Asie du Sud-est : Inventer la coopération environnementale

Date: 2010
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Asie du Sud-est : Inventer la coopération environnementale
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Sommaire de l'article
LA POPULATION URBAINE EN ASIE DU SUD
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L'Asie du Sud-Est aborde de manière très différenciée la question de la durabilité des villes. Les réponses varient selon le niveau de reconnaissance de l'enjeu, des ressources économiques et de l'organisation des autorités locales. Pourtant les pollutions les plus critiques pour la région, dont la pollution atmosphérique, pourraient être combattues plus efficacement par des actions concertées.

Les neuf pays qui composent l'Asie du Sud-Est Singapour, Philippines, Indonésie, Thaïlande, Brunei, Myanmar, Vietnam, Laos et Cambodge. ne se trouvent pas tous au même stade de développement et n'affichent pas tous la même croissance. Leurs politiques de développement urbain durable se révèlent donc très disparates, puisqu'ils sont loin de consacrer tous les mêmes ressources techniques, administratives et financières à la construction de villes durables. Ainsi, les efforts consentis pour faire progresser les trois composantes (sociale, économique et environnementale) de la durabilité urbaine sont dictés par une relation triangulaire qui fixe les priorités de l'allocation des ressources. Les forces de la mondialisation qui influencent considérablement l'ouverture et la réceptivité des pays de la région à la protection de l'environnement semblent étroitement liées à la capacité et à l'engagement de ces derniers à se conformer aux normes reconnues à l'échelle mondiale. Ce focus explore les caractéristiques de trois ensembles de pays, qui diffèrent dans leur propension et leur faculté à construire des villes durables. Il s'attache tout particulièrement aux pays dont l'économie est plus ouverte au marché et à ceux qui souffrent de la pollution urbaine.

On peut répartir les neuf États-nations qui constituent l'Asie du Sud-Est en trois sous-ensembles. Singapour forme une catégorie à part entière, car cette cité-État est une démocratie autoritaire favorable aux entreprises. Avec ses réseaux mondialement intégrés, ses acquisitions technologiques et son expertise financière, Singapour veille à sa manière à protéger son environnement densément bâti.

Le deuxième ensemble regroupe les pays procapitalistes. Bien que rencontrant davantage de difficultés sur la voie de l'intégration mondiale, notamment en raison des limitations imposées par leur politique intérieure, la Malaisie, la Thaïlande, l'Indonésie, Brunei et les Philippines suivent de près les normes environnementales occidentales lorsqu'ils définissent leur politique urbaine.

Le troisième ensemble comprend les économies en transition qui sont en train d'abandonner la planification centralisée au profit du jeu du marché, à savoir le Myanmar, le Vietnam, le Cambodge et le Laos. Si cet ensemble de pays, moins urbanisé et moins industrialisé, est généralement moins touché par la dégradation de l'environnement et par la pollution, il dispose également de moins de ressources et de compétences technologiques à déployer pour la préservation de l'environnement. À première vue, il semblerait que le degré d'adhésion implicite de ces trois groupes de pays à la cause du développement urbain durable corresponde peu ou prou à leur niveau d'urbanisation (cf. tableau 1).

Singapour, une cité-État puissante et mondialement intégrée

Depuis 1965, Singapour travaille à son intégration mondiale via le libre-échange et les investissements internationaux et intérieurs, et s'efforce donc de faire avancer le développement de son système éducatif, de son infrastructure et de son industrie, laquelle est adossée aux progrès technologiques. Dans sa liste des priorités économiques, la protection de l'environnement et la valorisation esthétique de son paysage, qui s'urbanise rapidement, sont perçues comme des impératifs, à la fois pour séduire les multinationales et pour procurer une bonne qualité de vie à ses citoyens, aux termes d'une politique " développementaliste " Le développementalisme est une théorie économique selon laquelle le meilleur moyen de se développer pour les pays les moins avancés consiste à favoriser un marché intérieur solide et diversifié, et à imposer des droits de douane élevés sur les biens importés. -1. Cette politique vise à construire une nation moderne en améliorant les conditions matérielles de l'électorat, dont il est alors plus facile de conserver le soutien politique.Le ministère singapourien de l'Environnement et des ressources en eau bénéficie de l'appui d'un État riche, qui tient résolument à instaurer un environnement propre et écologique et qui aspire à la durabilité environnementale à long terme. Disposant d'instruments efficaces et d'un personnel qualifié, et pouvant compter sur les moyens financiers considérables dégagés par les excédents budgétaires, ce ministère applique donc des programmes de protection de l'environnement assortis de sanctions sévères. Sur le plan organisationnel, la préservation et la protection de l'environnement reposent sur trois piliers : les compétences des entreprises, l'efficience du secteur public et la participation de la population2. Le ministère encourage par exemple l'intégration de nouvelles initiatives environnementales dans les contrats avec les entreprises, lors de l'achat de matériaux et dans des opérations qui doivent non seulement se conformer aux meilleures pratiques environnementales, mais aussi dégager un rendement économique incitant au réinvestissement. Là encore, cette priorité exemplaire donnée à la mise à profit des synergies entre l'environnement et l'économie est relayée par un appareil législatif et réglementaire étoffé, qui encadre le pilotage, l'évaluation, l'audit et les sanctions.

Les économies procapitalistes

À l'exception de Brunei, qui subit les contrecoups successifs des récessions apparues en Occident, les pays de ce groupe sont étroitement intégrés aux forces de la mondialisation. Ces forces alimentent le rythme alerte de l'urbanisation, ainsi que les importations et la reproduction locale de biens de consommation. Après quatre décennies d'investissements étrangers dans l'industrie et les services, les transferts de technologies et les innovations locales permettent à ces pays de participer aux échanges mondiaux. Parallèlement, un délitement urbain symptomatique, qui se traduit par un engorgement de la circulation, par de la pollution et par la disparition des espaces collectifs, gagne du terrain.

Dans le même temps, la montée en puissance d'une classe moyenne de plus en plus aisée, qui engendre une forte augmentation du nombre de véhicules en circulation, entraîne une mutation des modes de consommation et un étalement urbain qui progresse de manière presque aléatoire, au gré de l'urbanisation. Des travaux antérieurs tels que ceux de Sham Sani ont révélé que les capitales comme Jakarta, Bangkok, Kuala Lumpur et Manille enregistrent de fortes concentrations de particules en suspension, qui résultent essentiellement d'une intensification de la circulation automobile et de l'industrialisation, ainsi que du manque d'efficacité des mesures antipollution3.

Bangkok, ville primatiale (primate city ou ville de premier plan) dans la région, regroupe près d'un quart des 21 millions de véhicules du parc automobile thaïlandais dans sa zone métropolitaine très embouteillée. Les émissions de polluants atmosphériques (particules en suspension, monoxyde de carbone et dioxyde de soufre) y atteignent des niveaux inacceptables. Sachant que la consommation de carburant devrait plus que doubler entre 1995 et 2015, les mesures correctives introduites dans la capitale thaïlandaise misent de plus en plus sur la technologie (dispositifs anti-émissions, gestion du trafic routier et sanctions), plutôt que sur une limitation du nombre de véhicules autorisés à circuler.

À Jakarta, en Indonésie, le niveau des émissions polluantes est proche de celui de Bangkok. Selon un rapport récent de la Banque mondiale, la pollution produite par les particules en suspension causerait de 1 200 à 2 300 décès et de 184 000 à 541 000 crises d'asthme chaque année. L'Indonésie, qui est l'un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre de la région, a engagé une série de mesures destinées à atténuer la dégradation de son environnement. Néanmoins, en raison de l'étendue de la pauvreté rurale dans ce pays et des pressions internationales qui la contraignent à protéger son immense forêt pluviale tropicale, l'Indonésie oriente ses priorités de développement durable davantage sur ses zones rurales que sur ses villes. De plus, compte tenu des difficultés rencontrées par les autorités pour faire respecter la législation financière, technique et environnementale, les effets sur le comportement des pollueurs et les contrôles de la qualité de l'environnement urbain restent minimes. Ainsi, jusqu'en 2005, l'Agence nationale indonésienne de gestion de l'impact sur l'environnement (Bapedal) n'était pas habilitée à faire appliquer les normes d'émission, ni à poursuivre les entreprises polluantes4.

De manière générale, les pays de ce deuxième groupe sont incapables d'améliorer leurs performances environnementales en milieu urbain faute d'autorités de réglementation crédibles, dotées de ressources adéquates, et en particulier d'un savoir-faire politique et technique qui leur permettrait de faire respecter la législation environnementale4. La plus grande région métropolitaine de Malaisie, la vallée du Klang, dans laquelle se situe la capitale, Kuala Lumpur, est notoirement tributaire de l'automobile en raison de l'absence d'un réseau de transport public efficient qui desservirait des zones péri-urbaines très dispersées. Aux Philippines, la métropole de Manille constitue une autre ville primatiale où les niveaux de pollution atmosphérique dépassent largement les valeurs préconisées par l'Organisation mondiale de la santé. Le coût de la gestion de cette pollution y est prohibitif et dépasse les moyens financiers du pays.

Les économies en transition

L'urbanisation est généralement plus lente dans les pays du troisième groupe que chez leurs voisins d'Asie du Sud-Est. La plupart d'entre eux restent en effet des économies rurales. En raison de leur système économique relativement fermé, où l'industrialisation amorcée par les investissements directs étrangers est bien moins marquée, le développement urbain durable relève, pour les autorités, davantage de la rhétorique que de la pratique. Les moyens matériels limités et le manque de savoir-faire à l'échelon national émoussent encore tout sentiment d'urgence à cet égard, au point que nous avons exclu de l'analyse trois pays de ce groupe : le Myanmar, le Laos et le Cambodge.

Le quatrième, le Vietnam, est le pays le plus peuplé de cet ensemble, avec 85 millions d'habitants, dont près de 30 % vivent en zone urbaine. D'ici 2020, selon les projections, la population urbaine devrait atteindre 46 % du total5. Étant donné l'ampleur de son urbanisation et son industrialisation plus poussée, ce pays accorde davantage d'attention au développement urbain durable axé sur la protection de l'environnement. Depuis 1988, de nombreuses de villes vietnamiennes déploient ainsi le concept d'éco-cité, qui vise à construire des villes " vertes, propres et belles ". Les efforts des municipalités produisent par ailleurs quelques résultats positifs sur le plan de la lutte contre la pollution atmosphérique urbaine. Par exemple, à Ho Chi Minh-Ville, qui compte 5 millions d'habitants, on dénombre plus de 20 000 petites usines familiales fonctionnant avec un matériel et une technologie dépassés, aux effets néfastes pour la santé, mais les autorités municipales s'efforcent d'en faire progressivement disparaître quelques milliers situés dans les quartiers résidentiels et à la périphérie. Les plans d'aménagement urbain commencent, eux aussi, à s'attaquer à la pollution engendrée par les plus d'1,5 million de motocyclettes, qui roulent pour la plupart à l'essence au plomb, tout en favorisant le développement des transports publics. Cependant, les effets à long terme de cette lutte contre la pollution dans un Vietnam en pleine urbanisation ne sont pas encore manifestes.

pour une coopération internationale

Jusqu'ici, à l'exception de Singapour, les pays d'Asie du Sud-Est se contentent de parler du développement urbain durable mais ne prennent toujours pas de mesures concrètes, relayées par de vrais moyens financiers et techniques. Les carences des institutions et des autorités de contrôle freinent la construction d'un environnement plus solide et plus durable. Singapour se distingue néanmoins en ceci qu'il s'efforce de protéger son espace physique restreint. Cependant, la pollution atmosphérique ne connaît pas de frontières, et la qualité de l'air de la cité-État pourrait donc être altérée par les sources polluantes à proximité. On peut tirer de ces constats deux types d'enseignement. Tout d'abord, si l'on ne débloque pas des moyens financiers et technologiques suffisants pour gérer les effets néfastes de la pollution, l'urbanisation et l'industrialisation risquent d'entraîner des dégradations de l'environnement qui nécessiteront des mesures de remise en état tout aussi onéreuses. Ensuite, puisque la pollution franchit les frontières, il faut intensifier la coopération internationale entre les autorités nationales des pays d'Asie du Sud-Est. À mesure que la mondialisation tirée par l'Occident, et peut-être aussi par la Chine, accentuera son impact sur la région et que l'urbanisation s'accélèrera, l'on peut penser que les préoccupations relatives à l'urbanisation durable et aux programmes d'action gagneront en importance.

LA POPULATION URBAINE EN ASIE DU SUD

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