Climat : quel message pour Paris 2015 ?

Climat : quel message pour Paris 2015 ?
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Sommaire de l'article
Chaleur, fonte de la banquise et acidification…
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À l'heure de la publication du cinquième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), nous gardons à l'esprit les difficultés auxquelles le rapport précédent, a été confronté : deux ans avant la Conférence de Copenhague, les thèses climatosceptiques ont prospéré sur le terreau des intérêts menacés, alimentées par les controverses portant sur des inexactitudes manifestes, mais marginales. L'incertitude assumée par les scientifiques dans leurs conclusions était retournée à leurs dépens par ceux-là même qui reprochaient à la communauté des climatologues son unanimisme. Avec le désenchantement qui a suivi le sommet de Copenhague, il est devenu banal d'opposer "pros" et "sceptiques" du changement climatique, sans d'ailleurs jamais demander aux seconds de produire une théorie alternative qui explique des faits objectivement mesurés. On débat indifféremment de la possibilité de remobiliser les États-Unis ou de l'origine anthropique du réchauffement climatique, comme si la défaite de ceux qui étaient venus négocier en faveur d'une action politique forte était aussi celle de ceux qui en avaient affirmé la nécessité.

Une approche innovante pour le cinquième rapport

Ce cinquième rapport du GIEC marque un tournant dans la manière dont est organisé le travail d'expertise. L'objectif est de structurer la production scientifique mondiale au service d'un diagnostic multidisciplinaire touchant à l'observation, l'attribution, la compréhension du phénomène et l'anticipation des tendances futures ; à l'identification de ses impacts et à l'évaluation des stratégies possibles pour en ralentir l'évolution ou en atténuer les conséquences. Auparavant, le travail était fondé sur des scénarios d'émissions pour le prochain siècle qui alimentaient les modèles climatiques du groupe I. Les ambiances climatiques générées servaient de cadre à l'évaluation des impacts par le groupe II, tandis que le groupe III cherchait à identifier de possibles stratégies d'atténuation. Pour le cinquième rapport, le travail s'articule autour de "trajectoires de concentration représentatives" (Representative Concentration Pathways, RCP, définis par le niveau de forçage radiatif atteint en 2100), qui caractérisent quatre ambiances d'évolution du système climatique d'ici le prochain siècle en fonction de l'évolution des concentrations en gaz à effet de serre (GES). Sur cette base, les climatologues peuvent évaluer des situations très contrastées, allant d'une rapide et forte maîtrise des émissions autorisant un pic puis une baisse des concentrations avant la fin du siècle, à une poursuite des tendances actuelles qui conduirait à une croissance des concentrations au-delà de 2100, en passant par deux situations médianes de stabilisation au cours du siècle.

Autre évolution notable, une attention particulière semble avoir été portée à la rédaction du Résumé à l'intention des décideurs, la seule partie des rapports de groupes effectivement diffusée au-delà de la communauté des spécialistes. Pour ce cinquième exercice, le résumé est construit autour d'une succession de messages clairs et centrés sur les points pour lesquels le consensus scientifique est fort, formant ainsi un argumentaire référencé dont la force ne tient pas seulement aux avancées de la connaissance mais également à leur mise en scène. Chaque "message" est développé de manière plus classique par des points d'analyse et des conclusions probabilisées (de very unlikely à very likely), ou à défaut qualifiées (de low à high confidence), que les experts tirent de la revue de littérature. La première section couvre les changements observés pour les grands sous-systèmes (atmosphère, océans, cryosphères, biosphère et cycle du carbone). La seconde passe en revue les différents mécanismes contributifs, anthropogéniques ou naturels. La troisième introduit les modèles climatiques qui, utilisés pour interpréter les changements observés, conduisent à attribuer le réchauffement récent à l'excès d'émissions d'origine anthropique. Enfin, la dernière section étudie les quatre RCP et leurs possibles conséquences sur l'évolution du climat pour les deux siècles à venir.

Un rapport qui renforce les constats précédents et ouvre de nouvelles perspectives

Les trois premières sections confirment et renforcent les conclusions du rapport précédent. Le réchauffement récent n'est pas équivoque, il est mesurable sur de nombreux paramètres et ne connaît pas d'équivalent dans l'histoire humaine. Les émissions de GES sont les principales contributrices à l'augmentation du forçage radiatif et les évolutions passées ne peuvent être expliquées autrement que par la prise en compte de l'augmentation de la concentration des GES dans l'atmosphère. Le rapport confirme également l'inégale répartition des évolutions climatiques, l'exacerbation des extrêmes temporels et régionaux, l'accélération de la fonte des calottes glaciaires et les impacts globalement négatifs sur le cycle de l'eau, même si parallèlement il souligne l'importance des aérosols dans les dynamiques de court terme.

Le rapport est toutefois plus contributif sur le rôle du cycle du carbone qui, comme on a pu le comprendre au rythme des publications des années 2000, se traduit in fine par un renforcement de l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère, les effets du changement climatique venant plus que compenser l'activité des puits (océans et biosphère). Il renforce très nettement la contribution du méthane à l'évolution du forçage radiatif ; une information intéressante puisqu'une part importante des émissions pourrait être évitée dans le système énergétique sans "révolution" technologique et que la capture des émissions urbaines (déchets, eaux usées) irait de pair avec une amélioration des conditions sanitaires des grandes métropoles du Sud. Il met également plus en exergue le problème posé par l'acidification des océans, qui trouve sa source dans l'augmentation des températures et des concentrations de CO2 atmosphérique, et constitue une menace en soi. Si l'océan constitue aujourd'hui le principal "amortisseur" du changement climatique, stockant près de 90 % de l'énergie excédentaire et absorbant près de 30 % du CO2 émis par l'homme, les conséquences vont bien au-delà de l'élévation du niveau moyen et pourraient affecter très profondément les dynamiques chimiques et biologiques du milieu marin. Surtout, les seuils critiques de changement se situent à la limite basse des scénarios d'émissions jusqu'ici considérés sur la base du seul critère climatique. En d'autres termes, ce qui est aujourd'hui considéré comme "acceptable" du point de vue climatique est déjà jugé "dangereux" du point de vue de la biodiversité océanique (repère | Chaleur, fonte de la banquise et acidification des océans).

Chaleur, fonte de la banquise et acidification des océans

Les évolutions climatiques observées et anticipées signalent des changements importants même dans les hypothèses d'émissions les plus basses. La faune et la flore de notre planète subissent déjà des pressions rapides et croissantes qui remettent directement en cause leur existence.

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Ce constat renforce la conclusion des climatologues qui affirment que "limiter le changement climatique exige de réaliser des réductions importantes et soutenues d'émission" au cours du siècle à venir. L'étude des différents RCP montre en effet que seul le premier (qui correspond à une réduction précoce et importante des émissions) conduirait à une stabilisation du système climatique en deçà des 2 °C à la fin du siècle. Pour les autres trajectoires, l'augmentation de température franchira très certainement la barre des 2 °C avant 2100 et se poursuivra au-delà.

Une nécessaire pédagogie des incertitudes

Nous l'avons dit, les auteurs demeurent prudents et honnêtes sur les incertitudes qui marquent ces résultats. Il faut aussi comprendre que ces incertitudes sont de diverses natures. Premièrement, l'évolution des concentrations au cours du prochain siècle (RCP) est par nature inconnue puisqu'elle dépend des activités humaines. Deuxièmement, la réponse de l'ensemble des éléments du système est donnée par des modèles qui sont de mieux en mieux en mesure de décrire le passé, mais qui produisent néanmoins des résultats entachés d'une incertitude intrinsèque liée à la représentation schématique de systèmes complexes. Enfin, ces systèmes peuvent également être soumis à des évolutions non linéaires, non probabilisables mais néanmoins possibles, qu'il est difficile de représenter.

Le premier niveau "d'incertitude" renvoie bien évidemment à la sphère de la décision politique et de l'étude des options d'atténuation que nous pouvons envisager. Ce n'est pas à proprement parler une incertitude, mais la mesure de la portée possible de nos décisions. C'est pourtant aussi un point délicat car les inerties en jeu plaident simultanément en faveur d'une action précoce (pour conserver toutes nos chances d'orienter l'évolution climatique vers des futurs apaisés) et en sa défaveur, si l'on considère froidement que pour les conditions climatiques des décennies à venir, seules quelques actions (sur le méthane, par exemple) peuvent avoir une influence décisive.

Le second niveau est traduit par les appréciations qualitatives sur les points de conclusion et les domaines d'incertitude systématiquement présentés pour les tableaux et graphiques. Les évolutions sont sur ce point inégales et s'il semble que les éléments de diagnostic et d'attribution ne font plus l'objet de controverses, les questions liées à l'évolution future du climat face à un forçage donné restent entachées d'une incertitude sur la "réponse climatique" qui ne s'est guère réduite depuis deux décennies. Cette question récurrente ne remet toutefois pas en cause les principales conclusions du groupe I, tant il est vrai que les domaines d'incertitudes sont généralement suffisamment disjoints pour que l'on puisse sans ambiguïté établir la distinction entre les différents scénarios de concentrations. Mais elles fragilisent évidemment les déductions qui peuvent être tirées en matière d'impacts sectoriels ou régionaux, là où le grand public, la presse ou les politiques attendent bien souvent des informations localisées, univoques et linéaires.

Il est donc assez ironique d'entendre les climato-sceptiques pointer ces incertitudes (réelles et transparentes) et citer à l'envie les likely qui émaillent le rapport pour tenter d'accréditer la thèse selon laquelle les conclusions du GIEC seraient bâties sur du sable, quand les points qu'ils réfutent portent précisément sur les domaines de plus grande convergence de la connaissance scientifique actuelle. Mais l'écho qu'ils trouvent tient peut-être aussi au décalage entre les attentes peut être irrationnelles des non spécialistes et ce que la science peut aujourd'hui sérieusement produire. -Ainsi, avec la multiplication des plans d'adaptation au Nord comme au Sud s'est développée une demande croissante pour des études très localisées d'impact, auxquelles les scientifiques devraient d'ailleurs pouvoir de mieux en mieux répondre avec le développement de modèles de prévision décennale fondés sur d'autres approches. Mais cela renforce la croyance que le progrès scientifique se traduit par une réduction homogène des incertitudes, favorisant un scepticisme indiscriminé lorsque ce n'est pas le cas. Si, comme le proposent certains, les avancées en matière de compréhension du climat nous conduisent à considérer que certains régimes climatiques régionaux pourraient répondre à des dynamiques chaotiques, non probabilisables, le message risque d'être d'autant plus difficile à passer.

C'est peut-être sur ce point que l'on pouvait attendre un progrès supplémentaire, ou que l'on peut espérer de la communauté qui l'a produit une forme de "service après-vente" : il serait utile de compléter l'exercice par une discussion des incertitudes fondamentales et de leur portée par rapport aux messages délivrés. Certains auteurs questionnent également le principe des "gros rapports" publiés tous les six ou sept ans, quand une production plus ciblée et plus réactive aux apports de la science et aux besoins des décideurs serait selon eux plus adaptée pour remplir la mission du GIEC.

Préparer la négociation de 2015

Seul le rapport du groupe I était publié fin 2013 et ceux des groupes II et III seront disponibles courant 2014, pendant la phase cruciale de préparation de la négociation climat qui doit aboutir à un accord en 2015 à Paris. Le rapport du groupe II sera très certainement étudié avec beaucoup d'attention tant il est vrai que les questions d'adaptation prennent une importance croissante et que le mécanisme "pertes et dommages", créé à Varsovie, suscitera un intérêt nouveau. Quant au rapport du groupe III, la question est de savoir jusqu'où il aura lui aussi réformé son approche pour gagner en pertinence par rapport aux enjeux de la négociation.

En 2007, le rapport du groupe III sur l'atténuation s'était clairement fait voler la vedette par la publication, l'année précédente, du rapport de Nicholas Stern (The Stern Review on the Economics of Climate Change). Non que les deux exercices aient grand-chose en commun qui les place d'emblée en concurrence, mais parce que le rapport Stern abordait frontalement une question inexplorée mais pour autant présente dans le débat : quelles seraient les conséquences de l'inaction ? Que les méthodes développées par Nicholas Stern aient suscité critiques et polémiques n'est pas ici la question : son rapport a ouvert un champ de réflexion jusqu'alors peu labouré, et induit nombre de discussions utiles sur l'appréciation des dommages, la nature des politiques d'atténuation, le rôle des prix et de l'actualisation dans l'évaluation économique de la question climatique.

Dans les précédents rapports du GIEC, la contribution du groupe III est surtout visible au travers des exercices d'évaluation économique de scénarios d'atténuation, qui portent sur la nature des trajectoires possibles (contributions relatives de différentes options technologiques), l'intensité des efforts requis (mesurée par le prix du carbone nécessaire pour induire la transition), la répartition de ces efforts (sous hypothèse de prix unique du carbone) et les impacts macroéconomiques à long terme mesurés en termes de croissance. Pour ce rapport, l'introduction des RCP a également obligé le groupe III à faire évoluer sa méthodologie. Les économistes ont défini des "scénarios socio-économiques" décrivant quatre ambiances potentielles de développement au cours du prochain siècle, jouant sur le rôle respectif de l'État ou du marché, le traitement des questions d'environnement, le dynamisme technologique, etc. Ces scénarios conduisent chacun à un niveau d'émission de référence, à partir duquel peuvent être construites des stratégies d'atténuation et d'adaptation visant à atteindre l'un des scénarios de concentration (RCP) moins impactants que le niveau de référence. Cette matrice doit permettre d'évaluer la portée de différentes stratégies politiques dans chacune de ces "ambiances socio-économiques" pour atteindre un objectif climatique donné.

Cette nouvelle approche offre un cadre intellectuel prometteur mais ne suffit pas à garantir que la nature de l'analyse économique menée sur ces bases saura mieux répondre aux besoins des décideurs, et tout particulièrement des négociateurs. En effet, la production de trajectoires d'atténuation de long terme et l'évaluation des gains ou pertes de PIB associées (ou du prix du carbone mondial associé) semblent bien loin des préoccupations des gouvernements pour qui la question majeure est celle de la transition dans les deux décennies qui viennent : comment réorienter la production et la consommation ? Quels sont les risques en matière d'emploi, de pertes de marchés, d'endettement ? Quelles sont les opportunités à développer de nouvelles filières, les risques à trop anticiper ? Comment limiter les risques ? Quelles sont les conséquences distributives de ces politiques ? Quels sont les gains à attendre d'une coopération internationale qui ne conduira pas, à cet horizon, à un marché unique du carbone mais à de possibles alliances, à la convergence des anticipations des agents publics et surtout privés, à l'émergence d'instruments financiers nouveaux et surtout au rétablissement d'une confiance nécessaire à la négociation, au sein de chaque pays, d'un programme de transition climatique ? Quels sont les mécanismes de solidarité et de compensation à prévoir ? Autant de questions sur lesquelles, jusqu'ici, le rapport du groupe III n'apporte guère d'éléments. Espérons que, aiguillonnés par l'enjeu des discussions à venir dans et entre les pays, les auteurs du rapport sauront s'écarter des chemins habituels pour prendre quelques risques.