Anthropocène : les implications humaines et politiques d’une nouvelle époque géologique

Date: 21 oct 2016
Régions:
Sommaire de l'article

Entretien avec Christophe Bonneuil, Historien au Cnrs et co-auteur de L'événement Anthropocène. La Terre l'histoire et nous (Seuil, Point Histoire, 2016), avec Stéphanie Leyronas et Clémence Lobut (AFD)

Juin 2016

Comment et quand naît le concept d’anthropocène et que recouvre-t-il ?

Christophe Bonneuil : Le terme « Anthropocène » a été utilisé la première fois en février 2000 par Paul Crutzen, qui a reçu le prix Nobel de chimie en 1995 pour ses travaux sur la couche d’ozone. Il témoigne ainsi du fait que « L’empreinte humaine sur l’environnement planétaire est devenue si vaste et intense qu’elle rivalise avec certaines des grandes forces de la Nature en termes d’impact sur le système Terre. » Le terme a ensuite été repris par des scientifiques de diverses disciplines œuvrant conjointement aux sciences du « système Terre ».

L’Anthropocène est un nouveau moment de l’histoire de la Terre, dans laquelle les activités humaines sont devenues force tellurique. Anthropocène vient d’ « anthropos », l’humain, et de « kainos », nouveau. Cela signifie donc littéralement le nouvel âge des humains. Sous le coup des activités humaines, la Terre change de régime d’existence géologique. Extinction de la biodiversité et recul des forêts, évolution de la composition de l’atmosphère, acidification des océans, modification du cycle de l’azote, de l’eau, du phosphore, etc. : notre planète est altérée et sort de l’Holocène, la période d’un peu moins de 12 000 ans depuis la dernière glaciation.

L’empreinte humaine sur la terre est évidente : les humains charrient aujourd’hui plus de terre, de roche et de sédiments que les eaux et les vents réunis, 90 % de la photosynthèse se fait dans des espaces plus ou moins gérés par les humains, le poids des humains et de leur bétail représente 97 % du poids des vertébrés terrestres, ne laissant que 3 % aux 20 000 autres vertébrés de la planète, oiseaux, reptiles, amphibiens ou mammifères, le nombre de séismes importants a été multiplié par 20 aux États-Unis par rapport au XXe siècle à cause de l’exploitation des gaz de schiste, la fonte des glaces polaires change le jeu des forces qui s’exercent sur la croûte terrestre au point de modifier le volcanisme global, etc. Les humains sont donc non seulement une force de changement climatique, comme on le sait bien maintenant, mais aussi une force géologique, qui influence autant l’histoire de notre Terre que les facteurs naturels, comme les variations de l’activité solaire ou la tectonique des plaques par exemple. L’Anthropocène est le signe de notre puissance « géologique », mais aussi de notre impuissance politique.

Ce nouvel âge géologique est-il reconnu scientifiquement ?

B. B. : Malgré un consensus de plus en plus fort au sein de la communauté scientifique et dans la sphère politique, les géologues n’ont pas encore officiellement validé une nouvelle époque. Au sein de l’Union Internationale des Sciences Géologiques, la Commission Internationale de Stratigraphie tient à jour le calendrier officiel, chrono-stratigraphique, des 4,54 milliards d’années de notre planète. Cette commission a créé un groupe de travail sur l’Anthropocène en 2009, qui rendra son rapport en 2018, et c’est en 2020 que l’Union votera pour valider ou non la nouvelle époque. Mais faut-il attendre la bénédiction des géologues pour parler d’un nouveau régime d’existence de notre Terre ? Pour percevoir ce qui nous arrive, faut-il se limiter aux critères de preuve « dure des stratigraphes ? Les bulles des carottes glaciaires et la composition de l’atmosphère sont peut-être des marqueurs aussi importants, tout comme l’extinction de biodiversité, l’acidité des océans, le cycle de l’eau, du carbone ou de l’azote.

Pour le président du groupe de travail sur l’Anthropocène lui-même, Jan Zalasiewicz, « L’Anthropocène, ce n’est pas juste la question de savoir si on peut détecter la présence humaine dans la stratigraphie, c’est la question d’un changement de la Terre en tant que système ». Cela reflète une vision systémique de la Terre, comme un ensemble de compartiments, la lithosphère, l’atmosphère, l’hydrosphère, la cryosphère, la biosphère etc. qui sont reliés entre eux par d’incessants flux de matière et d’énergie.

L’utilisation de ce terme est une audace intellectuelle car nous n’avons qu’un recul de quelques siècles sur l’Anthropocène, contrairement à l’Holocène (plusieurs milliers d’années) et au Pléistocène (plusieurs millions d’années). Pour les divers spécialistes venus de l’écologie, la géologie, la climatologie, l’océanographie ou la chimie de l’atmosphère, qui se sont fédérés dans ce champ interdisciplinaire nouveau des « sciences du système terre », il n’y a cependant pas de doute : la Terre a changé d’état par rapport à son équilibre de l’Holocène. Ce qui nous arrive n’est pas qu’une crise écologique globale, mais une révolution géologique.

Quels récits politiques se sont développés à partir du concept d’Anthropocène ? En quoi nous éclaire-t-il sur nos modes de production et de consommation ?  

C. B. : Les critiques de nos modes de consommation existent déjà chez Diderot ou chez des socialistes comme William Morris à la fin du XIXe siècle. Mais malgré l’ancienneté de ces critiques, elles n’ont pu dévier les trajectoires de nos sociétés. La prise en compte du concept d’Anthropocène et des phénomènes qu’il englobe varie très largement au sein des différents courants politiques. D’une vision naturalisante où dominent les arènes scientifiques internationales à une approche éco-marxiste, les conclusions en termes de projets politiques peuvent être radicalement différentes. Ces différentes visions politiques sont liées à un débat plus scientifique sur la datation du passage de l’Holocène à l’Anthropocène. Quatre géo-récits me paraissent particulièrement intéressants en ce qu’ils nous éclairent tous différemment sur nos modes de production et de consommation. Ils décrivent des schémas moraux et politiques et des visions de nos sociétés distincts et nous invitent à travers des agendas politiques spécifiques à emprunter des chemins distincts.

Pour William Ruddiman, paléoclimatologue de l’université de Virginie, ce serait au néolithique, il y a 5 000 ans, que les humains auraient émis – par la déforestation, les rizières et l’élevage – suffisamment de gaz à effet de serre pour modifier la trajectoire climatique de la Terre. L’origine de l’Anthropocène serait donc l’agriculture et les responsables l’espèce humaine toute entière.

Un deuxième commencement possible a été proposé en 2015 dans la revue Nature, par le climatologue Simon Lewis et le géographe Mark Maslin. Ils suggèrent de faire débuter notre nouvelle époque géologique avec la conquête européenne de l’Amérique. Cet acte de naissance de la mondialisation décimera la population amérindienne, ce qui aura pour conséquence 60 millions d’hectares de champs revenant à la friche et la forêt et une chute de la concentration de l’atmosphère en carbone d’environ 279 ppm en 1492 à environ 272 ppm en 1610. Le colonialisme européen et le capitalisme naissant seraient ainsi à l’origine d’une nouvelle force géologique. Ces deux scenarii restent néanmoins fragiles : l’Holocène ne s’est probablement achevé ni il y a 5000 ans ni en 1610 puisque la concentration en gaz à effet de serre, si elle varie à ces deux moments, ne sort pas de la fourchette de valeurs de l’Holocène.

Ce n’est qu’en 1809 que cette concentration explose et dépasse les valeurs holocéniques pour atteindre 290 ppm à la fin du XIXe siècle et 400 ppm aujourd’hui. Ce serait donc au début du XIXe siècle que l’atmosphère terrestre sort de l’Holocène. Avec l’usage massif du charbon, le carbone accumulé dans la lithosphère pendant des centaines de millions d’années s’est retrouvé projeté en quelques décennies dans l’atmosphère, d’où la proposition de Paul Crutzen de placer notre déraillement hors de l’Holocène avec la révolution industrielle, de nouveaux modèles de développement par la colonisation et la concurrence économique.

Enfin, et c’est le 4e commencement possible, certains considèrent que la carbonisation de l’atmosphère depuis 1800 s’est faite de façon lente et progressive, sans pic clair, sans « golden spike ». Pour faire accepter une nouvelle époque à tous les géologues, ils recherchent donc des marqueurs plus tranchants. Jan Zalasiewicz, président du Groupe de travail sur l’Anthropocène de la Commission Stratigraphique Internationale, considère que les radio-éléments, auparavant inconnus sur Terre, largués par les premières explosions nucléaires de 1945 sont une marque stratigraphique bien nette. Dans ce quatrième scénario, la rupture est marquée par la démesure de la course à la puissance de la guerre froide qui transforme la planète entière en laboratoire d’expérience. C’est l’âge du déchet et l’essor de la société de consommation de masse.

Changer de désignation est-il porteur de changement ?

C. B. : L’Anthropocène permet une prise de conscience essentielle : nous ne vivons pas une crise environnementale mais une révolution géologique d’origine humaine. Il met en lumière le constat que la Terre connaît aujourd’hui des conditions inconnues depuis des milliers voire des millions d’années. Les humains n’ont jamais eu à faire face à une telle situation. La dernière fois qu’il y a eu autant de carbone dans l’atmosphère qu’aujourd’hui, c’était au Pliocène, il y a 2,6 à 5 millions d’années. Au rythme actuel, la moitié des espèces animales et végétales de l’Holocène aura disparu en 2100. La dernière crise d’extinction d’ampleur comparable remonte à 65 millions d’années, lors de la disparition des trois-quarts des espèces dont les dinosaures, à cause d’une météorite. Homo sapiens a 200 000 ans : nous et nos enfants avons à faire face à des états de la planète auxquels aucun humain n’a jamais été confronté. La sortie de l’Holocène n’est pas qu’un phénomène géologique mais une nouvelle condition humaine. Ce saut vers l’inconnu n’est pas le fait d’une météorite ou d’un autre évènement extérieur, mais c’est notre propre modèle de développement qui, ayant prétendu s’arracher aux limites de la planète, les percute brutalement.

Toutefois, le risque est grand que ce concept devienne un vecteur de démobilisation, d’apathie et de dépolitisation. Selon le récit classique actuel, l’espèce humaine aurait par le passé inconsciemment détruit la nature jusqu’à altérer le système-Terre. Ce ne serait qu’à la fin du XXe siècle que les scientifiques nous auraient ouvert les yeux. Ce récit est faux et dépolitise l’histoire longue de l’Anthropocène. Il est donc nécessaire de nous approprier politiquement ce concept, car il peut être porteur par une remise en question des conceptions sur laquelle la modernité s’est fondée.

Notre sortie de route géologique questionne la fiabilité de notre véhicule, la pertinence de notre carte. Elle interpelle nos visions modernes du monde, nos rapports à la Terre. Pour le philosophe Bruno Latour, l’Anthropocène est ainsi « le concept philosophique (…), anthropologique et politique le plus décisif jamais produit comme alternative aux idées de modernité ». Le projet moderne était d’arracher l’histoire à la nature, vue comme ressources ou comme environnement, séparée de l’homme ; de libérer le devenir humain de tout déterminisme naturel. Ce projet a échoué, puisque les dérèglements infligés à la Terre font un retour en tempête dans nos vies et notre géopolitique et nous ramènent à nos attachements par mille liens aux puissances d’agir de la Terre et de la vie.

Le concept d’anthropocène met à bas les promesses de perpétuer notre système économique en le modifiant à la marge. En passant des énergies renouvelables et vivantes au charbon, ressource inerte, la modernité industrielle s’est représentée la nature comme un magasin de ressources statiques : c’est ce que le philosophe Peter Sloterdijk a critiqué comme « nihilisme cinétique » de la modernité. Cela ne tient plus puisqu’en quittant l’Holocène, notre Terre se révèle mouvante. C’est aussi l’idéologie cartésienne d’une coupure entre les humains et tous les autres êtres regroupés dans le concept fourre-tout et externalisant de « nature » qui est mise à mal par l’Anthropocène. Les anthropologues Philippe Descola et Eduardo Viveiros et Castro ont appelé « naturalisme » cette façon occidentale si particulière de distribuer les rôles et les capacités entre humains et autres-qu’humains, ce clivage Nature/ Culture. Et ils en ont pointé la non-universalité tout comme la non-soutenabilité. Il est temps d’inventer ou réinventer d’autres représentations de la Terre et de ses êtres.

L’idée de « Progrès » ressort tout aussi cabossée de la sortie de route de l’Holocène. La promesse des Modernes d’édifier une société intentionnelle en faisant table-rase de la tradition et du passé a failli : avec le changement climatique, notre avenir ne semble aujourd’hui jamais avoir autant dépendu du passé. Le niveau des océans en 2300 ne dépendra pas tant des choix du XXIIe siècle que des nôtres aujourd’hui. Plus on avance sur la trajectoire en cours d’émissions de gaz à effet de serre, plus il sera trop tard, plus l’avenir sera contraint et rétréci par le passé. C’est tout le contraire de l’ancienne promesse de progrès comme arrachement futuriste au passé.

Ce sont aussi nos conceptions de la liberté, héritées de l’âge industriel, qui sont à revoir à l’aune de la nouvelle géologie. De Kant à Luc Ferry, notre modernité avait pensé la liberté comme arrachement à tout déterminisme naturel. Se soucier de la Terre et de la nature était vu comme une idée réactionnaire. Cette idéologie moderne, comme l’explique Sloterdijk, reposait sur une « ontologie des coulisses ». Par exemple, la science économique fait comme si la nature était infinie. Les circuits d’alimentation et de climatisation et les endettements écologiques sur lesquels reposaient nos édifices modernes de la Liberté étaient soigneusement cachés. Les travaux qui tracent les flux mondiaux de matière, d’énergie et de déchets, aujourd’hui et dans le passé, nous montrent combien chaque culture, chaque ordre social, chaque système politique tient par une certaine organisation de ces flux. Par exemple Tim Mitchell a montré que notre modèle de démocratie représentative s’est co-construit avec une base énergétique fossile, une géopolitique peu glorieuse et un endettement écologique destructeur avec le reste du monde. Comment alors refonder un nouveau modèle, plus démocratique en interne et moins prédateur vis-à-vis du reste du globe ?

Vivre dans l’Anthropocène, c’est donc habiter le monde non linéaire et peu prédictible des réponses du système Terre, ou plutôt de l’histoire-Terre. L’Anthropocène met en crise l’idéologie moderne de la nature, du progrès, de la liberté et de la démocratie, mais la crise n’est pas qu’intellectuelle. Un monde à +2°, et pire encore à +3-4°, où conduisent les engagements volontaires des États à la COP21, risque d’être terrible à vivre pour la grande majorité de l’humanité. Par exemple, suite à une sécheresse historique, un million de ruraux ont pris le chemin de l’exode vers les grandes villes syriennes entre 2007 et 2011 et cela a été un des facteurs déclencheur des insurrections qui ont ensuite débouché sur la guerre en cours. L’afflux de migrants du à cette guerre n’est probablement qu’un modeste avant-goût des crises migratoires futures de toute la bande de l’Afrique de l’Ouest au Moyen-Orient, boomerang de notre modernité pétrolière et climaticide, qui nous revient en plein cœur de l’Europe au XXIe siècle. Sur la trajectoire actuelle, 250 millions de réfugiés climatiques sont en effet annoncés par l’ONU pour 2050.

Là où la modernité promettait la paix universelle entre les hommes par la domination du globe, l’Anthropocène annonce la possibilité de la barbarie, voire la nécessité du conflit. Pour Le contrat naturel de Michel Serre, et pour bien des philosophes d’il y a 20 ans, l’enjeu essentiel était la réconciliation entre humains et non-humains. Il est frappant de voir combien le dernier livre de Bruno Latour, Face à Gaia, s’est éloigné de cela. Après avoir appelé à la paix, il appelle à une confrontation des peuples des terrestres, ou terriens, contre le peuple des modernes. Les modernes sont ceux qui se pensent séparés et au-dessus de la nature, et entendent poursuivre le processus de modernisation. Ils croient savoir que la Terre leur appartient. Les terriens sont ceux qui savent appartenir à la Terre et être de cette nature qui se défend : urbains occidentaux engagés dans la transition écologique, la décroissance ou la lutte pour laisser dans le sol 80 % des ressources fossiles ; ruraux et néoruraux attachés à un territoire, formant avec ses occupants une « nature qui se défend » contre le bétonnage, l’extractivisme et la « modernisation » ; communs fondés sur des systèmes de règles édictés par les communautés et visant à la préservation des ressources. Enfin, s’ajoutent à cette coalition des technologies traditionnelles et nouvelles : agro-écologie, éolien coopératif, etc. Ces coalitions de terriens forment ce que l’anthropologue Anna Tsing appelle la « troisième nature », celle qui résiste, ignore, subvertit et déjoue les plans de la seconde nature des Modernes.

Ainsi, à l’insu parfois du conscient moderne des scientifiques qui le portent et de leur « gestion » d’un « système terre » vu d’en haut, l’Anthropocène appelle à la mobilisation des victimes, des laissés-pour-compte et des tenus pour rien de cette modernité qui a déstabilisé la Terre.