Climat : l'enjeu pour les océans
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Sommaire de l'article
L'acidification des océans en 2000, 2050, 2099
La fonte des glaces en Arctique
Le fonctionnement des récifs
Les récifs menacés dans le monde
Avantages et inconvénients des différentes…
Stratégies pour faire face à l’élévation du…
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L'océan joue un rôle crucial dans le système climatique de la planète et dans sa capacité à accueillir la vie. Ces fonctions sont cependant aujourd'hui menacées par le changement climatique d'origine anthropique. De lourdes menaces pèsent à moyen terme tant sur les écosystèmes marins et côtiers que sur les sociétés humaines, littorales mais pas seulement.

Au cours des prochaines décennies, le changement climatique d'origine anthropique (causé par l'homme) aura une incidence profonde sur la mer et les ressources marines, qui offrent à de vastes populations leur nourriture ou leurs moyens de subsistance. Même si les sources d'incertitudes sont nombreuses, il est impératif de poursuivre les efforts en faveur d'une meilleure connaissance scientifique du système climat/océans dans toute sa complexité afin de concevoir des stratégies d'adaptation et d'atténuation solidement étayées. L'océan joue un rôle critique dans le système climatique de la Terre et dans la capacité de la planète à accueillir la vie. Il contribue à réguler le cycle mondial de la chaleur, de l'eau douce et du carbone, ainsi que les variations et la distribution régionale des températures et des précipitations sur la terre ferme. Cependant, cette capacité est menacée par l'augmentation de la concentration de dioxyde de carbone d'origine anthropique dans l'atmosphère et par les changements que cela engendre sur les régimes climatiques mondiaux et régionaux [Meehl et alii, 2007]. D'après les observations, le changement climatique a déjà un impact significatif sur l'océan, dont il réduit la capacité d'atténuation des bouleversements environnementaux. Il va en outre affecter de manière inexorable la biodiversité marine, les services écosystémiques et les activités des sociétés humaines [Allsopp et alii, 2009].

Les données satellite et les mesures sur site qui ont été collectées ces dernières décennies montrent clairement que les eaux superficielles et sub-superficielles se réchauffent, que les plateformes de glace se désagrègent, que la banquise (glace de mer) et les glaciers reculent dans l'Arctique et le long de la péninsule Antarctique, et que les flux d'eau douce sont redistribués à l'échelle des bassins océaniques. Le changement climatique influe également sur le débit des cours d'eau qui se jettent dans l'océan et modifie le schéma de circulation des vents et des océans au niveau mondial. Tous ces éléments agiront également sur les systèmes physiques, chimiques et biologiques de la planète, qui exercent une influence les uns sur les autres, ce qui est plus rarement évoqué. L'élévation du niveau de la mer et ses conséquences, comme la submersion ou la salinisation, font planer de lourdes menaces sur les systèmes côtiers, qu'ils soient anthropisés ou non.

Avant toute projection de l'avenir, il est impératif de comprendre précisément la manière dont l'océan réagira au réchauffement. Actuellement, il absorbe environ un quart du dioxyde de carbone provenant de la consommation de combustibles fossiles et de la déforestation, et il ralentit le rythme d'augmentation de la température superficielle. Cependant, l'océan constitue également le plus vaste réservoir de stockage pour l'excédent de chaleur produit par les gaz à effet de serre. Au niveau mondial, depuis les années 1950, la surface de l'océan s'est déjà réchauffée d'environ 0,4 degré Celsius en moyenne. On observe un réchauffement substantiel des 750 mètres supérieurs de la colonne d'eau, mais aussi des eaux profondes [Arndt et alii, 2010]. Selon certains scénarios climatiques, l'océan risque d'être moins à même d'absorber l'excédent de dioxyde de carbone atmosphérique et de chaleur, ce qui accélèrera le réchauffement atmosphérique déjà constaté.

Ce chapitre se penche sur ces menaces. Pour commencer, il étudie les deux principales conséquences directes des changements atmosphériques sur l'océan, au-delà du simple réchauffement : l'élévation du niveau de la mer et l'acidification des océans. Il décrit ensuite les effets de ces changements sur les écosystèmes et les systèmes humains, en se concentrant plus particulièrement sur les régions polaires, les récifs coralliens, les zones côtières et la biodiversité. Il conclut en mettant en évidence certains des enjeux fondamentaux de la recherche et envisage différentes solutions.

Le changement climatique provoque une élévation du niveau de la mer et renforce l'acidification

Élévation du niveau de la mer

De plus en plus de scientifiques sont convaincus que, compte tenu des projections sur les concentrations à venir des gaz à effet de serre atmo­sphériques et du réchauffement climatique, le niveau de la mer s'élèvera de 0,5 à 1 mètre d'ici la fin du siècle. À l'échelle mondiale, la fonte des glaces et la dilatation thermique de l'eau de mer (résultat du réchauffement) provoquent en effet une élévation du niveau de la mer. Ce phénomène pourrait s'intensifier encore si la calotte glaciaire venait à fondre substantiellement au Groenland ou dans l'Antarctique occidental. Au niveau des écosystèmes côtiers et des populations locales, divers autres facteurs, comme les ondes de tempête et l'exploitation des terres, accroîtront également la fréquence des inondations côtières.

Conséquences de la dilatation thermique et des affaissements de terrain sur l'élévation locale du niveau des eaux

Deux types de facteurs influent globalement sur le niveau de la mer : ceux qui effectivement relèvent le niveau de l'eau et ceux qui abaissent le niveau des terres. La dilatation thermique des océans et les échanges d'eau entre l'océan et d'autres réservoirs sont les deux principales causes de l'élévation du niveau de la mer. La dilatation thermique se produit lorsque l'eau est chauffée et que son volume se dilate, relevant le niveau de la surface. Ce phénomène est à l'évidence influencé par l'augmentation de la température moyenne de l'océan due au changement climatique. Les échanges d'eau, eux, font monter le niveau de la mer lorsque la quantité d'eau qui pénètre dans l'océan est supérieure à celle qui s'en évapore. Or, un réchauffement de la température atmosphérique moyenne conduit à la fonte partielle des principaux réservoirs d'eau douce, à savoir les glaciers et la calotte glaciaire (essentiellement au Groenland et dans l'Antarctique). Les deux principales causes de l'abaissement du niveau des terres sont quant à elles la montée ou l'affaissement des plaques tectoniques et les tassements de terrains résultant de l'extraction des eaux souterraines et/ou du poids des zones urbaines bâties  Ainsi, au cours du xxe siècle, la ville de Venise (Italie) s'est enfoncée d'environ 23 centimètres sous l'effet d'une conjonction de facteurs (géologie, extraction des eaux souterraines et élévation du niveau de la mer). .

L'élévation du niveau des mers et ses conséquences ne sont pas (et ne seront pas) les mêmes sur toute la planète. Premièrement, les facteurs influant sur l'élévation de la surface ont des effets différents au niveau local. Deuxièmement, d'autres phénomènes locaux, comme les courants océaniques et la pression atmosphérique, modifient eux aussi le niveau des eaux. Enfin, les affaissements de terrain s'expliquent principalement par des causes locales. Par conséquent, les évaluations et les stratégies d'adaptation destinées aux écosystèmes côtiers et aux infrastructures bâties doivent tenir compte de facteurs à la fois mondiaux et locaux.

Phénomène ancien et nouveaux risques

L'élévation du niveau de la mer n'est pas un phénomène nouveau. Ainsi, à la fin de la dernière période glaciaire, il y a 25 000 ans, le niveau moyen des eaux était inférieur de 120 mètres au niveau actuel. Il y a 10 000 ans, il augmentait d'environ deux mètres par siècle, soit deux à quatre fois plus vite que les projections obtenues pour le XXIe siècle si l'on ne tient pas compte de l'éventualité d'une fonte sub­stantielle de la calotte glaciaire. Si ces projections du niveau des mers pour le siècle à venir restent controversées, l'ampleur ou la vitesse des changements semblent désormais moins importantes que la vulnérabilité des sociétés humaines à ces phénomènes, résultant entre autres du développement et de l'urbanisation des zones côtières [Magnan, 2009]. Nous observons par ailleurs que l'augmentation progressive du niveau moyen des océans risque d'aggraver les conséquences des événements climatiques extrêmes (comme les ondes de tempête), dont la fréquence et l'intensité pourraient s'accroître sous l'effet du changement climatique.

L'élévation du niveau des mers, conjuguée au changement climatique, aura de nombreuses conséquences délétères sur les écosystèmes et les sociétés humaines. Ces conséquences seront différentes selon la situation locale : érosion des plages, salinisation des nappes phréatiques, inondations côtières plus importantes et réduction, voire disparition, des deltas, des estuaires et des mangroves. Ainsi, les conséquences de l'élévation du niveau des eaux et du changement climatique s'ajoutent aux problèmes existants. Les deltas, par exemple, souffrent de l'activité humaine : l'urbanisation, l'agriculture et la construction de barrages ont eu, et continueront probablement d'avoir, des effets aussi problématiques que ceux qui sont attendus du changement climatique  Dans les années 1970, la construction du barrage d'Assouan (Égypte) a bloqué les flux de sédiments qui forment le delta, apportés sur la côte par le Nil. Il en a résulté une intense érosion côtière qui n'est pas imputable au changement climatique, mais que ce dernier risque fort d'aggraver. .

Acidification

La composition chimique de l'eau de mer influence fortement la distribution de la vie marine et sa productivité. Ainsi, pour se développer, le phytoplancton océanique a besoin de nutriments et de carbone inorganique, et les animaux ont besoin d'oxygène pour respirer. Cependant, les activités humaines bouleversent, souvent de manière radicale, la composition chimique des océans [Doney, 2010]. La combustion de combustibles fossiles accroît la teneur en dioxyde de carbone de l'atmosphère, et environ un quart de ce dioxyde de carbone excédentaire se dissout ensuite dans l'océan. L'absorption de dioxyde de carbone d'origine anthropique altère la composition des océans, en acidifiant l'eau de mer. La coquille et l'exosquelette de certains coraux, mollusques et autres espèces marines, qui ont besoin de minéraux carbonatés, ont donc davantage de difficultés à se former [Doney et alii, 2009]. Les océans s'acidifient environ cent fois plus vite que les tendances naturelles des derniers millions d'années au moins, et on ne sait pas dans quelle mesure les organismes marins peuvent s'adapter à des évolutions aussi rapides. S'appuyant sur des données récentes, le repère 1 illustre l'ampleur de l'acidification des océans attendue d'ici 2050.

L'acidification des océans en 2000, 2050, 2099

Source : D'après Feely et alii, 2009.

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Les effets biologiques de l'acidification des océans ont été étudiés en laboratoire et au moyen de brèves expérimentations en mer. Les résultats montrent que l'acidification des océans peut nuire directement à certains microbes, végétaux et animaux océaniques, tout en étant bénéfique à d'autres. Actuellement, on ne sait pas vraiment comment les populations naturelles réagiront ou s'adapteront à l'élévation des niveaux de concentration de dioxyde de carbone dans la nature et quelles en seront ses conséquences sur les espèces marines. On s'interroge notamment sur les répercussions sur les réseaux trophiques marins, sur l'impact sur les pêcheries importantes pour le commerce, et sur les différences locales et régionales dans le déroulement et l'intensité des effets. Néanmoins, les dégâts que l'acidification risque de causer à la vie et aux écosystèmes océaniques ainsi qu'à la biodiversité côtière et marine en général restent très préoccupants au vu des énormes pressions anthropiques qui s'exercent sur ces systèmes : pollution, surpêche, dégradation physique (destruction mécanique des habitats) des écosystèmes côtiers due à l'érosion, disparition des zones humides et chalutage. Les écosystèmes des récifs coralliens pourraient être particulièrement menacés. Enfin, les effets cumulés de l'acidification, du changement climatique et des activités humaines plus localisées pourraient se révéler nettement plus dévastateurs que chaque menace prise isolément.

Écosystèmes et systèmes humains en danger

La biodiversité côtière et marine

Les écosystèmes côtiers et de pleine mer procurent divers services vitaux aux sociétés humaines et à la planète. Parmi ces services, citons la fourniture de nourriture, le nettoyage et le recyclage de l'eau, l'apport de nutriments et de substances chimiques aux végétaux et aux animaux, la mise à disposition de ressources pour les activités de loisir et de tourisme, la régulation du climat ou encore la protection des infrastructures et des populations contre l'érosion et les inondations.

Les conséquences du changement climatique que nous venons d'évoquer (élévation du niveau de la mer, réchauffement des températures, acidification des océans et modification de la circulation océanique) menacent et dégradent les écosystèmes océaniques, comme le font d'autres activités humaines (accentuation de l'érosion côtière, apport excessif en nutriments, surpêche et pollution). Ces changements peuvent gravement affecter la croissance, la reproduction ou la distribution des espèces marines, ce qui risque à son tour de déstabiliser la structure des communautés biologiques des océans, de perturber les chaînes alimentaires, de diminuer la production de ressources vivantes exploitables et de réduire la biodiversité, qui joue un rôle fondamental dans la préservation de la bonne santé de l'océan.

Les effets du changement climatique s'observent déjà dans les données relatives à l'évolution des réserves halieutiques. Dans certaines régions littorales (mer du Nord et côte Est de l'Amérique du Nord), au cours de ces dernières décennies, les habitats des diverses espèces marines se sont déplacés vers le pôle et vers le large, recherchant des eaux plus profondes, apparemment sous l'effet du réchauffement [Nye et alii, 2009]. Au cours du xxie siècle, la plupart des espèces de pêche commerciale de la planète poursuivront, voire accéléreront, leur migration vers les pôles. L'habitat des poissons vivant dans la colonne d'eau devrait davantage évoluer que celui des poissons des profondeurs [Cheung et alii, 2010]. Il en résultera vraisemblablement des changements significatifs dans la structure des communautés et dans la biodiversité marine : les océans Arctique et Austral risquent d'être envahis par des espèces des eaux tempérées, tandis que dans les zones tropicales et subpolaires, les espèces locales pourraient enregistrer des taux élevés d'extinction.

Il est plus difficile de prévoir l'effet du changement climatique sur la taille des populations halieutiques, car le réchauffement et l'évolution des modèles de circulation influencent de nombreux facteurs (stocks de nourriture, taux de croissance, morbidité, prédation, variations saisonnières ou phénologie), parfois dans des directions opposées. Avec le réchauffement des eaux, parasites marins et maladies marines se propagent vers les pôles. En outre, la productivité du phytoplancton, base de la chaîne alimentaire marine, devrait décliner dans les zones tropicales et subtropicales et rester constante, voire augmenter légèrement, à des latitudes plus élevées [Steinacher et alii, 2010].

Régions polaires

Les régions polaires semblent compter parmi les écosystèmes les plus sensibles aux effets du changement climatique [ACIA, 2004 ; Meehl et alii, 2007]. Il est donc crucial de comprendre le rôle de l'océan dans ces régions. Tout le monde reconnaît que des changements environnementaux spectaculaires se sont récemment produits dans l'Arctique et au niveau de la péninsule Antarctique. Ainsi, dans l'Arctique, la température de l'air augmente environ deux fois plus vite que la moyenne planétaire, la glace de mer et les glaciers terrestres fondent, parfois même plus vite que ce que prévoient les modèles, et l'on assiste à la fonte du permafrost sur le continent voisin [Arndt et alii, 2010 ; National Research Council, 2010]. Il est frappant de constater qu'au cours des trois dernières décennies, le volume de glace de mer se trouvant dans l'Arctique à la fin de l'été a reculé de 30-40 % (repère 2). D'après les modèles informatiques, d'ici le milieu de ce siècle, il n'y aura plus du tout de glace dans l'Arctique en été. Au niveau de la péninsule Antarctique, plusieurs grandes plates-formes de glace flottantes (notamment la banquise de Larsen et la banquise de Wilkins) se sont effondrées, partiellement ou totalement, ouvrant de vastes nouvelles zones d'eau libre.

La fonte des glaces en Arctique

Dans l’Arctique, la température de l’air augmente environ deux fois plus vite que la moyenne planétaire avec des conséquences rapides pour la glace de mer et les glaciers terrestres. Le volume de glace de mer arctique observable à la fin de l’été a déjà reculé de 30-40 % et pourrait totalement disparaître d'ici le milieu du XXIe siècle.
 

Source : Fetterer F., Knowles K., Meier W. et Savoie M., 2002. Mis à jour en 2010.

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Ces changements produisent déjà des effets surprenants et profonds sur les écosystèmes marins et terrestres, et inévitablement, sur les populations humaines [Anisimov et alii, 2007]. On observe des changements dans les écosystèmes marins spécifiques des hautes latitudes, avec des incidences sur des espèces aussi emblématiques que les ours polaires, les morses et les pingouins, ainsi que sur des pêcheries commerciales qui nourrissent des millions de personnes à travers le monde. Nombreux sont les animaux polaires qui ont besoin de la glace de mer pour se nourrir, trouver un habitat et se reproduire pendant une partie ou l'intégralité de leur cycle de vie. La disparition rapide de cette glace décime certaines populations, conduisant parfois à l'extinction locale d'une espèce et à son remplacement par des espèces de milieux plus subpolaires [Ducklow et alii, 2007]. C'est en grande partie à cause du changement climatique et de la diminution de la glace de mer que les ours polaires ont été classés dans la catégorie " espèces menacées " par la loi américaine sur les espèces menacées d'extinction (Endangered Species Act).

Dans le même temps, une diminution de la glace de mer estivale dans l'Arctique pourrait renforcer fortement la présence de l'homme dans cette région : exploitation des ressources marines polaires, comme les pêcheries, ou les réserves de gaz et de pétrole ; progression des routes maritimes dans ces zones fragiles et encore mal connues. Il est très difficile pour les chercheurs d'évaluer l'impact de ces activités. Ils doivent pour ce faire mettre au point des systèmes d'observation sophistiqués et mieux comprendre la dynamique des écosystèmes et du climat polaire. En particulier, afin de mieux en anticiper et en évaluer les conséquences, ils doivent impérativement disposer d'informations de meilleure qualité sur la sensibilité des écosystèmes polaires à l'intensification des perturbations d'origine anthropique.

Récifs coralliens

Recouvrant la planète sur près de 600 000 kilomètres carrés, les récifs coralliens comptent parmi les écosystèmes à la biodiversité la plus riche et offrent en particulier un abri aux jeunes poissons. En outre, quelque trente millions d'individus trouvent, dans les milliers d'espèces de récifs, une source d'alimentation primaire. Les récifs coralliens revêtent par ailleurs plusieurs autres fonctions, notamment la protection des côtes des vagues de l'océan. Ils présentent également une valeur économique considérable, en particulier à travers le tourisme. Aujourd'hui, les récifs coralliens sont sérieusement menacés par les activités humaines, ainsi que par le changement climatique et l'acidification des océans.

Le fonctionnement des récifs

Source : D'après Fetterer et alii, 2010.

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Il n'est pas rare que les populations côtières pratiquent la surpêche dans les récifs, avec des prises dépassant la capacité de reconstitution naturelle de l'écosystème. La pollution terrestre, qu'elle découle de la déforestation, des déchets urbains, industriels et agricoles et/ou de l'érosion des sédiments, dégrade la qualité des eaux, affectant les polypes, extrêmement sensibles, qui forment les récifs. Ces tensions nuisent déjà considérablement à la biodiversité marine ; elles exacerbent l'impact du réchauffement climatique et des phénomènes naturels, tels que le réchauffement récurrent de la surface des eaux océaniques dans la partie Est du Pacifique tropical, connu sous le nom d'ENSO, pour El Niño Southern Oscillation  Le phénomène ENSO agit à la fois sur l'océan et sur l'atmosphère : il perturbe la circulation atmosphérique mondiale, modifie les conditions climatiques régionales (en particulier la trajectoire et le nombre des ouragans) et augmente le risque d'inondation à l'est du Pacifique et de sécheresse à l'ouest. On sait par ailleurs que l'ENSO appauvrit les pêcheries. . Selon les estimations du Global Coral Reef Monitoring Network, en 2008, 20 % des récifs du globe ont définitivement disparu, près de 50 % sont menacés à très menacés, et seulement 30 % ne le sont pas encore (repères 3 | Le fonctionnement des récifs et 4 | Les récifs menacés dans le monde) [Wilkinson, 2008].

Les récifs menacés dans le monde

Source : D'après Wilkinson, 2008.

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Vu la tendance au développement urbain le long des côtes dans le monde entier, les tensions qui s'exercent sur les récifs coralliens ne semblent pas près de s'alléger : en effet, les menaces locales et régionales sont encore aggravées par les effets du changement climatique. La survie des récifs dépend du changement climatique, non seulement parce que les tempêtes risquent d'être plus intenses, mais aussi à cause des trois processus primaires qui y sont associés : réchauffement des eaux de surface, acidification des océans et élévation du niveau de la mer. Les animaux coralliens (polypes) sont très sensibles aux variations de température. Le blanchissement corallien, c'est-à-dire la décoloration des algues symbiotiques pour des raisons de stress, est lié à des températures de l'eau anormalement élevées. Les zooxanthelles (minuscules algues unicellulaires qui vivent en symbiose avec les polypes) abandonnent en effet les polypes, les privant ainsi des nutriments dont ils ont besoin, si bien qu'ils blanchissent. La mort des polypes peut également être causée par des modifications dans la composition chimique de l'océan, avec à la clé, là encore, le blanchissement. L'eau de mer devient plus acide à mesure que sa teneur en dioxyde de carbone dissous augmente, de sorte que le squelette calcaire des polypes ne parvient plus à se former. Avec l'élévation du niveau de la mer, le corail ne peut que grandir ou mourir, puisque les zooxanthelles ont besoin, pour leur photosynthèse, d'être à proximité de la lumière de la surface. Nul ne sait précisément comment les coraux vont réagir à l'élévation du niveau de la mer, mais trois hypothèses sont avancées : (1) ils vont grandir au même rythme que l'eau va monter, (2) après une période d'agonie relative, ils vont rattraper leur retard et croître jusqu'à des niveaux plus élevés, ou (3) ils ne parviendront pas à tenir le rythme et finiront par mourir.

Zones côtières

Outre les récifs, le changement climatique et l'accentuation de l'empreinte de l'homme à l'échelle locale et régionale menacent également les environnements côtiers, desquels nous dépendons pour de nombreuses ressources. La montée des eaux associée au changement climatique menace les côtes de faible altitude et les populations qui y vivent [Nicholls et alii, 2007] et, si elle se poursuit - comme prévu - au fil de ce siècle, elle aura des incidences socio-économiques et environnementales plus profondes encore. La moitié des habitants de la Terre vivent près des côtes, sur moins d'un cinquième de sa surface émergée. Les deux tiers des plus grandes villes du monde se trouvent sur le littoral. Les régions de faible altitude et les États insulaires sont menacés d'inondation et y sont plus vulnérables, ainsi qu'aux ondes de tempêtes.

Dans les zones littorales comme ailleurs, le changement climatique ne constitue bien sûr pas l'unique menace et vient plutôt aggraver d'autres sources de stress anthropique existantes. Ainsi, la conjonction de l'aménagement du littoral, de la pollution, du changement climatique et de la montée des eaux peut détruire de précieux écosystèmes (ceux des marais salants, des estuaires, des herbiers et des mangroves), qui jouent un rôle crucial de nurseries marines pour les grandes pêcheries commerciales. De même, les écoulements de nutriments excédentaires issus de l'agriculture terrestre posent un problème particulier pour de nombreuses régions côtières et estuariennes, car ils génèrent des zones hypoxiques, faiblement oxygénées (dites " zones mortes "), délétères pour les poissons et les invertébrés marins. Dans certaines régions côtières de remontée d'eau, l'évolution des schémas de circulation des vents et des océans accentue également la fréquence et la gravité de l'hypoxie côtière [Doney, 2010]. Et ce seront les pays pauvres et les moins avancés qui paieront le plus lourd tribut à l'adaptation à ces changements côtiers (repère 5).

Stratégies pour faire face à l'élévation du niveau de la mer

D'après un rapport de 2008 rédigé à l'occasion de la Présidence française du Conseil de l'Union européenne [Billé et Rochette, 2008] sur les moyens de faire face à la montée du niveau des eaux, trois grands types d'adaptation sont généralement préconisés, de préférence à la non-action : la protection, l'" accommodation " et le retrait stratégique. Le repère 5 en synthétise quelques avantages et inconvénients. Sur cette base, on peut explorer plus avant plusieurs exemples de stratégies en faveur de la préservation des écosystèmes côtiers et de protection des installations humaines.

Enjeux

L'imminence des menaces liées au changement climatique, en particulier celles exacerbées par d'autres activités humaines ou processus naturels, impose d'agir immédiatement si l'on veut limiter l'évolution du changement ou atténuer les autres pressions qui s'exercent sur l'environnement dans les océans ou sur les côtes (surpêche, eutrophisation et destruction des zones humides). Il ne faut pas prendre pour prétexte la perspective de futures avancées de l'océanographie pour remettre à plus tard une action politique qui s'impose. Aujourd'hui, il semble évident que nous avons engagé la planète sur la voie d'un changement climatique considérable, quelles que soient les mesures qui seront prises pour réduire les émissions actuelles et futures de gaz à effet de serre. Les décisions qui seront prises dans les prochaines décennies influeront sur le climat de la Terre pendant des siècles, voire des millénaires [Solomon et alii, 2009 ; National Research Council, 2010]. Sur toute la planète, les populations humaines devront donc s'adapter à des effets dont l'ampleur ne fera que croître au fil du temps, surtout si la volonté de prendre des mesures d'atténuation reste aussi faible qu'aujourd'hui. Les zones et populations côtières sont évidemment vulnérables aux modifications des conditions environnementales et devront se préparer et s'adapter à leurs effets.

Certaines stratégies d'adaptation importantes existent déjà : développer une aquaculture bien gérée dans des zones spécifiques au lieu de capturer davantage d'espèces sauvages, construire les complexes touristiques ou les logements à l'intérieur des terres au lieu de détruire les dunes littorales, sensibiliser les consommateurs à la déplétion des réserves halieutiques et des pêcheries. Plus généralement, trois grands facteurs sont cruciaux dans l'élaboration de stratégies d'adaptation. Premièrement, il est important de tenir compte de la manière dont le changement climatique influera sur la société humaine de demain, et pas seulement sur celle d'aujourd'hui, même si l'équation devient ainsi plus complexe ; il faut établir des projections intégrées de long terme, par exemple sur la croissance démographique, l'urbanisation littorale et la demande alimentaire. Deuxièmement, toute solution n'est pertinente que pour le contexte pour lequel elle a été définie. S'agissant de l'adaptation au changement climatique, ce qui est considéré comme une " bonne pratique " dans un ensemble de conditions donné peut se révéler nuisible dans un autre, et risquer de générer une situation irréversible ou de renforcer des stress non climatiques. Troisièmement, les stratégies d'adaptation au changement climatique doivent également être réalisables malgré les contraintes économiques et (géo)politiques ; elles doivent prendre en considération les incitations qui poussent les individus, les entreprises, les organisations et les pouvoirs publics à agir soit dans le sens des objectifs visés, soit dans le sens contraire.

Dans le même temps, un réseau d'institutions mondiales, régionales et nationales fait cruellement défaut pour soutenir un programme de services climatiques. Ce système permettrait de rassembler et de synthétiser les informations sur le climat et les océans, les produits de données et les services, et favoriserait le dialogue entre prestataires et utilisateurs. Parallèlement, et c'est encore plus important, les hommes politiques et les décideurs ainsi que des citoyens informés doivent témoigner de leur volonté d'agir sur la base des meilleures données que les océanographes ont à offrir. C'est pourquoi il faut faire de l'approfondissement des connaissances scientifiques une priorité.Remerciements :La présente étude s'appuie en partie sur un livre blanc rédigé par le Marine Biological Laboratory et la Woods Hole Oceanographic Institution à l'occasion de la Journée des océans qui s'est tenue à Copenhague, en décembre 2009, lors de la 15e conférence des Parties (COP-15) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Voir le site www.woodsholeconsrtium.org pour de plus amples informations sur le Woods Hole Consortium.Elle repose également sur les principaux résultats du projet de recherche CIRCE ("Climate Change and Impact Research: the Mediterranean Environment"), financé par l'Union européenne (DG de la recherche). Pour plus de détails, voir : www.circeproject.eu/

Avantages et inconvénients des différentes options d'adaptation

Sources : D'après Paskoff, 2001 et Billé et Rochette, 2008.
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Stratégies pour faire face à l’élévation du niveau de la mer

Sources : D'après Paskoff, 2001 et Billé et Rochette, 2008.

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