Concevoir les inégalités dans le monde : l'émergence d'une idée politique au xxe siècle

Concevoir les inégalités dans le monde : l'émergence d'une idée politique au xxe siècle
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Sommaire de l'article
Mesurer les niveaux de vie à l'échelle…
Premières évaluations de la mortalité infantile…
Premières comparaisons des revenus nationaux par…
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Souvent contestés, les indicateurs de conditions de vie sont au cœur de la problématique des inégalités. L'histoire de la comparaison des niveaux de vie démontre que les indicateurs concourent incontestablement à changer la manière de concevoir le monde et à la reconnaissance des droits des peuples. En mettant les hommes dans un même espace d'équivalence, la mesure donne de nouvelles armes discursives qui participent à la reconfiguration des rapports de forces.

La mesure et la conception même d'inégalités dans le monde sont, d'un point de vue historique, relativement récentes. Durant la première partie du xxe siècle, alors que l'essentiel de ce qu'on appellera plus tard " les pays en développement " est colonisé, il n'est guère question de comparer les niveaux de vie de populations européennes ou d'origine européenne avec celui de populations africaines ou asiatiques, pas plus qu'il n'est question de réduire les écarts entre les unes et les autres. Il y a alors, entre les populations colonisées et celles qui ne le sont pas, une barrière d'incomparabilité qui, au sein des différents empires coloniaux, s'exprime sous une forme juridique, mais aussi civilisationnelle et raciale : Blancs, Noirs et Jaunes ne sauraient avoir les mêmes besoins, ni les mêmes aspirations sociales. Certes, le développement d'une statistique internationale a concouru, depuis le siècle précédent, à dessiner les prémices d'une hiérarchisation des niveaux de vie dans le monde. Mais celle-ci reste " géographiquement limitée aux seuls pays civilisés " [Horvath, 1972] : elle concerne pour l'essentiel les pays européens et nord-américains qui, du fait de leur degré supposé de civilisation, peuvent partager un même espace référentiel. L'émergence de savoirs comparatifs sur les niveaux de vie dans ces sociétés en voie d'industrialisation au cours du xixe siècle reste en outre étroitement liée à l'apparition de législations sociales destinées à " gouverner la misère " [Procacci, 1993], lesquelles ne s'appliquent pas dans les colonies.

Il s'agira ici de mettre en perspective les conditions d'émergence d'une comparabilité des niveaux de vie dans le monde au milieu du xxe siècle, en insistant plus spécifiquement sur le rôle contradictoire qu'ont pu jouer dans le processus le chiffre d'un côté et le paradigme de la race de l'autre. Je me focaliserai pour cela plus spécifiquement sur la production des premiers savoirs sur les niveaux de vie en Afrique coloniale française. Comment, matériellement, ces savoirs ont-ils été élaborés ? À quelles demandes internes et externes à l'Empire ont-ils répondu ? Quels ont pu être leurs différents usages politiques ? Ces questions amèneront à mettre un certain nombre de débats contemporains sur la mesure des inégalités dans le monde en écho avec les controverses apparues il y a une soixantaine d'années.

Premières mesures des inégalités dans les sociétés industrielles

Depuis le milieu du xixe siècle, il existe dans les sociétés industrielles des savoirs statistiques mesurant et comparant les conditions de vie de populations à l'aune d'étalons communs. Bien que la plupart de ces savoirs reposent d'abord sur l'initiative individuelle de savants, d'industriels ou de médecins, ils sont en corrélation avec les nouvelles législations sociales qui se mettent alors en place dans différents États. En Angleterre, où l'adoption du Poor Law Amendment Act en 1834 a donné lieu à de multiples controverses sur la prise en charge de la pauvreté par les pouvoirs publics, plusieurs grandes enquêtes sont ainsi faites dans la seconde partie du siècle pour évaluer le nombre de pauvres dans certaines villes du pays. Les principales de ces enquêtes sont successivement menées par Charles Booth et Benjamin Rowntree, aujourd'hui considérés comme les principaux précurseurs de la notion de " seuil de pauvreté " : sous le prisme de leurs investigations, la pauvreté devient une catégorie définie à partir d'un seuil quantitatif, ce qui permet de comparer son importance d'un endroit à l'autre [Carré et Révauger, 1995].

En France, des enquêtes similaires sont menées au même moment sur les milieux ouvriers, alors que les premières lois sociales, votées à partir de 1841, sont supposées limiter la misère des classes laborieuses. L'un des objectifs affichés consiste à permettre " la comparaison entre les lieux et les hommes ", selon l'expression de Frédéric Le Play à qui l'on doit, dans la seconde partie du siècle, la principale série d'études monographiques consacrées à la condition ouvrière [Le Play, 1879].

Si cette activité de recherche fait émerger la notion d'inégalités sociales au sens où les perçoit actuellement Desrosières [2008], celles-ci restent alors principalement pensées à l'échelle d'un même pays au sein duquel s'appliquent les mêmes dispositifs d'assistance et d'encadrement. Certes, on commence à trouver des comparaisons transnationales en la matière, notamment dans les travaux de Le Play [1879] ou de Rowntree [1910], mais aussi dans le cadre des premiers congrès statistiques internationaux qui réunissent différents spécialistes de la démographie, de la santé ou du travail dans la seconde partie du xixe siècle [Brian, 1989]. Les chiffres du chômage en particulier - lequel, à partir des années 1880, remplace progressivement la pauvreté comme catégorie de l'action publique dans les sociétés industrielles [Topalov, 1994] - donnent lieu à des comparaisons internationales, tant sur la réalité mesurée elle-même, que sur les politiques mises en place pour y faire face. Mais un tel comparatisme reste encore marginal dans les savoirs sur les conditions de vie jusqu'au début du xxe siècle.

Dans l'entre-deux-guerres, la mesure et la comparaison internationale des conditions de vie tendent à davantage se formaliser sous l'influence de la Société des Nations (SDN) et du Bureau international du travail (BIT). Ceux-ci disposent de données quantitatives établies de manière de plus en plus routinière par les gouvernements à des fins politiques, sans que cette production statistique n'obéisse nécessairement à un même canevas méthodologique. L'une des activités de la SDN consiste à œuvrer en faveur d'une standardisation qui doit permettre de comparer, non seulement les différentes réalités nationales mises en chiffre, mais aussi les différentes manières qu'ont les pouvoirs publics de les gérer. Ceci apparaît d'autant plus important que, dans les années 1930, la crise économique se traduit par une détérioration des conditions de vie dans la plupart des pays industrialisés. En 1932, le BIT établit ainsi une " étude de la comparaison internationale du coût de la vie " à partir d'une série d'enquêtes faites sur des populations ouvrières dans quinze villes d'Europe et des États-Unis. En 1935, le Comité d'hygiène de la SDN lance un programme d'évaluation des niveaux d'alimentation dans le monde en adoptant des normes universelles de satisfaction des besoins caloriques et nutritionnels, ainsi que des directives destinées à harmoniser les méthodes d'investigation. En 1938, le BIT mène à nouveau une étude sur les " standards de vie des travailleurs " dans laquelle sont proposées, pour la première fois par une organisation internationale, des " normes objectives généralement acceptées " de niveau de vie [Bonnecase, 2011].

Pareille activité de mesure et de comparaison, si elle amène à figurer des inégalités dans le monde, reste cependant, pour l'essentiel, cantonnée à un monde blanc et civilisé : les populations colonisées sont globalement exclues de cet espace référentiel commun. De manière significative, les débats au BIT ou à la SDN, lorsqu'ils touchent à l'Afrique dans l'entre-deux-guerres, portent non pas sur les conditions de vie et la législation sociale, mais sur des problèmes dits spécifiquement africains, en particulier l'esclavage et le travail forcé [Cooper, 2004] dont la persistance constitue un objet de préoccupations au sein des instances internationales. En revanche, dès qu'il y est question de santé, de conditions d'alimentation ou d'évolution de la mortalité, les débats se focalisent principalement sur les pays industrialisés. De fait, les administrations coloniales disposent de très peu de données chiffrées sur ces questions. L'amélioration des conditions de vie des populations colonisées a beau être au cœur des discours de justification coloniale depuis la conquête, elle n'a pas à être mesurée pour être prouvée : ce qui vaut comme preuve, plus que des chiffres, ce sont des images comme les dispensaires, les travaux d'aménagement agricole ou les écoles. Certes, les administrateurs coloniaux produisent une abondance de statistiques dans le cadre de la gestion routinière de leurs territoires. Mais celles-ci se rapportent davantage à l'œuvre coloniale elle-même qu'aux conditions de vie des populations colonisées. Ce qui est mesuré, c'est le nombre de personnes soignées ou vaccinées dans les dispensaires, le nombre de tonnes de céréales produites dans les districts, le nombre d'enfants scolarisés dans les écoles, soit le rendement des différents services coloniaux. Or, de telles données disent finalement assez peu sur la manière dont l'on vit dans les colonies : nul administrateur ne saurait préciser à quel point les populations colonisées mangent plus mal ou meurent plus vite que les populations européennes. L'inégalité entre les unes et les autres n'est pas un objet de mesure jusqu'au début des années 1940, parce que les unes et les autres n'appartiennent tout simplement pas au même monde.

Mobilisations et internationalisation des savoirs

Après la Seconde Guerre mondiale, les empirescoloniaux sont traversés par une crise de légitimité animée par des acteurs hétérogènes, parmi lesquels les nouvelles instances onusiennes, mais aussi différentes populations mobilisées au sein des colonies. L'Afrique française et anglaise avait déjà été traversée à la fin des années 1930 par des grandes grèves. Celles-ci avaient contribué à faire adopter dans l'Empire britannique le Colonial Development and Welfare Act de 1940, véritable rupture en matière de politique coloniale : l'amélioration des conditions de vie dans les colonies qui, jusqu'alors, reposait principalement sur les budgets locaux, devenait l'objet d'investissements publics métropolitains. Dans l'Empire français, une rupture similaire survient en 1946 avec la mise en place du Fonds d'investissement pour le développement économique et social, tandis que les colonies sont secouées par une nouvelle phase de contestations [Cooper, 2004].

La conjonction de ces réformes institutionnelles et de ces mobilisations sociales modifie fondamentalement la conception des conditions de vie à l'intérieur des espaces impériaux. D'une part, les nouvelles lois, en instaurant une nouvelle politique de transfert de fonds entre les métropoles et les colonies, invitent les administrations mais aussi les opinions publiques à davantage s'interroger sur les disparités socio-économiques entre les unes et les autres. D'autre part, les populations qui se mobilisent dans les colonies pour l'amélioration de leurs conditions de vie en viennent également à comparer leur propre situation avec celle des métropolitains. Ce que demandent par exemple les cheminots de l'Afrique occidentale française, à l'origine des principales grèves qui agitent cette fédération coloniale dans l'après-guerre, c'est de voir jaugées leurs conditions de travail et de traitement salarial à l'aune du même canevas que dans l'ensemble de l'Empire. C'est finalement le différentialisme colonial en matière d'appréhension des conditions de vie qui se retrouve au cœur du conflit.

À ces mobilisations internes aux espaces impériaux se superpose une contestation externe dont les nouvelles organisations onusiennes sont parmi les principales instigatrices. Dans l'après-guerre, ces dernières apparaissent rapidement comme des tribunes anticoloniales sous l'influence de l'URSS et des États-Unis, officiellement opposés à la colonisation, mais aussi des anciennes colonies ayant accédé à l'indépendance. Si l'essentiel des critiques porte sur le statut juridique des populations colonisées et leur exclusion de la sphère politique, elles engagent aussi la question des conditions de vie. D'après la charte adoptée en janvier 1945 par les Nations unies, les États membres qui " assument la responsabilité d'administrer des territoires dont les populations ne s'administrent pas encore [...] acceptent l'obligation de favoriser autant que possible leur prospérité ". Ils s'engagent " à cette fin à communiquer régulièrement [...] des renseignements statistiques et autres de nature technique relatifs aux conditions économiques, sociales et de l'instruction dans les territoires dont ils sont respectivement responsables " [Charte des Nations unies, article 73-5]. Selon cette clause, elle-même marquée par une " idéologie du développement " en plein essor au sortir de la guerre [Rist, 1996], les puissances coloniales doivent prouver par le chiffre leur propension à améliorer la situation sociale et économique des populations colonisées.

Cette reconsidération politique des conditions de vie dans le monde en général, et dans les colonies en particulier, va de pair, au sein des organisations internationales, avec un travail technique de production de nouvelles normes d'évaluation. Chaque instance spécialisée exerce une action standardisatrice dans son propre domaine d'activité. La FAO, par exemple, lance en 1946 une première grande " enquête mondiale sur l'alimentation " avant d'instituer, trois ans plus tard, un " Comité des besoins en calories ", lequel réexamine la validité des normes de rations minima fixées avant la guerre par la SDN, mais jusqu'alors le plus souvent appliquées pour les seules populations européennes ou nord-américaines. L'objectif prioritaire consiste à collecter une information alimentaire standardisée dans les territoires pour lesquels il est désormais patent qu'elle fait défaut : on réalise rétrospectivement à quel point, lorsqu'on parlait de sous-alimentation ou de malnutrition dans les années 1930, " on pensait presque toujours aux pays de l'Europe orientale et sud-orientale, le Bosphore [apparaissant] alors comme la limite de l'horizon intellectuel " [FAO, 1955]. Désormais, l'espace mental des inégalités alimentaires intègre également les populations non européennes.

De manière plus générale, c'est la mesure globale des niveaux de vie dans le monde qui devient un objet de débats au sein des organisations internationales. L'Assemblée générale des Nations unies adopte ainsi une première résolution en 1949 dans laquelle elle demande au Conseil économique et social d'évaluer la situation sociale dans le monde à partir " d'indices quantitatifs de satisfaction de besoins dont l'existence est universellement reconnue ". Trois ans plus tard, elle adopte une seconde résolution dans laquelle elle demande l'élaboration de " techniques statistiques appropriées de manière à faciliter au maximum le rassemblement et l'emploi de données pertinentes afin que le Secrétariat général puisse publier régulièrement des rapports annuels indiquant, en chiffres absolus, les changements intervenus dans tous les pays en ce qui concerne les conditions de vie " [Bonnecase, 2011]. Il s'agit de faire entrer l'ensemble des populations mondiales dans un même espace référentiel où les écarts deviennent à la fois comparables et mesurables, de telle sorte que l'on ne parle plus seulement de conditions de vie, mais aussi de niveaux de vie.

Ceci débouche sur la constitution d'un comité d'experts du Conseil économique et social des Nations unies chargé, au début des années 1950, de réfléchir à " la définition et l'évaluation des niveaux de vie du point de vue international ". Il comprend des économistes, des démographes et plus largement des personnalités qui, comme Louis-Joseph Lebret pour la France, ont travaillé sur la thématique de la pauvreté dans différents pays et se consacrent désormais à l'étude des inégalités des niveaux de vie à l'échelle internationale. Plusieurs controverses animent les travaux de ce comité. La principale d'entre elles touche à la pertinence d'un indice unique de niveau de vie, sachant que " l'emploi d'un système de valeurs uniforme et universel " peut contribuer à " sanctionner sur le plan international les progrès techniques réalisés dans l'Occident ". Le taux de mortalité infantile et l'espérance de vie sont évoqués, même si " la longévité n'indique pas nécessairement un degré de qualité sanitaire ". Mais la principale valeur mise en exergue est le revenu national par habitant : celui-ci apparaît comme " un indicateur relativement complet des déterminants du niveau de vie dans son ensemble ", même s'il peut susciter des " conclusions assez fausses sur les différences qui existent entre les niveaux de vie des diverses régions du monde ", dès lors que " les biens et services non marchands échappent en partie à la mesure " [Conseil économique et social des Nations unies, 1954].

Ces controverses ont ceci d'intéressant qu'elles préfigurent des débats plus contemporains, en particulier sur la prépondérance des indicateurs productifs dans la mesure du bien-être, mais aussi sur la pertinence même d'indices universels appliqués à différentes populations, indépendamment de la manière dont celles-ci peuvent ressentir leurs propres conditions de vie [Destremau et Salama, 2002] : pareilles controverses, loin d'apparaître dans ces vingt dernières années, ont d'emblée fait partie de l'histoire de la mesure des niveaux de vie à l'échelle internationale.

La fabrique des chiffres

Cette demande internationale de chiffres se traduit localement par une multiplication des enquêtes sur les niveaux de vie dans les colonies, non sans soulever parfois une certaine résistance des administrateurs coloniaux, d'abord chargés des investigations et parfois rétifs à cette internationalisation des savoirs. Si l'on prend l'exemple de l'alimentation en Afrique occidentale française, les premières recherches nutritionnelles sont confiées à un nouvel organisme, la Mission anthropologique, essentiellement composé de médecins ou de pharmaciens militaires. Ces derniers mènent dans la seconde partie des années 1940 une vaste enquête dans plusieurs colonies de la fédération, à partir de l'observation des repas familiaux et la pesée des aliments qui entrent dans leur composition. C'est la première fois que l'administration française s'attache ainsi à chiffrer, selon des procédés méthodologiques clairement explicités, la ration calorique et nutritionnelle moyenne dans des villes et des villages africains. Or ces recherches novatrices sont par ailleurs littéralement traversées par l'hypothèse raciologique selon laquelle Africains et Européens n'auraient pas nécessairement les mêmes besoins physiologiques : le fait que les individus n'aient pas davantage l'aspect de carencés au regard des niveaux de ration calculés amène à supposer que " l'organisme des Noirs ne fonctionne pas comme [celui des Blancs] " [Pales, 1954]. Les enquêteurs éprouvent cette hypothèse pour un certain nombre de nutriments avant de l'écarter, au cas par cas, et de conclure en l'unicité de la physiologie humaine.

En dépit de ces présupposés de départ, les investigations n'en font pas moins apparaître l'importance relative des problèmes nutritionnels chez ces populations africaines ce qui, à l'époque, ne constitue pas une évidence. D'après les résultats, la ration calorique est en moyenne suffisante sur l'année, tout en présentant de grandes disparités selon le lieu et le moment considérés : la forte diminution du niveau de consommation en période de soudure, bien qu'il s'agisse d'un phénomène largement connu, apparaît rétrospectivement avoir été sous-estimée. Il en va de même des carences qualitatives, lesquelles apparaissent relativement élevées à l'aune des besoins considérés comme normaux par les nutritionnistes de la FAO. Ces conclusions peinent toutefois à valoir comme preuve au regard de l'administration, notamment parce que le faible nombre d'enquêtes sur lesquelles elles reposent amène à mettre en cause leur validité à l'échelle de l'Afrique de l'Ouest. La forte méfiance des populations observées à l'égard des enquêteurs constitue en outre, aux yeux de ces derniers, un paramètre qui fausse considérablement la valeur des résultats : ces populations peuvent être ainsi suspectées d'avoir caché une partie de leurs apports nutritifs lorsque la ration calculée apparaît trop basse, ou au contraire d'avoir voulu extérioriser leurs richesses auprès des enquêteurs lorsque la ration apparaît trop haute [Bonnecase, 2009].

Ce processus de quantification de la ration alimentaire ne s'en poursuit pas moins dans les années 1950, mais sous l'égide de nouveaux acteurs : les administrateurs coloniaux, qui avaient jusqu'alors le quasi-monopole de la recherche dans les colonies, cèdent progressivement la place à des nutritionnistes, à des sociologues ou à des économistes professionnels. Des nouveaux organismes acquièrent une place centrale dans la construction des savoirs sur les niveaux de vie, en particulier l'ORSTOM, créé en 1944, et surtout l'INSEE, créé en 1946. Les méthodes d'investigation se modifient également, notamment à travers l'adoption de la technique du sondage. En 1957, sont ainsi menées les premières enquêtes alimentaires sur un échantillon probabiliste en Afrique de l'Ouest francophone. On retrouve la même activité de recherche dans les colonies britanniques où des Nutrition Committees ont été mis en place au lendemain de la guerre. À la fin des années 1950, l'Afrique ne passe pas encore pour être le continent de la faim, comparativement à ce qu'il adviendra par la suite. Mais la sous-alimentation et la malnutrition dont souffrent une partie des populations africaines sont davantage mises en valeur - et en chiffres - qu'elles ne l'étaient dix ans auparavant [Bonnecase, 2011].

Une évolution similaire se dessine dans l'appréciation des niveaux de santé, alors que la démographie et les taux de mortalité infantile en particulier apparaissent comme des indicateurs privilégiés au sein des organisations internationales. Les administrations coloniales, dans l'immédiat après-guerre, disposent d'un très faible nombre de données synthétiques sur la question : l'essentiel des connaissances démographiques repose sur les recensements administratifs régulièrement organisés dans les différents districts à des fins fiscales. Outre que les chiffres restent loin de la réalité du fait des stratégies d'évitement développées par les populations à l'encontre des agents recenseurs, ils n'étaient jusqu'alors guère investis d'une signification particulière en termes de conditions de vie. Si les administrateurs se souciaient de lutter contre " la dépopulation de l'Afrique " dans l'entre-deux-guerres, c'était surtout parce que celle-ci était perçue comme un obstacle à la mise en valeur du continent, ce que l'on appelait dans l'Empire français le " dépérissement de la race noire " [Conklin, 1997].

C'est au cours des années 1950 que des démographes mènent, en Afrique, les premières grandes études de population. Dans l'Empire français, le gouvernement prescrit en 1950 de dresser un bilan dans chaque territoire, non seulement pour étudier si l'accroissement de la population est compatible avec un " démarrage industriel ", mais aussi pour évaluer " l'élévation de l'état sanitaire et l'amélioration du genre de vie " [Bonnecase, 2011]. Des enquêtes démographiques par sondage sont organisées par des agents de l'INSEE et permettent pour la première fois d'établir des données synthétiques à l'échelle de colonies entières. Certes, les résultats demeurent assez aléatoires aux yeux mêmes de leurs concepteurs, du fait des difficultés matérielles rencontrées au cours des investigations, ainsi que de la méfiance persistante des populations à l'encontre des opérations de comptabilisation. Mais ces chiffres, et en particulier ceux de la mortalité infantile, n'en dessinent pas moins une hiérarchisation des niveaux de santé dans laquelle des territoires africains ont désormais une place. Ils continueront de faire autorité au sein des instances internationales, faute de données alternatives, jusqu'à ce que soient organisés les premiers recensements généraux de la population sur le continent dans les années 1970.

Le revenu national constitue un troisième domaine d'investigations fondamental concourant à situer les espaces coloniaux sur une échelle de niveau de vie dans l'après-guerre. L'absence de connaissance en la matière constitue moins une spécificité coloniale : dans les pays industrialisés, ce n'est qu'à partir des années 1930 ou des années 1940 que le revenu national est devenu l'objet d'une comptabilisation régulière de la part des pouvoirs publics, alors que ceux-ci inscrivent désormais leurs politiques économiques dans le sillage des théories keynésiennes [Vanoli, 2002]. Aux États-Unis, le Sénat préconise pour la première fois en 1934 d'établir des " estimations du revenu national " dans le cadre des nouvelles politiques d'investissement mises en en place pour faire face à la crise ; au Royaume-Uni, de tels calculs se systématisent à partir de 1941, à des fins de rationalisation de l'effort de guerre ; en France, l'évolution est plus tardive puisque ce n'est qu'avec la création du Commissariat au Plan, en 1945, puis de l'INSEE, en 1946, qu'émerge la comptabilité nationale moderne [Desrosières, 2003]. Dans les colonies elles-mêmes, le calcul des premiers revenus nationaux est étroitement lié au lancement des politiques volontaristes d'investissement dont la formulation, sinon la mise en pratique, requiert des nouvelles données macro-économiques. Mais il traduit aussi la volonté d'évaluer les effets de ces politiques " sur l'élévation des niveaux de vie, [...] en dégageant de l'ensemble des données numériques existantes un chiffre unique pour chaque territoire et pour chaque année, celui qui traduirait ce qu'on appelle ordinairement, dans les pays d'Europe, le revenu national " [Ministère de la France d'Outre-mer, 1955].

Les premiers revenus nationaux de territoires coloniaux sont établis à partir de 1948 en Afrique britannique et à partir de 1951 en Afrique française : des statisticiens, généralement issus du Central Statistical Office ou de l'INSEE, s'attachent à appliquer outre-mer un système de comptabilité déjà éprouvé dans les métropoles. Ils restent toutefois extrêmement prudents quant à la valeur à donner à leurs résultats, d'une part parce que la validité des statistiques productives sur lesquelles reposent leurs calculs reste sujette à caution du fait de leurs conditions matérielles d'élaboration par l'administration coloniale, et d'autre part parce qu'il est malaisé de définir " les frontières de la production " [Jerven, 2009] : autrement dit, de s'accorder sur les secteurs d'activité - et tout particulièrement sur les secteurs non monétaires de l'économie domestique - qui seront inclus ou non dans les calculs. La signification à donner aux agrégats obtenus reste en outre un objet de controverses : si les revenus nationaux par habitant sont supposés traduire en chiffres les niveaux de vie des populations coloniales, cette interprétation et " les comparaisons internationales qui pourraient en découler " restent hautement critiquables aux yeux des statisticiens, du fait de la très forte hétérogénéité des conditions de calcul d'un pays à l'autre [Courcier, Dubois et Fabre 1958]. Certes, des efforts d'harmonisation sont entrepris dans les années 1950 sous l'égide des Nations unies [Bureau statistique des Nations unies, 1957] : ils donneront lieu au début de la décennie suivante à l'établissement de " manuels de comptabilité nationale adaptés aux pays en développement " [Courcier et Le Hegarat, 1963]. Mais de nombreuses divergences demeurent d'un pays à l'autre quant au classement des agents économiques, au système de transcription monétaire des activités non marchandes, à la manière dont celles-ci peuvent ou non être comprises dans les calculs ou, plus fondamentalement, aux données empiriques sur lesquelles repose l'évaluation de la production [Courcier et Ady, 1961].

Ces conditions d'élaboration des revenus nationaux n'empêchent toutefois pas ces derniers, une fois établis, d'échapper à leurs concepteurs et de signifier des réalités au sein des instances internationales. À l'instar des statistiques de la faim ou de celles de la mortalité infantile, ils font formellement entrer les populations colonisées dans une hiérarchisation internationale des niveaux de vie en les plaçant dans un même continuum que les populations non colonisées. Sous le prisme du " développement ", ils indiquent le degré d'évolution de territoires, certes toujours placés dans une position d'infériorité relative, mais désormais promis au même avenir social et économique que les pays développés : l'écart entre colonisés et non colonisés, tout en devenant mesurable, peut en même temps être pensé comme étant rattrapable.

Dire les inégalités dans un cadre impérial

Dès lors, les chiffres dont il vient d'être question revêtent, au-delà de leurs conditions techniques d'élaboration, une signification éminemment politique. Ils ne font pas que mettre en évidence l'existence de problèmes alimentaires, sanitaires ou socio-économiques dans les territoires concernés. Ils participent également à l'émergence d'un nouveau cadre cognitif à partir duquel peuvent s'exprimer les inégalités dans le monde, tout en pouvant par là même servir de biais d'expression à des revendications d'égalité.

Ceci s'observe d'abord au sein d'une nouvelle militance internationale, alors que se développe dans les années 1950 le " tiers-mondisme ", du nom de ce troisième monde " exploité, méprisé comme le tiers état " et qui, selon les propos d'Alfred Sauvy - le démographe et économiste français qui invente le terme de " Tiers Monde " en 1952 - " veut lui aussi être quelque chose " [Sauvy, 1952]. Cette idéologie, outre les différentes théories économiques et les combats politiques qui l'ont structurée, s'est d'abord nourrie de chiffres qui donnaient à voir les inégalités entre le " Tiers Monde " et les " mondes développés ". Dans le domaine emblématique de l'alimentation, les années 1950 sont par exemple celles qui voient émerger la notion de " faim dans le monde ", laquelle présuppose de comparer les niveaux alimentaires et nutritionnels sur l'ensemble de la planète. L'itinéraire de Josué de Castro, géographe brésilien à l'origine des premiers ouvrages pamphlétaires sur la question, est à ce titre significatif : après avoir étudié les problèmes alimentaires dont souffrait son propre pays dans les années 1940, il en vient dans les années 1950 à dresser une " géopolitique [mondiale] de la faim " largement informée par des données statistiques [Castro, 1951], lesquelles serviront de références à de multiples campagnes internationales au cours de la décennie suivante.

Dans les années 1950, les savoirs sur les niveaux de vie constituent également des nouvelles opportunités discursives pour les acteurs politiques au sein des empires coloniaux et cela, de manière parfois antagonique. Du point de vue des gouvernements métropolitains, ils servent de biais de légitimation alors que des nouvelles politiques d'investissement ont été mises en place dans les colonies. Il devient par exemple possible, grâce au calcul du revenu national, de mettre en chiffres un " progrès global " induit par la colonisation, quelle que soit la qualité technique qu'on puisse par ailleurs conférer auxdits chiffres. Dans l'Empire français, la forte croissance des économies africaines au cours des années 1950 est ainsi rapidement indexée par les autorités coloniales, à la fois comme la preuve que " grâce à l'effort français, les niveaux de vie se sont élevés dans les colonies " et comme un encouragement à " poursuivre les politiques de développement " engagées depuis une dizaine d'année. Certes, le revenu par tête dans les territoires africains s'avère souvent " caractéristique d'un pays sous-développé ". Mais d'autres nations, parmi les plus opposées au colonialisme dans les instances internationales, sont " également sous-développées " et même " d'une manière plus grave " [Gouvernement général de l'AOF, 1953].

A contrario, du point de vue des syndicats ou des partis politiques mobilisés dans les colonies, les nouveaux savoirs sur les niveaux de vie permettent de dénoncer l'état de pauvreté dans lequel subsistent bon nombre de populations au sein de l'Empire, voire de mettre en cause l'idée même d'une " œuvre coloniale ". Dans l'Empire français, des parlementaires africains nouvellement élus peuvent ainsi mettre en exergue devant l'Assemblée nationale " des rations souvent inférieures à 2 000 calories " dans leurs territoires, ou encore " des taux de mortalité infantile de 25 à 50 % contre 4 à 7 % dans les pays européens ", pour dénoncer l'insuffisance des efforts entrepris en faveur de l'amélioration des conditions de vie. Dans les colonies, des syndicats peuvent, chiffres à l'appui, dénoncer le contraste entre " une bourgeoisie impérialiste qui vit dans le luxe ", tandis que " l'immense majorité des peuples coloniaux subissent la pauvreté " [Bonnecase, 2011]. À l'intérieur d'une même colonie, les nouveaux savoirs permettent même de quantifier des écarts qui, jusqu'alors, n'avaient jamais été mesurés : en Afrique occidentale française, il est ainsi calculé à partir des chiffres du revenu national que " le niveau de vie " dans la fédération est en moyenne près de 40 fois plus élevé " chez les Blancs " que " chez les Noirs ", en admettant que " les revenus des secteurs modernes échoient principalement aux premiers " tandis que ceux des " secteurs mixte et traditionnel " reviennent aux seconds [Capet et Fabre, 1957]. C'est finalement une nouvelle expression de la justice qui émerge, sur le tard, au sein des espaces impériaux : alors que les savoirs coloniaux sur la situation sociale dans les colonies avaient longtemps reposé sur l'idée d'une différence naturelle entre les populations colonisées et celles qui ne le sont pas, il devient possible d'imaginer, par le chiffre, que les premières deviennent les égaux des secondes, non seulement en matière de droits politiques et de statut juridique, mais aussi sur le plan des conditions matérielles d'existence.

Conclusion

Alain Desrosières explique dans L'argument statistique que " postuler et construire un espace d'équivalence permettant la quantification, et donc la mesure, est un acte tout à la fois politique et technique. Il est politique en ce qu'il change le monde : comparer les nobles et les roturiers préfigure la nuit du 4 août, comparer les Noirs et les Blancs appelle l'abolition de l'esclavage, comparer les femmes et les hommes appelle le suffrage vraiment universel incluant les femmes " [Desrosières, 2008]. Les savoirs dont il vient d'être question ont incontestablement concouru à changer la manière de concevoir le monde, à défaut de le changer tout court. Point faut-il en cela leur donner trop d'importance et, en tout cas, leur octroyer le moindre statut causal dans l'acheminement des transformations politiques : ils n'ont finalement été que de nouvelles armes discursives participant à la reconfiguration de rapports de force sans pouvoir, à eux seuls, changer la donne sur les inégalités.

Il s'agit, pour finir, de se demander ce qu'une telle histoire a à nous dire au regard des controverses contemporaines sur la mesure des inégalités dans le monde. Premier enseignement, les différends relatifs au " bon indicateur " - et à la place octroyée aux critères productifs en particulier - ne sont pas apparus dans les années 1990 avec l'avènement de l'indice de développement humain ou dans les années 2000 autour des réflexions sur " la mesure des performances économiques et sociales " [Fitoussi, Sen et Stiglitz, 2009] : ils ont d'emblée fait partie des débats internationaux sur la définition et l'évaluation des niveaux de vie dans les années 1950. Deuxième enseignement, l'usage des premiers savoirs statistiques sur les niveaux de vie dans le monde apparaît assez peu tributaire de leurs conditions matérielles d'élaboration, ce qui là encore préfigure des réalités plus récentes : alors que les statistiques contemporaines sur la pauvreté peuvent parfois s'apparenter à un " grand trucage " [Lorraine Data, 2009] que ce soit au Nord ou au Sud, cela ne les empêche nullement de signifier des réalités et de participer à la gestion ou à la contestation desdites réalités. Troisième enseignement, le fait que ces premiers savoirs internationaux sur les niveaux de vie aient concouru à construire un espace commun des possibles amène peut-être à nuancer la dimension normative et quelque peu oppressive qu'on peut par ailleurs leur prêter. On a beaucoup lu l'émergence du " développement " dans l'après-guerre comme celle d'un dispositif de pouvoir, imposant à de larges populations une trajectoire sociale et économique principalement informée par l'histoire occidentale [Escobar, 1995]. Mais, historiquement, ces savoirs ont aussi été appréhendés par partie de ces populations jusqu'alors gouvernées sous le prisme de la race comme le moyen d'énoncer une revendication fondamentale : celle d'être considérées, sinon mesurées, comme tout le monde.

Mesurer les niveaux de vie à l'échelle internationale

L'invocation d'indicateurs de niveaux de vie, permettant de comparer l'ensemble des pays du monde, est une démarche récente. Les premiers essais au milieu des années 1950 montrent que l'ambition de prendre en contre l'intégralité des facettes de la vie était déjà présente mais qu'elle se heurtait à l'absence de facteurs mesurables ou d'appareils statistiques.
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Premières évaluations de la mortalité infantile en Afrique

Des premières enquêtes démographiques par sondage, visant notamment à mesurer la mortalité infantile, sont menées en Afrique subsaharienne à partir des années 1950. Les résultats, malgré leurs incertitudes, manifestent des écarts importants dans le monde, avec des risques trois à dix fois plus importants pour les enfants africains que pour les enfants européens.
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Premières comparaisons des revenus nationaux par habitant dans les pays en développement

La mesure des revenus et sa comparaison ont donné une nouvelle visibilité aux inégalités dans le monde, mais aussi renforcé l'idée que le rattrapage des pays développés devait être au cœur de toute politique de développement.
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