Analyse | Produire et consommer durablement

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Sommaire de l'article
Les limites de la planète
Fortes émissions de gaz à effet de serre…
Fractures et richesse du continent africain
Les pays riches ont atteint leur consommation…
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L'objectif de développement durable n°12 engage les Etats à adopter des politiques de production et de consommation compatible avec le développement durable. Comment penser cet impératif ?

L’année 2015 a été marquée par deux évènements majeurs qui traduisent le souci grandissant de la communauté internationale de concilier nos modes de consommation et les enjeux environnementaux et sociaux auxquels nous devons faire face. Il s’agit d’abord des 17 objectifs de développement durable (ODD), adoptés par les Nations unies, et en particulier l’objectif 12 qui reconnaît le rôle essentiel et transversal de la consommation et de la production dans le développement durable. Il s’agit ensuite de la Conférence de Paris sur le climat où a été adopté à l’unanimité un accord qui fixe pour objectif de limiter le réchauffement climatique à moins de 2 °C, en visant la barre des 1,5 °C. L'accord doit être validé par les parlements des États parties et entrera en vigueur en 2020 : il appelle à une réorientation de l'économie mondiale et à une transformation profonde des modes de production et de consommation qui ont été développés au XXe siècle sur la base de l’exploitation des énergies fossiles.

La question n’est pas nouvelle : le Sommet de la Terre sur l'environnement et le développement, tenu à Rio en 1992, annonçait déjà l’espoir d'une économie soutenable. Il préconisait d'éliminer les modes de production et de consommation non durables au profit de ceux profitables à tous et dont la diffusion devait être encouragée. La déclaration de 27 principes et les 2 500 recommandations de l’Agenda 21 adoptés à cette occasion restent des références communes à tous les pays signataires engagés dans la construction d'un avenir durable.

Lors de la Conférence Rio+20 en 2012, les Nations unies ont réitéré leur soutien à cet agenda avec un programme d’actions (10 YFP) sur la production et la consommation durables, adopté à l’article 226 du texte final, « L’avenir que nous voulons ». Confié au Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), ce programme reposait sur cinq composantes : éducation et styles de vie, construction et immeubles, tourisme, information du consommateur et achats publics. Les pays étaient invités à mettre en place des structures participatives adéquates et à se doter de stratégies d’intervention. Mais, que signifient finalement les termes « production durable » et « consommation durable » ?

D’un point de vue environnemental, il s’agit de tendre vers une utilisation de produits et services qui répondent aux besoins de base et apportent une meilleure qualité de vie, tout en minimisant l’utilisation de ressources naturelles et de substances toxiques ainsi que l’émission de déchets et de polluants pendant le cycle de vie des produits et services. La production et la consommation durables doivent permettre de ne pas compromettre la satisfaction des besoins des générations futures.

L’objectif est bien de limiter les impacts et perturbations sur les principaux cycles naturels (eau, carbone, azote, phosphore) de l’ensemble des activités socio-économiques (procédés de production tout au long du cycle de vie ; régimes alimentaires ; modes d’habitat et de transport ; pertes et gaspillages ; etc.). Cette question est déjà éminemment complexe : ce qui peut apparaître comme une politique efficace dans un domaine peut avoir des répercussions néfastes dans un autre. Par exemple, élargir l’offre de biocarburants pour substituer des énergies renouvelables à des énergies fossiles peut aussi contribuer à faire peser des pressions sur la terre ou l’eau (RST 2010, Repère 4). Des pays visant leur sécurité alimentaire ou énergétique ont aussi acquis des terres à l’étranger, au détriment de l’accès au foncier des communautés locales. Un raisonnement qui se limiterait à une optimisation de l’efficacité des usages, en intra et en inter-usages, ne serait pas satisfaisant : la réduction net de l’impact de nos modes de vie sur les ressources est devenue une nécessité.

Encadré 1 | Objectif 12 : Établir des modes de consommation et de production durables

La consommation et la production durables encouragent à utiliser les ressources et l’énergie de manière efficace, à mettre en place des infrastructures durables et à assurer à tous l’accès aux services de base, des emplois verts et décents et une meilleure qualité de la vie. Elles contribuent à mettre en œuvre des plans de développement général, à réduire les coûts économiques, environnementaux et sociaux futurs, à renforcer la compétitivité économique et à réduire la pauvreté.
La consommation et la production durables visent à « faire plus et mieux avec moins », accroissant les gains socioéconomiques nets tirés des activités économiques en réduisant l’utilisation des ressources, la dégradation et la pollution tout au long du cycle de vie, tout en améliorant la qualité de la vie. Elles mettent en jeu différentes parties prenantes, entre autres les entreprises, les consommateurs, les décideurs, les chercheurs, les scientifiques, les détaillants, les médias et les organismes de coopération pour le développement.
Elles nécessitent également une démarche systémique et la coopération entre les différents acteurs qui opèrent dans la chaîne d’approvisionnement, depuis le producteur jusqu’au consommateur final. Elles passent par l’engagement des consommateurs en utilisant notamment la sensibilisation et l’éducation sur la consommation et les modes de vie durables, la fourniture d’informations adéquates aux consommateurs au moyen de normes et d’étiquettes et la pratique de marchés publics durables.

Objectifs de développement durable, Nations unies (2015)

Respecter les neuf limites de la planète

Les ressources naturelles exercent des fonctions de « puits et de maintien de la vie » (Rapport européen sur le développement, 2012), lesquelles font référence à la capacité des écosystèmes à réguler le cycle hydrologique, à absorber et recycler les déchets ou à maintenir la biodiversité. Ces systèmes naturels peuvent connaître des changements soudains et irréversibles si des points de basculement ou de dégradations ultimes sont atteints. Pour le monde vivant et la biodiversité, il s’agit de l’interruption brutale dans la chaîne trophique entre les espèces, c’est l’acidification et l’adaptation ou non des bactéries, ou bien encore la disparition des grands prédateurs, ou l’interruption de la pollinisation. Pour le climat, il s’agit d’un basculement thermodynamique brutal et la modification radicale des températures et des régimes de précipitations. Rockström et al. (2009) propose neuf limites planétaires (figure 1 | Les limites de la planète). Ces limites seraient sur le point d’être atteintes dans certains domaines tels que la consommation d’eau douce, les changements d’utilisation des sols, l’acidification des océans et l’interférence dans les cycles globaux du phosphore. Trois processus auraient dépassé le seuil d’alerte : le changement climatique, le taux de diminution de la biodiversité et l’interférence humaine avec les cycles de l’azote. Les autres limites sont la pollution chimique, la pollution atmosphérique par les aérosols et la diminution de la couche d’ozone.

Les limites de la planète

Selon Rockström, la plupart des neuf limites de notre planète sont le point d’être atteintes. Le changement climatique, l'érosion de la biodiversité ou l’interférence humaine avec les cycles de l’azote ont déjà largement dépassées ce seuil d'alerte.

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Les impacts croissants des activités humaines sur les quatre cycles du système global (eau, carbone, azote, phosphore) et, in fine, sur le climat et la biodiversité, sont observés de manière objective. Le terme « Anthropocène » est apparu dans certains écrits pour désigner l’époque géologique ayant débuté avec la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle et au cours de laquelle les activités humaines ont eu un impact majeur sur l’écosystème terrestre (Lire U. Svedin, dans RST 2012, Chapitre 6) : « en un peu plus de deux générations, l'humanité est devenue une force géologique à l'échelle de la planète » (Steffen et al., 2015).

Encadré 2 | Anthropocène : les implications humaines et politiques d’une nouvelle époque géologique

Le terme « Anthropocène » a été utilisé pour la première fois en février 2000 par Paul Crutzen, qui a reçu le prix Nobel de chimie en 1995 pour ses travaux sur la couche d’ozone. Il témoigne du fait que « l’empreinte humaine sur l’environnement planétaire est devenue si vaste et intense qu’elle rivalise avec certaines des grandes forces de la Nature en termes d’impact sur le système Terre. » Le terme a ensuite été repris par des scientifiques de diverses disciplines œuvrant conjointement aux sciences du « système Terre ».
L’Anthropocène est un nouveau moment de l’histoire de la Terre dans laquelle les activités humaines sont devenues force tellurique. Anthropocène vient d’« anthropos », l’humain, et de « kainos », nouveau. Cela signifie donc littéralement le « nouvel âge des humains ». Sous le coup des activités humaines, la Terre change de régime d’existence géologique. Extinction de la biodiversité et recul des forêts ; évolution de la composition de l’atmosphère ; acidification des océans ; modification du cycle de l’azote, de l’eau, du phosphore ; etc. : notre planète est altérée et sort de l’Holocène, la période d’un peu moins de 12 000 ans depuis la dernière glaciation.
L’empreinte humaine sur la Terre est évidente : les humains charrient aujourd’hui plus de terre, de roche et de sédiments que les eaux et les vents réunis ; 90 % de la photosynthèse se fait dans des espaces plus ou moins gérés par les humains ; le nombre de séismes importants a été multiplié par vingt aux États-Unis par rapport au XXe siècle à cause de l’exploitation des gaz de schiste ; la fonte des glaces polaires change le jeu des forces qui s’exercent sur la croûte terrestre au point de modifier le volcanisme global ; etc. Les humains sont donc non seulement une force de changement climatique, comme on le sait bien maintenant, mais aussi une force géologique, qui influence autant l’histoire de notre Terre que les facteurs naturels, comme les variations de l’activité solaire ou la tectonique des plaques par exemple. L’Anthropocène est le signe de notre puissance « géologique », mais aussi de notre impuissance politique.
Malgré un consensus de plus en plus fort au sein de la communauté scientifique et dans la sphère politique, les géologues n’ont pas encore officiellement validé l’entrée dans une nouvelle époque. Au sein de l’Union internationale des sciences géologiques, la Commission internationale de stratigraphie, qui tient à jour le calendrier officiel des 4,54 milliards d’années de notre planète, a créé un groupe de travail sur l’Anthropocène en 2009. Il rendra son rapport en 2018, et c’est en 2020 que l’Union votera pour valider ou non la nouvelle époque.
Le débat sur la datation du passage de l’Holocène à l’Anthropocène recouvre au moins quatre géo-récits, qui décrivent des schémas moraux et politiques et des visions de nos sociétés distinctes et nous invitent à travers des agendas politiques spécifiques à emprunter des chemins distincts.
Pour William Ruddiman, paléoclimatologue de l’université de Virginie, ce serait au néolithique, il y a 5 000 ans, que les humains auraient émis – par la déforestation, les rizières et l’élevage – suffisamment de gaz à effet de serre pour modifier la trajectoire climatique de la Terre. L’origine de l’Anthropocène serait donc l’agriculture et les responsables l’espèce humaine toute entière.
Un deuxième commencement possible a été proposé en 2015 dans la revue Nature par le climatologue Simon Lewis et le géographe Mark Maslin. Ils suggèrent de faire débuter notre nouvelle époque géologique avec la conquête européenne de l’Amérique. Cet acte de naissance de la mondialisation décimera la population amérindienne, ce qui aura pour conséquence 60 millions d’hectares de champs revenant à la friche et la forêt et une chute de la concentration de l’atmosphère en carbone d’environ 279 ppm en 1492 à environ 272 ppm en 1610. Le colonialisme européen et le capitalisme naissant seraient ainsi à l’origine d’une nouvelle force géologique. Ces deux scenarii restent néanmoins fragiles : l’Holocène ne s’est probablement achevé ni il y a 5 000 ans ni en 1610 puisque la concentration en gaz à effet de serre, si elle varie à ces deux moments, ne sort pas de la fourchette des valeurs de l’Holocène.
Ce n’est qu’en 1809 que cette concentration explose et dépasse les valeurs holocéniques pour atteindre 290 ppm à la fin du XIXe siècle et 400 ppm aujourd’hui. Ce serait donc au début du XIXe siècle que l’atmosphère terrestre sort de l’Holocène. Avec l’usage massif du charbon, le carbone accumulé dans la lithosphère pendant des centaines de millions d’années s’est retrouvé projeté en quelques décennies dans l’atmosphère. D’où la proposition de Paul Crutzen de placer notre déraillement hors de l’Holocène avec la révolution industrielle, de nouveaux modèles de développement par la colonisation et la concurrence économique.
Enfin, et c’est le quatrième commencement possible, certains considèrent que la carbonisation de l’atmosphère depuis 1800 s’est faite de façon lente et progressive, sans pic clair. Pour faire accepter une nouvelle époque à tous les géologues, ils recherchent donc des marqueurs plus tranchants. Jan Zalasiewicz, président du Groupe de travail sur l’Anthropocène de la Commission stratigraphique internationale, considère que les radio-éléments, auparavant inconnus sur Terre, largués par les premières explosions nucléaires de 1945 sont une marque stratigraphique bien nette. Dans ce quatrième scénario, la rupture est marquée par la démesure de la course à la puissance de la guerre froide qui transforme la planète entière en laboratoire d’expérience. C’est l’âge du déchet et l’essor de la société de consommation de masse.
L’Anthropocène permet une prise de conscience essentielle : nous ne vivons pas une crise environnementale mais une révolution géologique d’origine humaine. La dernière fois qu’il y a eu autant de carbone dans l’atmosphère qu’aujourd’hui, c’était au Pliocène, il y a 2,6 à 5 millions d’années. Au rythme actuel, la moitié des espèces animales et végétales de l’Holocène aura disparu en 2100. La dernière crise d’extinction d’ampleur comparable remonte à 65 millions d’années, lors de la disparition des trois-quarts des espèces dont les dinosaures, à cause d’une météorite. Homo sapiens a 200 000 ans : nous et nos enfants avons à faire face à des états de la planète auxquels aucun humain n’a jamais été confronté. La sortie de l’Holocène n’est pas qu’un phénomène géologique mais une nouvelle condition humaine. Ce saut vers l’inconnu n’est pas le fait d’une météorite ou d’un autre évènement extérieur, mais c’est notre propre modèle de développement qui, ayant prétendu s’arracher aux limites de la planète, les percute brutalement.
Toutefois, le risque est grand que ce concept devienne un vecteur de démobilisation, d’apathie et de dépolitisation. Selon le récit classique actuel, l’espèce humaine aurait par le passé inconsciemment détruit la nature jusqu’à altérer le système-Terre. Ce ne serait qu’à la fin du XXe siècle que les scientifiques nous auraient ouvert les yeux. Ce récit est faux et dépolitise l’histoire longue de l’Anthropocène. Il est donc nécessaire de nous approprier politiquement ce concept, car il peut être porteur d’une remise en question des conceptions sur laquelle la modernité s’est fondée.
Le concept d’anthropocène met à bas les promesses de perpétuer notre système économique en le modifiant à la marge. En passant des énergies renouvelables et vivantes au charbon, ressource inerte, la modernité industrielle s’est représentée la nature comme un magasin de ressources statiques. C’est aussi l’idéologie cartésienne d’une coupure entre les humains et tous les autres êtres regroupés dans le concept fourre-tout et externalisant de « nature » qui est mise à mal par l’Anthropocène.
L’idée de « progrès » ressort tout aussi cabossée de la sortie de route de l’Holocène. La promesse des Modernes d’édifier une société intentionnelle en faisant table-rase de la tradition et du passé a failli. Avec le changement climatique, notre avenir ne semble aujourd’hui jamais avoir autant dépendu du passé. Plus on avance sur la trajectoire en cours d’émissions de gaz à effet de serre, plus l’avenir sera contraint et rétréci par le passé. C’est tout le contraire de l’ancienne promesse de progrès comme arrachement futuriste au passé.
Ce sont aussi nos conceptions de la liberté, héritées de l’âge industriel, qui sont à revoir à l’aune de la nouvelle géologie. Les endettements écologiques sur lesquels reposaient nos édifices modernes de la Liberté étaient soigneusement cachés. Les travaux qui tracent les flux mondiaux de matière, d’énergie et de déchets, aujourd’hui et dans le passé, nous montrent combien chaque culture, chaque ordre social, chaque système politique tient par une certaine organisation de ces flux.
L’Anthropocène met donc en crise l’idéologie moderne de la nature, du progrès, de la liberté et de la démocratie. Là où la modernité promettait la paix universelle entre les hommes par la domination du globe, l’Anthropocène annonce la possibilité de la barbarie, voire la nécessité du conflit. Pour Le contrat naturel de Michel Serre, et pour bien des philosophes d’il y a vingt ans, l’enjeu essentiel était la réconciliation entre humains et non-humains. Il est frappant de voir combien le dernier livre de Bruno Latour, Face à Gaia, s’est éloigné de cela. Après avoir appelé à la paix, il appelle à une confrontation des peuples des terrestres, ou terriens, contre le peuple des modernes. Les modernes sont ceux qui se pensent séparés et au-dessus de la nature, et entendent poursuivre le processus de modernisation. Ils croient savoir que la Terre leur appartient. Les terriens sont ceux qui savent appartenir à la Terre et être de cette nature qui se défend : urbains occidentaux engagés dans la transition écologique, la décroissance ou la lutte pour laisser dans le sol 80 % des ressources fossiles ; ruraux et néoruraux attachés à un territoire, formant avec ses occupants une « nature qui se défend » contre le bétonnage, l’extractivisme et la « modernisation » ; communs fondés sur des systèmes de règles édictés par les communautés et visant à la préservation des ressources. Enfin, s’ajoutent à cette coalition des technologies traditionnelles et nouvelles : agro-écologie, éolien coopératif, etc. Ces coalitions de terriens forment ce que l’anthropologue Anna Tsing appelle la « troisième nature », celle qui résiste, ignore, subvertit et déjoue les plans de la seconde nature des Modernes.
Ainsi, à l’insu parfois du conscient moderne des scientifiques qui le portent et de leur « gestion » d’un « système Terre » vu d’en haut, l’Anthropocène appelle à la mobilisation des victimes et des laissés-pour-compte de cette modernité qui a déstabilisé la Terre.

Lire l'intégralité de l’entretien avec Christophe Bonneuil

Concernant le climat, les rapports successifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publiés depuis 1990 ont démontré sans ambiguïté que les activités humaines, notamment l’usage des énergies fossiles, ont conduit à une hausse exceptionnelle des émissions de gaz à effet de serre (GES), qui se sont établies à 32,3 Gt en 2014. Leurs impacts récents sur les systèmes physiques et socio-économiques touchent tous les continents et océans. Ils sont la cause dominante du réchauffement observé depuis le milieu de XXe siècle1 (figure 2 | Fortes émissions de gaz à effet de serre attendues au XXIe siècle). Dans de nombreuses régions, l’évolution des précipitations a modifié les systèmes hydrologiques, affectant les ressources en eau en quantité et qualité2. Les événements extrêmes de températures élevées et de fortes précipitations ont augmenté. De nombreuses espèces terrestres, d’eau douce ou marines ont disparu, ou ont modifié leur répartition géographique, leurs activités et leurs interactions3. L’acidification des océans attribuée aux activités humaines a eu un impact sur les organismes marins4. Les impacts négatifs du changement climatique sur les rendements des cultures ont été plus fréquents que les impacts positifs5.

1 Niveau de confiance : extrêmement élevée (Cf. rapport GIEC, 2014)

2 Niveau de confiance : moyen (Cf. rapport GIEC, 2014)

3 Niveau de confiance : élevé (Cf. rapport GIEC, 2014)

4 Niveau de confiance : moyen (Cf. rapport GIEC, 2014)

5 Niveau de confiance : élevé (Cf. rapport GIEC, 2014)

Fortes émissions de gaz à effet de serre attendues au XXIe siècle

Les GES sont et resteront la principale cause du réchauffement atmosphérique que l'on peut observé depuis le milieu du XXe siècle. Une observation qui souligne clairement la responsabilité humaine dans l'atténuation des émissions.
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Le climat n'est qu'un aspect des changements globaux et complexes qui se produisent dans les cycles biochimiques mondiaux. « L'altération des cycles de l'azote et du phosphore représente pour la planète un défi majeur qui n'a pas encore reçu assez d'attention », soulève le rapport du PNUE « Our Nutritient World – The challenge to produce more food and energy with less pollution » (2013).

Les analyses historiques réalisées enfin sur l’évolution de la biodiversité à l’échelle mondiale convergent aussi autour de conclusions préoccupantes. Depuis le début de l’ère industrielle, la réduction de la biodiversité terrestre a déjà conduit à la disparition d’environ 50 % de celle-ci (CGDD, 2010) et à la forte diminution des ressources halieutiques : entre 1970 et 2010, 39 % des espèces terrestres ont disparu, 76 % des espèces d’eau douce et 39 % des espèces marines (WWF, 2014). Cette tendance à l’érosion s’est accélérée au cours des cinquante dernières années. Cinq grands facteurs sont à la source de ces évolutions, dans des proportions différentes selon les régions : les changements dans l’utilisation des sols (déforestation, urbanisation, infrastructures) ; la surexploitation des ressources ; les pollutions locales et diffuses ; les introductions d’espèces exotiques envahissantes et le changement climatique. Les transformations dans l’usage des sols ont été historiquement les plus décisives.

Des dégradations aux causes multiples

Si les impacts sont clairement analysés, les mécanismes sous-jacents à ces évolutions, et à leur accélération depuis la moitié du XXe siècle, sont plus controversés. La croissance démographique est l’un des principaux accélérateurs de l’utilisation des ressources naturelles. La population mondiale ayant plus que quadruplé depuis le début du XXe siècle, cette augmentation est porteuse de risques si les tendances observées dans les modes de production et de consommation des pays en développement convergent avec ceux des pays développés. En ce sens, la croissance démographique ne constitue pas l’unique explication : le même nombre d’êtres humains peut consommer beaucoup ou modérément, en fonction de leur revenu, de leur accès aux technologies, du système politique, du degré d’urbanisation et de ses normes culturelles.

Parallèlement à l’augmentation de la population, le niveau de croissance économique et la qualité de cette croissance sont des vecteurs majeurs de l’utilisation des ressources naturelles. L’amélioration des conditions de vie de l’homme au cours du siècle dernier coïncide avec l’utilisation accrue des ressources naturelles. L’histoire de cette relation fait apparaître deux tendances (Rapport européen sur le développement, 2012).

La croissance économique est d’abord associée à une augmentation absolue de la consommation des ressources naturelles. Le recours accrus à des modes de transport individuels augmente la demande en énergies fossiles. L’augmentation du niveau de vie s’accompagne aussi, souvent, d’une plus grande consommation de produits carnés. « Or, le nombre de calories végétales (hors pâture) nécessaire pour produire une calorie animale varie de deux à cinq selon les zones concernées, le type de production animale et le système technique utilisé » (FAO, 2015). Cela se traduit donc par une forte hausse des besoins en production et une pression accrue sur les ressources.

Toutefois, et c’est la seconde tendance, le taux de croissance de l’économie est supérieur à celui de l’utilisation des ressources naturelles. En effet, à mesure que les sociétés s’enrichissent, les progrès technologiques leur permettent d’utiliser les ressources plus efficacement. Cela aurait pu conduire à une dissociation entre le PIB et la consommation d’énergie. Mais ce n’est pas le cas, en raison des effets rebonds de la diffusion de ces technologies qui entraîne une consommation en forte hausse (comme cela a été observé successivement avec l’utilisation du charbon et du pétrole) ou l’abandon de modes d’exploitation durables arrivés à maturité (traction animale, utilisation du bois, du vent, de l’eau, etc.).

L’augmentation du niveau de vie se traduit généralement par une augmentation de la consommation de produits carnés. « Or, le nombre de calories végétales (hors pâture) nécessaire pour produire une calorie animale varie de deux à cinq selon les zones concernées, le type de production animale et le système technique utilisé » (FAO, 2015). Cela se traduit donc par une augmentation forte des besoins en production et une pression accrue sur les ressources.L’augmentation de la demande en ressources limitées qui en découle exacerbe la concurrence entre les usages et les usagers. Les pressions pesant sur les ressources sont ainsi complexifiées et aggravées en raison des liens qui existent entre les différents types de demande. L’eau est par exemple nécessaire pour les usagers urbains, industriels et agricoles, sans oublier les besoins élémentaires des écosystèmes pour se régénérer. Les pressions pesant sur les ressources sont ainsi complexifiées et aggravées en raison des liens qui existent entre les différents types de demande.

Ces pressions sont aggravées dans une économie mondiale fortement interconnectée par les échanges commerciaux, la pression pesant sur les ressources naturelles d’un pays n’étant pas uniquement attribuable à des facteurs internes de ce pays : une augmentation de la demande de viande dans une partie du monde se traduit par une pression sur les terres et l’eau dans une autre région. Par ailleurs, l’industrialisation rapide de la Chine a conduit ce pays à devenir le premier émetteur de GES, créant ainsi artificiellement l’illusion d’une sobriété dans des pays développés.

Ces différents constats mettent au premier plan la question de la rareté (indisponibilité physique) et les enjeux politiques liés à la gestion de cette rareté. Les progrès technologiques ont permis en partie, jusqu’à aujourd’hui, de faire face à une demande accrue en remplaçant certaines ressources par d’autres ; en juxtaposant leur utilisation (pétrole pour le transport, charbon et autres pour l’électricité, etc.) ; en augmentant leur transfert ou en les utilisant plus efficacement. Les ressources naturelles n’ont néanmoins pas les mêmes degrés de substituabilité (Rapport européen sur le développement, 2012). Les ressources qui concernent les capacités d’absorption et celles qui sont nécessaires à la vie ne peuvent pas être remplacées, ce qui nous oblige à établir des limites physiques concernant l’espace de fonctionnement sécurisé pour la société humaine (Rockström et al., 2009). Avant d’atteindre ces zones d’indisponibilité physique, la concentration géographique de certaines ressources (phosphate par exemple ou terres rares) est déjà source de conflits. Enfin, l’abondance de ressources naturelles localement ne garantit pas le développement économique comme en témoigne le continent africain (figure 3 | Fractures et richesse du continent africain).

Fractures et richesse du continent africain

Le continent africain illustre tristement que l'abondance en ressources naturelles, pour utile qu'elle soit, ne garantit pas à elle seule le développement économique. Gestion et gouvernance sont aussi nécessaires en situation d'abondance qu'en cas de rareté.
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Maîtrise de l’énergie

Quelle est la capacité du système socio-éco-bio-géosphère à s’adapter, à être résilient et à engager des processus de transformation pour réduire ses impacts ? Quelle est l’éventualité d’une pénurie absolue de certaines ressources ou de l’atteinte de points de basculement des principaux  cycles ?

La problématique posée, les solutions envisagées se concentrent très vite sur des innovations techniques en vue de limiter l’empreinte environnementale de nos modes de production. Des modes d’intensification agricole durable tels que les systèmes agro-écologiques sont développés comme alternatives aux modes conventionnels d’augmentation des rendements par l’usage des engrais, pesticides, variétés améliorées ou mécanisation. Les projets de réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture, l’industrie ou les besoins urbains se mettent en place.

Néanmoins, un raisonnement qui se limiterait à une optimisation de l’efficacité des usages, en intra et en inter-usages, ne serait pas satisfaisant : la réduction net de l’impact de nos modes de vie sur les ressources est devenue une nécessité.

Côté énergie, la tendance lourde reste le recours massif aux énergies fossiles. Si l’on tient compte des quantités récupérables, les ressources de base en charbon, pétrole, gaz et uranium sont en effet considérables. Et les contraintes ne concernent pas les ressources potentielles en soi, mais plutôt la façon dont elles seront exploitées (Giraud, 2014) : elles sont surtout d’ordre technique, économique, environnemental et politique et sont fortement liées à la capacité des acteurs à prendre en compte, à tous les niveaux, les enjeux climatiques. La réduction des GES repose sur deux piliers fondamentaux.

La maîtrise de la consommation énergétique est le premier pilier. Les technologies numériques permettent aujourd’hui d’optimiser la production, la distribution et la consommation d’électricité afin d’améliorer l’efficacité énergétique (smart grids). En lissant les pointes de consommation et en diminuant les capacités de production qui sont les plus coûteuses, ces technologies permettent de sécuriser le réseau et d'en réduire le coût. Selon le département de l’Énergie des États-Unis, si les technologies de réseau intelligent rendaient le réseau électrique américain plus efficace de 5 %, cela équivaudrait à une économie en termes d'émission de GES de 53 millions de voitures. Ce type de développement pourrait connaître une évolution rapide et généralisée. De nombreux dispositifs d’utilisation finale, procédés industriels, systèmes de chauffage, éléments constitutifs des infrastructures et des parcs immobiliers, commencent à être remplacés en recourant à de nouvelles technologies, et nombre des centrales électriques existantes se trouvent à la fin de leur durée de vie utile. Ces transformations dépendent des technologies déployées et des dépenses de R&D en la matière.

Le développement et la dissémination des énergies renouvelables (ENR) sont le second pilier. Ces technologies gagnent du terrain sous réserve d’incitations, notamment financières (soutien continu), de baisse des coûts (amélioration de l’efficacité des technologies) et de politiques volontaristes. Jusqu'à très récemment, c’est dans les pays de l’OCDE que la part relative des ENR augmentait le plus rapidement, même si les potentialités de production et les besoins sont plutôt en dehors de cette zone. En 2015, la part des pays en développement a atteint un niveau quasi équivalent à celle des pays développés, tant en investissements qu'en puissance électrique, grâce aux projets menés en Chine, en Inde, en Amérique du Sud et, dans une moindre mesure, en Afrique. Fin 2015, 173 pays s'étaient fixés des objectifs en matière d'ENR, dont 146 s’étaient dotés de politiques d'appui à l'échelle nationale et territoriale.

Évolution des modes de vie et classes moyennes

C’est plus récemment que les questions de nature socio-économiques liées à nos modes de consommation ont émergé et sont apparues comme des leviers majeurs de limitation des impacts de nos activités sur les cycles naturels. La lutte contre les gaspillages est un premier levier. Les pertes agricoles et agroalimentaires postérieures à la récolte représentent entre 15 % et 60 % de la production agricole selon les produits et les pays. Les solutions pour les réduire existent mais nécessitent des investissements importants et une action à l’échelle de l’ensemble de la filière. Bien que les études ne soient pas catégoriques sur ce point, la réduction des pertes et gaspillages constitue un germe de changement majeur de notre futur. L’économie circulaire enfin, qui vise à déployer une nouvelle économie fondée sur le principe de « refermer le cycle de vie » des produits, des services, des déchets, des matériaux, de l’eau et de l’énergie, est un outil en plein essor.

Des politiques nutritionnelles orientant les comportements alimentaires vers une consommation plus durable et plus saine (consommation moins carnée, promotion de systèmes de production de viande moins coûteux en calories végétales) constituent un second levier (figure 4 | Les pays riches ont atteint leur consommation maximale en viande). De telles actions de maîtrise de la demande et de sobriété constituent une stratégie « sans regret » qui permet de répondre simultanément à plusieurs enjeux : environnement, sécurité alimentaire et santé. Il en est de même dans tous les domaines : eau, énergie, transport, etc.

Les pays riches ont atteint leur consommation maximale en viande

Dans les pays riches, on prévoit un plafonnement relatif, voire un recul, de la consommation de viande à l’horizon 2020 répondant aux campagnes d'information et d'éducation de la population.Une tendance qui contraste fortement avec les aspirations dans beaucoup de pays émergents et en développement.
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Mais questionner les modes de consommation, au Nord comme au Sud, ouvre aussi la voie à des interrogations plus profondes sur nos sociétés. La fonction de consommation touche à des notions personnelles et sociétales telles que les besoins, désirs, appartenances sociales, habitudes, influences religieuses, culturelles et professionnelles, mais aussi à des techniques telles que le marketing et la publicité. Ainsi, outre les sciences économiques, nombre de sciences de l’homme et de la société telles que l’anthropologie, la sociologie et la psychologie (individuelle et sociale) doivent être mobilisées pour bien comprendre les mécanismes de la consommation et envisager les conditions de leur orientation vers plus de durabilité. La légitimité de cette proposition est en soi une question des plus sensibles dans des sociétés qui donnent une valeur élevée à la liberté individuelle, celle-ci étant supposée inclure la liberté de choix des produits et services offerts sur le marché.

En matière de consommation durable, les contradictions sont parfois fortes entre les tendances lourdes de la consommation et les exigences ou critères de durabilité (lire Armstrong, RST 2014). Parmi les facteurs qui déterminent les évolutions de la consommation, l’accès à la classe moyenne et le gonflement des effectifs de celles-ci a été un des phénomènes marquants de l’évolution des sociétés capitalistes au cours du XXe siècle aux États-Unis et en Europe, dans les pays de l’OCDE en général et désormais dans les pays en développement, émergents ou non. Il s’agit aujourd’hui d’une des conséquences sociétales majeures de l’émergence de certaines économies, une évolution bien souvent désirée par les acteurs publics et privés, que le régime politique soit de type autoritaire ou démocratique.

Au-delà des questions de définition et de caractérisation de la « classe moyenne », une proportion croissante de la population mondiale n’est ni riche ni pauvre par rapport aux normes nationales mais se situe dans le milieu de l’échelle des revenus. Même en Afrique, où l’essor des classes moyennes est resté limité, leur progression est sensible et a contribué à une hausse de la consommation intérieure dans de nombreux pays (AfDB, 2011 ; AFD, 2011). D’après l’OCDE (2012), la classe moyenne mondiale passera de 1,8 milliard de personnes en 2009 à 3,2 milliards en 2020, et à 4,9 milliards en 2030. Cette progression sera tirée par l’Asie, qui représentera, en 2030, 66 % de la classe moyenne mondiale et 59 % de la consommation des classes moyennes, contre 28 % et 23 % respectivement en 2009. Les classes moyennes des pays émergents et en développement constituent un moteur de la consommation et de la demande intérieure, mais restent vulnérables du fait de leurs caractéristiques en termes d’emploi (poids du secteur informel) et d’éducation (faible taux de diplômés de l’enseignement supérieur).

L’accès à la classe moyenne se traduit par des changements radicaux dans les modes de consommation vers des modèles construits dans les pays industrialisés après la seconde guerre mondiale fondés sur l’accès à l’automobile individuelle et aux biens semi-durables (télévision, électro-ménager, etc.) ; la modification du régime alimentaire pour une diète plus consistante en protéines animales ou encore l’accès aux services de loisirs et de tourisme. Le tout se traduisant par une forte augmentation de la consommation d’énergie, notamment d’électricité, par les ménages. Au Ghana, le nombre de propriétaires d’automobiles et de motos aurait ainsi augmenté de 61 % entre 2006 et 2012 (AfDB, 2011). Le développement des centres commerciaux (shopping malls) dans les grandes métropoles d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud illustre l’émergence de ces modèles de consommation empruntés aux États-Unis. Le 16 mars 2016, l’ouverture du magasin IKEA à Casablanca (Maroc) a rassemblé une foule de plus de 20 000 visiteurs. Ces modèles comportent une augmentation de la part des produits importés et favorisent le commerce mondial (AFD, 2011).

Ces modèles de consommation sont soutenus par un recours massif aux techniques de marketing et de publicité désormais employées sur l’ensemble de la planète. L’investissement publicitaire a représenté 544 milliards de dollars en 2015 avec une croissance annuelle de 4,4 % et des pointes pour l’Inde (11 %) et l’Amérique latine (12,7 %), dans des pays où la consommation des classes moyennes est fortement soutenue. En Europe où sa croissance est modérée, voire en baisse, l’investissement publicitaire n’a augmenté que de 2,6 %. On estimait à 59 % la part de l’augmentation des investissements publicitaires attribuables aux pays émergents sur la période 2014-2017 (enquête ZenithOptimedia, Thirty Rising Media Markets 2014-2016). Dans cette montée en puissance, la Chine vient en tête avec l’Argentine, l’Indonésie et le Brésil, et l’Afrique est quasi-absente.

Encadré 3 | Émergence d'une classe moyenne mondiale et économie à faible émission

De manière générale, si l’on examine la situation internationale, les populations qui étaient « extrêmement pauvres » et deviennent « presque pauvres » réduisent leur empreinte carbone. Cela s’explique par le fait que les populations extrêmement pauvres pratiquent souvent la culture sur brûlis et ont recours à d’autres méthodes agricoles très agressives pour l’environnement. En ce sens, les programmes de lutte contre la pauvreté sont finalement assez bénéfiques en ce qui concerne la durabilité. Néanmoins, il est indéniable que la classe moyenne consomme davantage de ressources par habitant. Cette sur-utilisation devra probablement être compensée à mesure que la classe moyenne prendra de l’ampleur. Enfin, environ un milliard de personnes sont considérées comme riches et doivent désormais adopter des habitudes de consommation plus durables. Il va falloir trouver un juste équilibre entre toutes ces classes sociales pour pouvoir gérer au mieux l’utilisation des ressources naturelles.
La classe moyenne, en constante augmentation, devient progressivement le principal moteur politique de toute réforme stratégique. On constate chez elle un léger degré de consommation ostentatoire, dictée par le statut social, mais surtout une hausse de la demande en services. Ce n’est pas l’apanage de la classe moyenne, les pauvres aussi sont concernés. L’exemple le plus parlant est le téléphone mobile : le budget consacré à l’achat d’un portable dépasse très largement celui accordé à un téléphone fixe. Les services sont évidemment moins gourmands en énergie que les objets physiques. Il s’agit donc d’examiner le développement des services et de juger s’ils constituent une charge budgétaire plus importante que les biens matériels pour les consommateurs.
Technologiquement ou politiquement, rien n'empêche une société développée d'être durable. Les besoins et outils stratégiques des pays développés et en développement sont différents. Dans ces derniers, les taxes ne constituent pas un instrument suffisamment au point pour avoir un impact sur la répartition des revenus ou contraindre les pollueurs à des sanctions financières. De ce fait, le problème doit être abordé différemment selon le niveau de développement des pays.
Au Japon, par exemple, les éléments de durabilité ne manquent pas : l'empreinte carbone est faible rapportée au PIB et relativement bien répartie parmi la population ; le système de transport urbain est très performant ; le réseau ferré, efficace, etc. D’ailleurs, si les autres pays développés prenaient modèle sur le Japon, un accord mondial sur le changement climatique serait inutile…
Élaborer de nouveaux modes de vie plus durables à l’échelle internationale suppose de nombreuses innovations. Par exemple, à New York, des voies cyclables et des solutions de transport alternatives ont fait leur apparition. Grâce à ces alternatives, à l’arrêt de l’immobilisation d’automobiles et à la construction de routes, jusqu'à 10 % de l’espace urbain pourrait être libéré ! Mais les modalités de ces changements restent floues : en combien de temps pourront‑ils être mis en place ? Seront‑ils acceptés par la majorité ? Et ce ne sont que quelques interrogations parmi d’autres.
Des évolutions technologiques souples peuvent s’avérer tout aussi utiles. Remplacer les moteurs à deux temps par des moteurs à quatre temps réduirait drastiquement la quantité d’émissions de dioxyde de carbone par unité. Si on réussissait à ce que la classe moyenne choisisse les transports en commun, et ainsi étendre sa fréquentation au-delà des plus pauvres (comme c'est si souvent le cas dans les pays en développement), l'impact serait énorme. En Asie, les réseaux métropolitains se sont étendus et sont mêmes devenus rentables simplement en raison de la concentration spatiale de la population. C'est une situation particulière bien différente de certains pays développés où ces infrastructures ne peuvent être construites, puis entretenues, sans d’importantes subventions publiques. Hong Kong, Singapour, la Malaisie et la Chine figurent ainsi parmi les pays en développement qui disposent de réseaux de métro financièrement viables. Mais soyons clairs : la consommation énergétique d’une classe moyenne émergente en Asie, et plus spécifiquement en zone urbaine, va augmenter. Si on continue sur les tendances actuelles, les ventes d’automobiles vont exploser dans ces pays, de même que l’empreinte carbone.
Aujourd’hui, nous devons penser en termes de financement de programmes et non plus de financement de projets. Les messages radicaux tels que « nous ne financerons plus les centrales à charbon » ne sont pas très opérants. Il est préférable de concevoir une stratégie nationale d’approvisionnement énergétique mixte, adaptable en fonction des engagements climatiques pris par un pays, puis de financer ce programme. Après la COP21, il s’agit de créer une mobilisation en faveur du financement de la transition énergétique, en dépit de l’absence de volonté politique et des instruments requis. Par exemple, il n'existe pas aux États-Unis de banques permettant de financer les infrastructures d'une décarbonisation poussée de l’économie. Et si les Etats-Unis, qui représentent un quart du PIB mondial, ne donnent pas clairement l'exemple pour atteindre un objectif qui est global, cela demandera aux autres pays de faire encore plus pour combler l’écart.

Lire l'intégralité de l’entretien avec Homi Kharas, Brookings Institution

Faire plus et mieux avec moins

Pour les gouvernements des pays développés ou émergents, la consommation est une question majeure qui répond à des objectifs de nature socio-politique : favoriser l’émergence des classes moyennes et, plus généralement, donner des satisfactions matérielles à la population en vue de maintenir la paix sociale, la stabilité politique et le soutien aux dirigeants. L’émergence de critiques contre la société de consommation par des sociologues tels que Marcuse (2013) ou Baudrillard (2009), et la mise à nu des techniques d’influence, voire de manipulation insidieuse des consommateurs par Packard (1957), Guy Debord6 (La société du spectacle, 1967), Hodgson (2003) ou Klein (2015), ont d’abord touché les pays occidentaux à partir de la fin des années 1960. Elles s’étendent aujourd’hui dans une certaine mesure aux pays émergents. Les consommateurs, en particulier ceux des classes moyennes, sont ainsi de plus en plus soumis au phénomène de double bind ou injonction paradoxale, mis en avant par Bateson (1977) : ils sont encouragés à consommer de plus en plus mais à respecter des principes d’éthique, de durabilité et, pourquoi pas, de frugalité.

6 Guy Debord : « La société du spectacle est le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable et l’ensemble des nouvelles technologies de gouvernement qui accompagnent ce règne. »

En termes politique et institutionnel, les gouvernements adoptent ainsi des orientations qui ménagent la consommation. Les plans d’actions proposés sont très prudents, évitant de s’engager sur la réduction de produits nocifs (à l’exception du tabac), les questions de comportement alimentaire ou les modes de transports. Ils limitent de fait leur action à l’expression de recommandations non contraignantes, au travers de politiques d’éducation, de sensibilisation et d’information recourant à l’éco-étiquetage et aux labels, à la promotion des écoproduits, aux produits locaux, à la réduction des emballages ou au recours à des emballages réutilisables ou recyclables. Si l’utilité de ces politiques est certaine, elles n'ont qu’un impact très réduit sur la réorientation de la consommation ou son contenu.

En 2008, la Commission européenne a établi un Plan d’action pour une consommation, une production et une industrie durables. C’est également l’esprit de la Stratégie nationale française de développement durable 2010-2013 et du Cadre décennal de programmation concernant les modes de production et de consommation durables adopté par les Nations unies en 2013. Dans la Stratégie nationale de transition écologique et du développement durable, adoptée par la France en 2015, l’économie circulaire et de fonctionnalité a été mise en avant. Il y est question de taxes et de suppression de substances nocives, sans plus de précisions, et de lutte contre l’obsolescence programmée. Plus ambitieux dans ses propositions, le Centre d’analyse stratégique a proposé, dans une note en janvier 2011, de mettre en place des outils économiques et des « signaux-prix » nécessaires à une transition vers une consommation durable, y compris des tarifs progressifs pour l’eau et l’électricité. Il reconnaît néanmoins que « les pouvoirs publics sont réticents à actionner le levier de la consommation pour faire évoluer la société vers un développement durable » et souligne que les « politiques qui cherchent uniquement à réorienter les modes de production sont insuffisantes et produisent des effets pervers ».

Il est bien évident que les gouvernements, et beaucoup d’autres acteurs socio-économiques, confrontés à la stagnation du pouvoir d’achat, à la montée de la pauvreté et des inégalités, et au besoin de soutenir certains secteurs comme la production agricole, sont plus que réticents à s’aventurer dans la voie de politiques d’orientation de la consommation. L’on doit s’interroger sur les facteurs et mécanismes qui permettraient de promouvoir et mettre en œuvre des politiques de réel changement de paradigme.

En conclusion, l'approche de la question s'articule moins en termes de solutions technologiques que d'un panel d'outils sociaux, économiques et politiques dans le cadre d’une gouvernance renouvelée. L’histoire récente nous interpelle sur les capacités des États à initier une nouvelle trajectoire de nos modes de production et de consommation pour faire face aux enjeux globaux et locaux. À la fin des années 1990, les biens publics mondiaux apparaissaient dans les débats internationaux, dans des contextes marqués par des interdépendances croissantes entre pays et une incapacité des marchés comme des politiques nationales à gérer correctement les enjeux globaux que sont le climat, la biodiversité ou la santé. Ils ont remis à l’ordre du jour, sur un mode volontariste et renouvelé, la question d’une réglementation et d’outils internationaux de gouvernance. Toutefois, les négociations climatiques ont depuis mis en évidence l’illusion d’une gouvernance publique internationale et la nécessité de considérer une gouvernance multi-niveaux, impliquant les acteurs publics, privés et de la société civile, et ce dès l'échelle locale (Aykut et Dahan, 2015). Une partie de la solution à l’évolution de nos modes de consommation et de production est peut-être à trouver dans les communs où acteurs et citoyens se réapproprient les enjeux sur leur territoire et cherchent des solutions spécifiques (Bollier, 2014).

Bibliographie

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Aykut, S. et A. Dahan (2015). Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales, Références, Presse de Sciences Po.

Bateson, G. (1977). Vers une écologie de l'esprit (Vol. 1, No. 2). Paris: Seuil.

Baudrillard, J. (2009). La sociedad de consumo: sus mitos, sus estructuras. Siglo XXI de España Editores.

Bollier D. (2014). La renaissance des communs. Pour une société de coopération et de partage, éd. Charles Léopold Mayer.

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Klein, N. (2015). No logo. Éditions Actes Sud.

Marcuse, H. (2013). One-dimensional man: Studies in the ideology of advanced industrial society. Routledge.

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Regards sur la Terre (2010). Villes, changer de trajectoire. Repère 4 : Agrocarburants – Le retour aux champs ?

Regards sur la Terre (2012). Développement, alimentation, environnement : Changer l'agriculture ? Chapitre 6 (Svedin, U) : Quel avenir pour l’agriculture dans le contexte mondial de l’ « Anthropocène » ?

Regards sur la Terre (2014). Les promesses de l’innovation durable. Chapitre 7 (Armstrong, A.) : Assiste-t-on à l’émergence de nouveaux modes de consommation ?

Rockström, J., Steffen, W., Noone, K., Persson, A., Chapin, F. S., Lambin, E. F., & Nykvist, B. (2009). A safe operating space for humanity. Nature, 461(7263), 472-475.

Steffen, W., Richardson, K., Rockström, J., Cornell, S. E., Fetzer, I., Bennett, E. M., & Folke, C. (2015). Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet. Science, 347(6223), 1259855.

WWF (2014). Rapport Planète vivante. Des hommes, des espèces, des espaces, et des écosystèmes.