Chine : des Mégaprojets ruraux pour approvisionner les villes

Chine : des Mégaprojets ruraux pour approvisionner les villes
17
Sommaire de l'article
Quand le Yangzi coulera à Pékin
17

La construction des grands barrages, en raison de ses impacts environnementaux et sociaux, a généré de violentes polémiques à l'intérieur comme à l'extérieur de la Chine. Entre affirmation de l'État central, reconnaissance des villes et cohérence du développement régional, elle illustre comment l'État et les provinces chinoises gèrent la redistribution des ressources naturelles.

Le projet de barrage des Trois-Gorges1 s'inscrit dans une longue histoire, puisque dès 1919 Sun Yat-sen, le fondateur de la République chinoise, émet l'idée de construire un barrage sur ce site, entre Qutang, Wu et Xiling. Cet ouvrage fera l'objet de débats et d'études tout au long du xxe siècle, au gré des atermoiements politiques du pays, de ses capacités technologiques, de son niveau de coopération internationale et des inondations du Yangzi Jiang (fleuve Bleu). Les travaux de construction du plus grand barrage du monde ont finalement été lancés en 1993 pour s'achever en 2005, et le remplissage de son réservoir de près de 40 milliards de m3 d'eau douce atteint sa phase finale.

La construction de cet ouvrage visait trois principaux objectifs : la lutte contre les inondations Le barrage des Trois-Gorges est dimensionné pour pouvoir protéger le moyen et le bas Yangzi Jiang des inondations centennales. D'après les experts chinois, les impacts de la crue de 1998 qui a affecté près de 200 millions de Chinois auraient été évités si le barrage avait existé à cette époque. , la production d'électricité 26 turbines de 700 mégawatts (MW) sont prévues, soit une capacité installée de 18 200 MW et un rendement annuel moyen de 84,7 térawatt heure, fournissant environ 5 % de l'électricité chinoise consommée en 20092. et le développement de la navigation entre Shanghai et Chongqing, afin de transformer le Yangzi Jiang en un axe structurant du développement de la Chine du Centre. La création de la municipalité de rang de province de Chongqing juste à l'amont du réservoir participe de cette dynamique, ce statut spécial la mettant directement sous l'administration du gouvernement central afin qu'elle puisse jouer son rôle de pôle de développement prolongeant l'impulsion de l'axe du Yangzi Jiang vers l'intérieur du pays. La construction du barrage s'inscrit ainsi dans une stratégie d'aménagement du territoire, gérée par l'état central. On peut aussi analyser ce choix comme le résultat de négociations interrégionales, où les quatre municipalités-provinces chinoises - Pékin, Tianjin, Shanghai et Chongqing - jouent une place de premier plan.

Le 3 avril 1992, le projet des Trois-Gorges a été adopté par 1 767 voix contre 177 et 689 abstentions lors de la session de l'Assemblée populaire nationale, une telle opposition à un projet gouvernemental étant exceptionnelle. Le projet a de fait rencontré des oppositions virulentes, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays. De nombreuses ONG internationales ainsi que des scientifiques chinois s'y sont opposés, et les financements initialement prévus par la Banque d'import-export américaine et la Banque mondiale ont été annulés. Ces craintes sont légitimes, car un projet d'une telle ampleur n'est pas sans inconnues, sans risques ni sans impacts négatifs. L'ennoiement de 632 km2 de terres a entraîné le déplacement de 1 à 2 millions de personnes qui n'ont pas toujours été relogées et indemnisées comme on le leur avait annoncé. De nombreux vestiges des cinq mille ans d'histoire de la Chine sont aussi en train d'être recouverts par les flots du Yangzi Jiang, les Trois Gorges constituant l'un des berceaux de la culture chinoise3. Les risques environnementaux associés à la construction du barrage sont multiples : érosion à l'aval de l'ouvrage, recul du delta et salinisation des eaux souterraines et des terres à l'embouchure, atteintes à la biodiversité, dégradation de la qualité des eaux Sur les 632 km2 de terres qu'ennoient les eaux du réservoir se trouvent 1 300 usines et industries minières, 1 500 abattoirs, près de 300 000 m2 de latrines publiques, 178 décharges d'ordures, 40 000 cimetières, de nombreux hôpitaux, et près de 3 millions de tonnes de déchets de toutes sortes, autant de sources de polluants multiples4 . . Certains objectifs, comme l'augmentation de la production hydro-électrique et la lutte contre les inondations, pouvaient être atteints à moindres risques et à moindres coûts. Restait toutefois la volonté de développer l'intérieur du pays à travers la création d'un axe de diffusion du développement est-ouest basé sur le Yangzi Jiang, et pour laquelle le barrage des Trois-Gorges est un élément structurant.

Les oppositions sont également la conséquence d'une nouvelle répartition des ressources sur le territoire chinois. Car ce projet visait aussi à répondre au manque d'eau structurel de toute la Chine du Nord, et en particulier de la région de Pékin. En effet, le choix de sa hauteur finale à 185 mètres, qui a longtemps été débattu par les scientifiques et la direction du parti communiste, laisse apparaître en filigrane une raison cachée de la construction du barrage, désormais évoquée ouvertement : un transfert d'eau sud-nord5. Il s'agit de l'autre grand projet hydraulique gouvernemental qui prévoit de prélever jusqu'à 45 km3 du bassin du Yangzi Jiang vers la Chine du Nord afin de faire face au déficit hydrique important de la plaine de la Chine du Nord, ainsi que des villes de Pékin et de Tianjin, le grand port situé à 150 kilomètres de Pékin. Avec un coût prévisionnel de 60 milliards de dollars6, ce projet atteint une ampleur financière qui dépasse largement celle du barrage des Trois-Gorges ; il est, de même, source de nombreux risques sociaux et environnementaux. Il a pourtant été largement moins médiatisé que le barrage des Trois-Gorges pour des raisons politiques internes, car il touche en fait au cœur des équilibres de pouvoir entre les régions qui composent la Chine.

Formellement lancé en 2002 par le Conseil d'état, ce projet de transfert d'eau se compose de trois voies principales dont la voie centrale alimentera la ville de Pékin de façon gravitaire grâce à la construction d'un canal de 1 230 kilomètres qui passera sous le Huang He (fleuve Jaune) avec un tunnel de près de 7 kilomètres7. Cette perspective explique l'intensité des débats portant sur l'élévation du barrage des Trois-Gorges : la hauteur de 185 mètres, retenue lors des derniers arbitrages sur le projet1, permet en effet de réaliser cet important transfert à partir du barrage5.

Le barrage des Trois-Gorges apparaît dès lors comme un élément clé de ce projet de transfert qui vise à réduire les inégalités hydriques de la Chine en transférant un important flux d'eau du bassin du Yangzi Jiang vers le Huang He et Pékin, et au-delà vers toute la Chine du Nord qui doit faire face à une raréfaction de la ressource en eau disponible pour ses besoins de développement. On comprend les oppositions au sein de l'Assemblée chinoise, qui font apparaître les rivalités régionales, notamment entre Pékin et Shanghai. Cette dernière, en tant que capitale économique du pays, doit assumer une part conséquente du financement de ces projets. Même si le développement de l'axe fluvial du Yangzi Jiang jusqu'à Chongqing ne pourra qu'être bénéfique au port de Shanghai à son embouchure, ce n'est pas le cas des projets de transfert sud-nord, par ailleurs bien plus coûteux que le barrage des Trois-Gorges, et réalisés au bénéfice de Pékin et de Tianjin, les métropoles du Nord.

Au-delà de la négociation entre les principales villes chinoises, ces projets garantissent aussi la légitimité de l'état central chinois, maître de la structuration de l'espace, du maintien de l'unité du pays, de la solidarité nationale, de la cohérence du développement sur tout le territoire et du maintien de l'équilibre entre Pékin et Shanghai. à travers ce projet symbolique, le gouvernement de Pékin entend aussi démontrer qu'il tient encore fermement les rênes du pays.

Ces exemples concrets de négociation ville-territoire s'appliquent à un cas bien spécifique. En Chine, c'est à la fois la vitesse du développement économique, les inégalités très fortes de ressources et de niveaux de développement entre les régions, la densité de population et la taille des villes qui font que ces négociations ne se déroulent pas uniquement avec un hinterland proche, mais à l'échelle de tout un territoire. La ville se retrouve confrontée à d'autres villes, et c'est alors un équilibre qu'il s'agit d'établir, équilibre dans lequel le pouvoir central trouve toute sa place.

Quand le Yangzi coulera à Pékin

Afficher les médias