l'agriculture et/ou hors du terroir natal. Malheureusement, dans les pays en développement, sauf situation spécifique, créer des emplois non agricoles dans les zones rurales à temps plein ou à temps partiel (la pluriactivité) n'a de sens que si l'économie agricole elle-même se transforme radicalement et a besoin de services qu'elle peut rémunérer. Cela renvoie donc à la première option. Le départ des zones agricoles " en crise permanente " peut se faire vers deux destinations : vers les villes (et au-delà l'étranger) ou vers d'autres régions agricoles. On ne considère souvent que l'exode rural vers les villes. Or l'histoire est faite de migrations de grande ampleur d'un territoire devenu moins favorable à l'agriculture vers d'autres. Le peuplement des Amériques par les populations fuyant la misère des campagnes européennes en est le dernier exemple majeur. L'Afrique en offre quelques illustrations et surtout des perspectives importantes. Par exemple, la mise en valeur de terres cultivables, voire irrigables, par des agriculteurs " allochtones " a été réussie dans le delta intérieur du Niger et les zones libérées de l'onchocercose, en Afrique de l'Ouest. En revanche, les opérations conduites de manière autoritaire sous le régime du Derg en Éthiopie ont conduit à des crises humanitaires. Cependant, et sans ignorer les risques de tensions intercommunautaires que peuvent engendrer ces migrations, elles représentent une partie de la solution pour réduire la pression foncière dans certaines zones structurellement vulnérables à des aléas climatiques et à de trop fortes densités. La ville ne saurait être le seul exutoire, d'autant que la croissance moderne est moins créatrice d'emplois du fait des gains de productivité du travail dans l'industrie. Accompagner par les États, en matière d'infrastructure et de gouvernance, des mouvements de peuplement de nouveaux espaces agricoles est probablement plus efficace et plus durable qu'attribuer de vastes espaces à des investisseurs étrangers. On peut même penser que les deux dynamiques pourraient être complémentaires, dès lors que des relations contractuelles seraient facilitées par une présence régulatrice des pouvoirs publics et la création d'institutions de développement des territoires.

Flambée des prix et crises importées

Certaines crises alimentaires sont aussi des crises des prix, dont les causes ne sont ni climatiques ni agricoles, mais commerciales, financières et macroéconomiques. Il en a été ainsi en 2005 au Niger, alors que les greniers de la région la plus productive du pays avaient été vidés par les bons prix offerts par le marché du Nigeria. Ce fut le cas également à Madagascar en 2002 et au Mozambique en 2011, lorsque la dépréciation des monnaies nationales a fait flamber les prix des aliments importés. De même, en 2008, l'affolement des marchés des matières premières (aliments et énergie) a déclenché des émeutes dans un grand nombre de capitales africaines. Ces crises-là ont frappé les consommateurs, urbains d'abord, mais également ruraux. Car, souvent, les agriculteurs sont contraints de vendre à bas prix au moment de la récolte pour racheter ensuite lorsque les cours sont hauts.

Ces événements rappellent que la faim est d'abord générée par les inégalités sociales et la pauvreté qui oblige à consacrer une part importante des revenus à l'alimentation. Ainsi, des populations ont faim même dans des situations d'abondance agricole (comme par exemple au Brésil, puissance agricole s'il en est). Cependant, les pays qui ont le mieux traversé ces périodes sont ceux qui importent peu ou qui ont les moyens financiers d'amortir l'impact des flambées sur les consommateurs. Dans le cas de l'Afrique subsaharienne, la voie à suivre est clairement celle de la relance de la production sur des produits de base qu'elle importe de manière croissante malgré ses avantages comparatifs naturels (le riz, les huiles et de nombreux produits de l'élevage).

Foncier, politique et crise alimentaire

Enfin, comme en Amérique du Sud, le continent africain a connu des crises agraires pouvant dégénérer en crise politique et finalement en crise alimentaire. Ainsi du Zimbabwe en 2004. On doit s'y arrêter car cette problématique dormante ou active - commune à certains pays d'Amérique latine - finit toujours par se mettre en travers du développement. Les inégalités agraires sont un lourd héritage de l'histoire en Afrique australe. Un statu quo dans lequel la grande majorité des agriculteurs resteraient cantonnés sur de très petites exploitations situées sur des terres " communautaires " les moins productives (non irriguées, par exemple) ou enfermés dans des statuts de salariés agricoles sans terre, peu qualifiés et saisonniers. Cette situation pourrait ne plus être acceptable socialement et plus tenable politiquement. C'est d'ores et déjà un sujet de sécurité et de paix civile.

Si le " rêve citadin " devient moins attrayant, la revendication foncière sera alors plus explicite. Ces inégalités historiques étant à la fois foncières et raciales, elles doivent bien évidemment être traitées dans le cadre d'une politique de black economic empowerment  Programme lancé après l'Apartheid par le gouvernement sud-africain pour réduire les inégalités en accordant des opportunités économiques aux groupes jusqu'alors marginalisés - les Africains noirs, les métisses, les Indiens, les Chinois. . Cet objectif est difficile à réaliser sans engagement public résolu. Pour qu'il aille de pair avec le maintien des performances du secteur agricole et agro-industriel, il faut que les " nouveaux fermiers " disposent d'un " capital " suffisant, terme recouvrant ici aussi bien les compétences nées de l'expérience, les liens sociaux et économiques avec les autres maillons des filières concernées, que l'accès aux financements. Si le transfert de propriété s'effectue à " inégalité foncière constante ", si les racines de la crise ne sont pas extirpées mais transférées au sein de la société noire, elles surgiront dans d'autres domaines. Il faut donc créer des exploitations agricoles de taille raisonnable et à haute intensité de main-d'œuvre. Cela suppose, à l'instar de ce qui a été fait dans certains pays de l'ex-Union soviétique, des dispositifs assurant l'insertion des exploitants nouveaux dans des filières qui les connecteront aux marchés. Or, pendant que les pays d'Afrique australe peinent à résoudre ces inégalités agraires, d'autres font le choix de les créer. L'octroi par les États (même avec le consentement des communautés concernées) de très grandes surfaces à des investisseurs, étrangers ou nationaux, avec une rationalité de " mise en valeur rapide ", de " modernisation ", d'" économie d'échelle ", devrait être analysé simultanément en termes d'économie, de sécurité alimentaire, mais aussi de lien social. Autrement dit, en termes de risque de " crise à venir ". La comparaison des trajectoires des agricultures exportatrices de manioc, de maïs, de coton et d'hévéa du Brésil et du nord-est de la Thaïlande (région qui connaissait la faim encore dans les années 1970) est à cet égard éclairante. Par leur productivité et leur flexibilité, les exploitations diversifiées de taille moyenne à gestion familiale de l'est de la Thaïlande offrent un modèle à la fois compétitif au niveau économique et structurant pour la société rurale. Dès lors, il apparaît comme le plus à même d'amortir des crises d'origines diverses (taux de change, volatilité des prix d'un produit, aléa climatique affectant une culture annuelle, etc.).

La dynamique démographique et le réchauffement climatique imposent à l'Afrique des transformations structurelles importantes. Au plan de la sécurité alimentaire, son ouverture aux marchés mondiaux présente des avantages et des inconvénients (des prix élevés, bas ou variables). La diversité de son capital naturel (des déserts aux riches terres volcaniques bien arrosées) l'expose à des crises " naturelles " récurrentes mais offre la possibilité d'une croissance agricole comparable à celle d'autres régions du monde. Les options techniques sont connues qui permettent de tirer le meilleur parti de la diversité des ressources naturelles. Mais ce sont sans doute les questions posées par les dynamiques de peuplement, leurs implications foncières et sociales qui sont déterminantes. Elles requièrent des engagements politiques et des investissements publics d'autant plus importants que les risques naturels ou politiques sont grands. Reconnaître les droits des communautés, permettre l'accueil de migrants ou encore sécuriser le foncier des exploitants historiques comme des investisseurs sont des défis particulièrement difficiles à relever. Mais les ignorer aidera le ciel et la démographie à transformer aisément des crises sociales et politiques en crises humanitaires récurrentes.

La famine, à la croisée des problèmes

D'une manière générale, l'expression " crise alimentaire " est beaucoup trop simpliste pour décrire des réalités très variables selon les situations géographiques, socio-économiques ou politiques. Toute forme totalisante d'explication de " la crise alimentaire " masque par nature la disparité des causes et donc des solutions.
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