Changement climatique et sécurité alimentaire : un test crucial pour l'humanité ?

Date: 2012
Régions:
Changement climatique et sécurité alimentaire : un test crucial pour l'humanité ?
25
Sommaire de l'article
Le blé et le changement climatique
25

L'agriculture mondiale est à un carrefour. Alors que l'impact du changement climatique sur la production alimentaire est déjà négatif, la demande agricole devrait augmenter de 70 à 100 % d'ici 2050. Ne pas y répondre renforcerait l'insécurité alimentaire, tandis que poursuivre sur la même trajectoire accélérerait les émissions de gaz à effet de serre et le réchauffement du climat. Comment éviter la spirale pauvreté/faim/dégradation de l'environnement/conflits ? Comment développer une agriculture "intelligente" face au réchauffement climatique ?

La meilleure façon de prédire l'avenir, c'est de l'inventer.
Steve Jobs

La planète peut pourvoir aux besoins de tous, mais pas à la cupidité de chacun.
Mahatma Gandhi

Rien n'est plus important pour l'humanité et la stabilité des sociétés que l'accès à une nourriture suffisante et saine. L'un des grands défis du XXIe siècle sera d'accroître l'offre alimentaire pour répondre aux besoins d'une population mondiale qui devrait atteindre 9 milliards d'habitants en 2050, tout en développant le secteur agricole dans des limites environnementales compatibles avec celles de la planète [Rockströmet alii, 2009].

Dans le monde, sur les 14 milliards d'hectares de terres libres de glace, 10 % sont cultivés et 25 % pâturés. Plus de 2 milliards de tonnes de céréales sont produites chaque année pour l'alimentation humaine et animale, fournissant environ deux tiers de l'apport protéique direct et indirect total ; à peine 10 % de ce total est commercialisé au niveau international. La gestion des ressources est fondamentale pour atteindre les niveaux de production actuels : sur seulement 17 % des terres arables, les surfaces irriguées permettent de produire une part très importante des aliments (40 % des céréales) en consommant 2 500 milliards de m3 d'eau, soit 75 % de l'eau douce totale utilisée. L'agriculture est un facteur majeur de la dégradation des terres et des émissions de gaz à effets de serre (GES) d'origine anthropique, étant à l'origine de 25 % des émissions annuelles de CO2 (du fait de la déforestation), de 50 % de celles de méthane, et de plus de 75 % de celles de protoxyde d'azote [Tubielloet alii, 2007]. Dans les régions tropicales, 80 % des nouvelles terres agricoles remplacent des forêts [Foleyet alii, 2007], ce qui affecte la biodiversité et les principaux services des écosystèmes.

L'augmentation de la demande en terres accroît la pression sur la biodiversité et les ressources naturelles. On estime que sur un tiers des terres cultivées, la couche arable se réduit plus rapidement que ne se forme un nouveau sol. Les sols africains auraient ainsi perdu 1 % de matière organique chaque année depuis 1960 [Clay, 2011], rendant inefficace l'apport d'engrais et d'eau, et réduisant les rendements, ce qui augmente la famine et la dépendance aux importations alimentaires. Des pénuries d'eau sans précédent, signes d'une surexploitation des nappes phréatiques, sont également plus fréquentes dans le monde développé (États-Unis, Australie, Europe méridionale). L'expansion et l'intensification de l'agriculture mettent en danger des espèces animales et végétales, notamment des centaines de plantes médicinales qui sont à la base de la pharmacopée mondiale.

Si les tendances actuelles concernant la démographie, l'économie et la consommation de produits animaux se poursuivent, la production agricole devra doubler. Les cultures et les pâturages devront alors s'étendre, en particulier en Afrique subsaharienne et en Amérique latine [Schmidhuber et Tubiello, 2007 ; AgriMonde, 2010], ce qui s'accompagnera d'une croissance des émissions mondiales de gaz à effet de serre et d'un réchauffement accru du climat susceptible de réduire le potentiel de production agricole.

La crise alimentaire mondiale du début du XXIe siècle

Il était encore récemment admis que nous avions plusieurs décennies de surplus alimentaire - et de prix bas - devant nous. Cependant, contre toute attente, le prix mondial des céréales est devenu erratique avec des phases de forte hausse, comme au cours de deux des trois dernières années. Cette crise alimentaire souligne notre mauvaise compréhension des interactions complexes entre systèmes alimentaires, marchés et climat, interactions qui fragilisent la sécurité alimentaire mondiale.

En 2005-2006, période de croissance rapide de la demande en alimentation humaine et animale et en biocarburants, des événements météorologiques extrêmes ont affecté de grands exportateurs de céréales (sécheresse en Australie, inondations au Canada), réduisant la production céréalière mondiale de 10 %. Ce déficit, amplifié par des restrictions d'exportation dans des pays clés comme l'Inde et l'Argentine, a entraîné une hausse spectaculaire des prix alimentaires entre 2007 et 2008, augmentant de 40 millions le nombre de personnes souffrant de faim chronique [FAO, 2008]. Des émeutes ont éclaté dans 48 pays, parfois à l'origine d'instabilités politiques.

Par la suite, un été 2010 exceptionnellement chaud en Europe orientale a entraîné des mauvaises récoltes en Russie, ainsi que des incendies. Le pays a alors suspendu ses exportations, poussant les prix des céréales à un niveau record en février 2011, ce qui a contribué au déclenchement d'émeutes au Moyen-Orient et au printemps arabe.

Pourtant, la Terre fournit suffisamment pour satisfaire les besoins de tous les hommes. Le déficit calorique liée à la sous-alimentation représente moins de 10 % de la production mondiale. Si un milliard de personnes souffrent de la faim, un demi-milliard souffrent d'obésité. De plus, 40 % des céréales servent à nourrir le bétail et 6,5 % à produire des biocarburants. Enfin, près de 40 % de la production alimentaire mondiale est perdue après récolte ou gaspillée [FAO, 2010].

La sensibilité de l'agriculture au changement climatique

L'agriculture est intimement liée aux conditions climatiques et donc très exposée à ses évolutions. Le système climatique évolue dès maintenant en dehors des limites de sa variabilité naturelle au cours des derniers millénaires. Durant l'été 2003, une canicule et une sécheresse exceptionnelle en Europe ont provoqué une chute des rendements des cultures de 20 à 30 % et un déficit fourrager atteignant notamment 60 % en France. Dans les régions arides d'Afrique, les éleveurs nomades dépendent de leur bétail pour survivre. Ils déplacent leurs troupeaux en suivant la pluie à travers de vastes régions. Entre 1980 et 1999, de graves sécheresses ont causé la mortalité de 20 à 60 % du cheptel national de plusieurs pays arides d'Afrique subsaharienne [Giec, 2007]. Puis, en 2009-2011, la pire sécheresse depuis 60 ans a déclenché une crise humanitaire et alimentaire qui pourrait affecter plus de 10 millions de personnes.

Le riz et le blé sont les cultures les plus importantes pour l'alimentation humaine. Leur rendement moyen a augmenté de près de 30 % par décennie des années 1960 à 1980. Mais cette hausse a été réduite de moitié pour le riz et limitée à seulement 10 % par décennie pour le blé depuis 1990. Depuis 10 à 20 ans, les rendements du blé stagnent dans les principaux pays européens. Le progrès génétique se poursuit, mais il est en partie compensé par les effets du stress thermique lors du remplissage du grain et de la sécheresse durant l'élongation des tiges [Brissonet alii, 2010]. Cette hypothèse a récemment été confirmée à l'échelle mondiale par une analyse statistique montrant que les rendements du blé et du maïs ont probablement été réduits, respectivement, de 5,5 et 3,8 % depuis 1980 par rapport à une situation contrefactuelle sans évolution du climat [Lobellet alii, 2011].

Le risque de vivre plus d'étés chauds pourrait fortement augmenter dans les quarante prochaines années, et ces étés chauds pourraient devenir la norme d'ici à la fin du siècle, avec pour conséquences une production plus variable, des prix plus volatiles et une modification des flux commerciaux [Lobellet alii, 2008]. Il est probable qu'à la fin du xxie siècle, les températures de la période de végétation dans la plupart des régions tropicales et subtropicales dépasseront les températures les plus extrêmes enregistrées entre 1900 et 2006 [Battisti et Naylor, 2009]. Si des adaptations majeures ne sont pas réalisées, les fortes températures saisonnières moyennes - affectant négativement les rendements - constitueront un défi pour la production alimentaire future. L'amplification du cycle hydrologique liée au réchauffement climatique devrait conduire à une distribution plus inégale des précipitations entre régions et saisons, à des épisodes de précipitations plus intenses et, dans certaines régions, à des sécheresses prolongées [Giec, 2007a]. Il en résultera des risques accrus d'érosion des sols et de réduction de leur capacité à stocker l'eau et à fournir des nutriments.

Au cours des trente dernières années, des centaines d'expériences ont confirmé l'augmentation de la biomasse végétale et des rendements pour des concentrations atmosphériques en CO2 dépassant les niveaux actuels. Ainsi, les niveaux de CO2 prévus en 2050-2070 augmenteraient les rendements de 10 à 20 % pour les cultures des régions tempérées (blé et riz) et de 0 à 10 % pour les cultures tropicales (maïs) [Tubielloet alii, 2007]. Cependant, dans les agricultures extensives des régions tropicales, de nombreux facteurs limitant, comme les températures élevées, les faibles concentrations en nutriments des sols, les sécheresses, les ravageurs et les adventices peuvent limiter l'effet positif du CO2 [Soussanaet alii, 2010]. Il y a donc de fortes incertitudes sur cet effet fertilisant à l'échelle mondiale, incertitudes qui tiennent aussi aux interactions avec l'ozone, un autre polluant atmosphérique qui a lui un impact négatif sur la production végétale [Tubielloet alii, 2007].

De plus, le changement climatique influence la fréquence, la prévalence et la gravité des maladies et des bio-agresseurs des végétaux [Kersebaumet alii, 2008]. Par exemple, dans les futures conditions climatiques, la pyrale du maïs risque d'établir des populations permanentes en Europe centrale, prolongeant ainsi sa niche climatique pour couvrir presque toutes les terres agricoles de la région. 60 % des épidémies humaines sont causées par des pathogènes animaux présents dans la nature ou dans les élevages domestiques. L'année 2010 a vu l'éradication de la peste bovine, maladie infectieuse qui a décimé les troupeaux depuis des millénaires. Néanmoins, ces dernières années, plusieurs maladies vectorielles, parasitaires ou zoonotiques, ont (ré)émergé, avec d'importantes conséquences sanitaires, écologiques, socio-économiques et politiques. Par exemple, le virus de la fièvre catarrhale, qui touche les ovins et se déplace vers les zones tempérées d'Europe sous l'influence du réchauffement climatique [Arztet alii, 2010].

Le réchauffement a aussi des impacts directs sur le bétail, qui répond aux températures élevées en diminuant son alimentation ce qui limite la production laitière, induit un déficit énergétique et réduit la fertilité et la longévité des vaches [Kinget alii, 2005]. En outre, les augmentations de la température de l'air et/ou de l'humidité peuvent affecter les taux de conception des animaux domestiques, en particulier pour les bovins, dont les principales saisons de reproduction sont le printemps et l'été.

Quels sont les impacts régionaux du changement climatique ?

Les impacts du changement climatique varieront considérablement à l'échelle régionale, entraînant des modifications de la répartition des systèmes agricoles. Ainsi, dans le nord de l'Europe, l'augmentation des rendements et l'expansion des systèmes agricoles aux latitudes élevées devraient dominer, tandis que les handicaps liés à la pénurie d'eau et aux événements météorologiques extrêmes (chaleur, sécheresse, tempêtes) prévaudront vraisemblablement dans le sud de l'Europe [Bindi et Olesen, 2011]. Dans les pays nordiques et en Russie, le changement climatique pourrait se traduire par des hivers plus doux, permettant de développer les cultures d'hiver. Cependant, l'augmentation de la variabilité climatique et des événements météorologiques extrêmes pourrait retarder leur adoption pendant plusieurs décennies.

Par ailleurs, le changement climatique devrait avoir un effet notable sur la viticulture européenne, avec notamment des conséquences négatives dans le sud de l'Europe, principalement en raison de la sécheresse accrue et des effets thermiques cumulatifs pendant la saison de croissance. Inversement, dans les régions plus froides d'Europe centrale et occidentale les changements attendus seront bénéfiques non seulement pour la qualité du vin, mais aussi en permettant d'étendre la viticulture [Malheiroet alii, 2010].

L'adaptation au changement climatique

Face aux risques climatiques et pour stabiliser les produits et revenus agricoles, les systèmes de production doivent devenir plus résilients, c'est-à-dire capables de bonnes performances en dépit des perturbations. Les agriculteurs s'adaptent déjà au réchauffement climatique en faisant évoluer leurs pratiques agricoles (dates de semis, de récolte...) et en changeant de variétés végétales et de races animales. Les avantages de cette adaptation autonome peuvent être considérables pour certains systèmes agricoles en cas de changement climatique modéré. Améliorer la gestion du risque climatique en agriculture constitue aussi une stratégie d'adaptation de base, qui nécessite souvent la diversification des cultures et des systèmes d'élevage [Howdenet alii, 2007].

Les petits exploitants, cultivateurs et éleveurs, en particulier ceux qui sont situés dans des environnements difficiles, ont développé des stratégies de subsistance qui ont évolué (i) pour réduire la vulnérabilité globale aux chocs climatiques (stratégies préventives), et (ii) pour gérer leurs impacts ex post (stratégies palliatives) [Morton, 2007]. Le partage des risques au sein des familles et des communautés rurales, ainsi que les mécanismes d'assurance, permettent de réduire la vulnérabilité aux aléas climatiques et contribuent à l'adaptation.

Ces différentes stratégies d'adaptation autonome ne sont toutefois pas suffisantes pour faire face à des changements climatiques de grande ampleur. Un effort international d'adaptation de l'agriculture sera indispensable [Howdenet alii, 2007]. Il s'agit tout d'abord d'engager des recherches pour créer dès que possible les variétés végétales et les races animales dont on aura besoin demain, car elles seront adaptées au climat des prochaines décennies. Il faut aussi envisager de bouleverser les pratiques agricoles pour concevoir des systèmes de cultures et d'élevage adaptés, résilients et éco-efficaces, tout en préservant les sols, l'eau et les ressources génétiques et en réduisant les émissions de GES.

De nombreuses innovations seront nécessaires. Il faudra développer l'ingénierie agro-écologique, qui passe notamment par une utilisation accrue de la diversité biologique aux échelles spatiales emboîtées du sol, de la parcelle et du paysage. Il faudra aussi développer les éco-technologies pour mieux collecter et économiser l'eau, pour réduire les émissions de GES, stocker du carbone dans les sols, produire de l'énergie de manière renouvelable et recycler les déchets. Des investissements accrus dans la protection contre les bio-agresseurs et le contrôle des invasions biologiques seront nécessaires pour préserver la santé des plantes, des animaux et des humains. La télédétection et les technologies de l'information (prévisions météorologiques saisonnières, géo-surveillance des cultures et agriculture de précision) permettront dans certains cas de limiter l'utilisation d'intrants tout en augmentant la productivité et la résilience. Cependant, le succès de ces technologies dépendra de leur efficacité technique et de leur taux d'adoption, deux facteurs limités dans de nombreuses régions en développement par la pauvreté, la faim, le manque de ressources financières, la dégradation environnementale et les conflits.

L'atténuation du changement climatique

Les émissions mondiales de GES liées aux activités humaines ont fortement augmenté depuis l'époque préindustrielle, et notamment de 70 % entre 1970 et 2004. Sans mesures d'atténuation, la concentration du CO2 dans l'atmosphère terrestre pourrait atteindre environ 1 000 parties par million (ppm) à la fin de ce siècle et rester au-dessus de ce niveau pendant des millénaires. Dans ce scénario du pire, les températures moyennes mondiales augmenteraient de plus de 5 °C d'ici la fin du siècle, avec des hausses régionales de plus de 10 °C, et continueraient à croître pendant des siècles, atteignant des niveaux bien supérieurs aux points de basculement de la plupart des écosystèmes et systèmes de production agricole [Schneider, 2009]. Des baisses soudaines et sévères de rendement des cultures entraîneraient une augmentation du nombre de réfugiés, menaceraient la sécurité alimentaire et déclencheraient des conflits violents dans de nombreuses régions du monde.

Les activités humaines ont une grande influence sur le cycle global du carbone et utilisent environ 40 % de la productivité primaire nette liée à la photosynthèse [Rojstaczeret alii, 2001]. Globalement, environ 2 150 gigatonnes de carbone sont stockées dans les plantes et les sols. Les changements du climat et de l'utilisation des terres pourraient en libérer une fraction dans le prochain siècle, ce qui aurait pour effet d'accélérer le changement climatique. Il est donc crucial de préserver ces stocks en évitant la déforestation, le retournement des prairies, la dégradation et l'érosion des sols.

En 2004, l'agriculture a contribué directement à environ 14 % des émissions anthropiques mondiales de GES, tandis que des changements d'utilisation des sols comme la déforestation contribuaient à hauteur de 17 %. Afin de limiter le futur réchauffement planétaire à 2 °C, les émissions anthropiques de GES devront globalement diminuer d'au moins 50 % par rapport aux niveaux de 1990 d'ici 2050. L'agriculture n'est pas encore soumise à des plafonds d'émissions, bien que des plans d'action existent dans plusieurs pays.

Quantifier les émissions de GES provenant des activités agricoles est complexe. Tout d'abord, ces émissions sont très variables en raison du grand nombre d'agriculteurs individuels dans des conditions géographiques et climatiques très diverses, et leur mesure précise est difficile et coûteuse. Ensuite, l'incertitude scientifique est forte quant aux émissions de GES agricoles car elles impliquent une interaction complexe de facteurs comme le climat, le type de sol et les modes de production. Les options d'atténuation doivent améliorer l'éco-efficacité des systèmes agricoles en réduisant les émissions de GES par unité de produits végétaux ou animaux.

De nombreuses pratiques agricoles peuvent potentiellement réduire les émissions de GES, en particulier une meilleure gestion des terres cultivées et des pâturages ou la restauration des terres dégradées [Smithet alii, 2008]. D'autres approches pourraient jouer un rôle significatif : réduire l'excès de fertilisation azotée ; substituer les engrais azotés minéraux par la fixation biologique d'azote ; améliorer la nutrition des ruminants pour réduire le méthane issu de la fermentation entérique ; améliorer la gestion des effluents d'élevage. La séquestration du carbone dans les sols, en plus de réduire les émissions nettes agricoles, peut également jouer un rôle majeur dans la compensation des émissions de CO2 provenant d'autres secteurs. Le potentiel technique mondial d'atténuation de l'agriculture d'ici 2030, en considérant tous les gaz à effet de serre, est estimé à 5 500-6 000 Mt CO2-eq par an, et la moitié de ce potentiel pourrait être atteint en théorie pour des prix du carbone de 50 dollars par tonne de CO2-eq [Giec, 2007].

En outre, les émissions de GES peuvent être réduites en remplaçant les combustibles fossiles par des sous-produits agricoles (par exemple, du biogaz issu de la fermentation anaérobie de résidus de récolte et d'effluents d'élevage) et par des cultures énergétiques dédiées, comme des graminées pérennes ou des taillis à courte rotation. On estime que le potentiel économique d'atténuation de l'énergie de la biomasse provenant de l'agriculture est du même ordre de grandeur que celui de l'atténuation directe des GES dans le secteur agricole [Smithet alii, 2008]. Cependant, la production de biocarburants à partir de cultures alimentaires (souvent subventionnées) accroît la demande de terres cultivées, entraîne des changements d'usage des sols et contribue à la hausse des prix des matières premières agricoles. L'expansion des biocarburants aux dépens des cultures alimentaires contribue ainsi à la déforestation et, de manière indirecte, aux émissions de CO2 de l'agriculture.

La sécurité alimentaire face au changement climatique

En 1996, le Sommet alimentaire mondial organisé sous l'égide de la FAO a défini la sécurité alimentaire comme une " situation qui existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture saine, suffisante et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active " [FAO, 2002]. Cette définition comprend quatre dimensions clés : disponibilité, stabilité, accès et utilisation des aliments.

La première dimension concerne la capacité globale du système agricole à satisfaire la demande alimentaire.

La deuxième, la stabilité, est liée au risque que les individus perdent, de façon temporaire ou permanente, leur accès aux ressources nécessaires pour satisfaire leurs besoins. La variabilité du climat est l'une des causes d'instabilité.

La troisième dimension, l'accès, traite du droit des individus à disposer de ressources adéquates, ce qui englobe le pouvoir d'achat, les droits fonciers et les droits traditionnels des populations rurales à jouir d'une part des terres communes. Des millions de personnes sont sous-alimentées car elles n'ont pas accès à une alimentation suffisante. Elles vivent principalement dans les zones rurales des régions tropicales et leur vulnérabilité est accrue par les tendances socio-économiques, démographiques et politiques limitant leur capacité à s'adapter au changement climatique [Morton, 2007]. La majorité des populations rurales touchées par l'insécurité alimentaire consomment plus de calories qu'elles n'en produisent sur leurs terres et sont donc aussi vulnérables aux hausses de prix. Comme les zones les plus pauvres deviennent progressivement plus intégrées au marché, elles devraient améliorer globalement leurs revenus et leur productivité, au prix d'une plus grande vulnérabilité aux chocs de prix.

La quatrième dimension, l'utilisation, englobe la sécurité alimentaire et les aspects qualitatifs de la nutrition, notamment les conditions sanitaires dans toute la chaîne alimentaire. Même les producteurs nets de denrées alimentaires ont souvent un apport calorique insuffisant, choisissant plutôt de dépenser de l'argent en sucre, viande et autres aliments coûteux [Naylor et Falcon, 2010]. Le changement climatique peut affecter la qualité des aliments : les cultures céréalières et fourragères, par exemple, ont des concentrations plus faibles en protéines et micronutriments si les concentrations atmosphériques en CO2 augmentent [Easterlinget alii, 2007].

À travers l'étude de scénarios plausibles, l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires [IFPRI, 2010] suggère que les prix agricoles réels pourraient poursuivre leur augmentation pendant la première moitié du xxie siècle. La hausse de la demande alimentaire liée à la croissance démographique et à l'accroissement des richesses pourrait dépasser l'offre alimentaire étant donné les impacts négatifs du changement climatique. Dans un scénario optimiste (forte croissance des revenus et faible croissance démographique), les hausses de prix pourraient avoisiner 30 % pour le riz, mais jusqu'à 100 % pour le maïs dans un scénario de référence (revenus moyens et croissance démographique). Dans le cas improbable d'une stabilisation parfaite des GES (continuation du climat actuel dans le futur), la hausse des prix des céréales serait réduite de moitié.

L'étude a révélé d'autres impacts sur la sécurité alimentaire. Le changement climatique diminue le bien-être humain, en particulier parmi les plus pauvres, en augmentant la proportion d'enfants souffrant de malnutrition par rapport à un monde où la concentration atmosphérique des GES serait stabilisée. Avec une forte croissance du revenu par habitant et sans altération du climat, la disponibilité en calories dans les pays à faible revenu pourrait atteindre près de 85 % de celle des pays développés en 2050. En revanche, dans le cas du scénario pessimiste, toutes les régions connaîtraient une baisse de la disponibilité en calories.

Vers des systèmes alimentaires intelligents face au climat

L'agriculture intelligente face au climat est définie comme une agriculture qui augmente durablement la productivité et la résilience (adaptation), réduit les émissions de GES (atténuation) et améliore la sécurité alimentaire et le développement [FAO, 2010]. Une intensification agricole durable permettrait de combler les déficits de rendement et d'augmenter l'efficacité d'utilisation des ressources naturelles par l'agriculture, en particulier dans les pays en développement. Cette stratégie pourrait améliorer la sécurité alimentaire et contribuer à atténuer les changements climatiques en mettant un terme à la déforestation et à l'expansion de l'agriculture sur des écosystèmes sensibles. Des systèmes plus productifs et résilients peuvent également avoir des effets secondaires bénéfiques comme la séquestration du carbone et des réductions de GES émis par unité de produit. Ces options gagnant-gagnant supposent de modifier la gestion de la biodiversité et des ressources naturelles (par exemple, conservation et restauration des sols, récupération et économies d'eau, utilisation accrue de la fixation biologique de l'azote et de systèmes intégrés comme l'agroforesterie, etc.). Toutefois, ces options sont actuellement limitées par les lacunes dans nos connaissances, ainsi que par un certain nombre d'obstacles économiques et institutionnels.

Les changements alimentaires et les politiques bioénergétiques peuvent contribuer au développement de systèmes alimentaires intelligents face au climat. Par exemple, passer d'une consommation de bœuf nourri au grain à celle de volaille, de porc ou de bœuf nourri à l'herbe et ne pas utiliser les cultures alimentaires comme source de biocarburants pourrait considérablement améliorer la disponibilité mondiale de calories et réduire les impacts environnementaux de l'agriculture [Foleyet alii, 2011]. Il s'agit aussi de réduire les pertes après récolte, par l'amélioration du stockage et du transport des aliments dans les pays en développement. Dans les pays industrialisés, ce sont principalement les gaspillages d'aliments dans la distribution et la consommation qu'il faudra limiter. Des systèmes alimentaires intelligents face au climat nécessiteront donc de repenser toutes les étapes de la chaîne alimentaire, allant d'une meilleure gestion des ressources naturelles par des systèmes agricoles résilients à l'éducation des consommateurs, en passant par des évolutions des infrastructures de stockage, transport, transformation et vente au détail.

Réinvestir dans les systèmes agricoles et alimentaires nécessitera des financements considérables ainsi qu'une modification des accords commerciaux et réglementaires pour limiter la volatilité des prix, favoriser la transparence des marchés et encourager la coopération internationale dans le développement agricole et la protection de l'environnement rural.

Conclusion

Dans une large mesure, l'humanité contrôle désormais le destin de la biosphère mondiale et est confrontée à des choix cruciaux concernant son avenir. La poursuite du développement dépend de notre capacité à protéger la biosphère en enrayant les émissions de GES et en gérant les services écologiques et la biodiversité pour que les systèmes alimentaires mondiaux soient compatibles avec les limites planétaires de notre environnement. Cela nécessitera un effort majeur d'éducation et des mécanismes d'assurance et de redistribution favorisant une stabilisation de la population et une amélioration de la sécurité alimentaire mondiale. L'humanité ne pourra peupler durablement la Terre et pourvoir aux besoins de tous qu'à condition de ne pas céder à la cupidité de chacun.

Aussi, les politiques devraient viser à : (i) augmenter les revenus des plus pauvres et leur accès à la nourriture, aux ressources naturelles et à l'éducation pour assurer une sécurité alimentaire durable face au changement climatique ; (ii) investir dans l'agriculture intelligente face au climat, l'éducation des consommateurs et la réduction des pertes et gaspillages ; (iii) repenser les accords commerciaux internationaux pour trouver des compensations aux effets différenciés du changement climatique selon les régions du monde et (iv) réduire les émissions de gaz à effet de serre et planifier l'adaptation de l'agriculture afin de minimiser les effets néfastes du changement climatique sur la sécurité alimentaire [IFPRI, 2010].

 

Le blé et le changement climatique

Par rapport à un scénario de référence d'augmentation des rendements du blé grâce aux progrès technologiques, la simulation des effets du changement climatique (pour le scénario A1B du Giec, où les émissions de gaz à effet de serre augmentent jusqu'en 2050 et restent importantes jusqu'en 2100) montre des résultats convergents concernant des réductions importantes des rendements du blé espérés dans de nombreuses régions du monde (Europe, Afrique du Nord et subsaharienne, Amérique latine), et des augmentations dans de rares situations, comme en Asie centrale. L'ampleur de ces variations est encore incertaine, comme le montrent les différences entre les deux modèles climatiques utilisés.
Afficher les médias