Analogies : apprendre à transformer les découvertes scientifiques en stratégies

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Entretien avec Mario Molina, avec Sébastien Treyer et Aleksandar Rankovic (Iddri), Alexis Bonnel (Afd) and Isabelle Biagiotti (Aida et Regards sur la Terre)

Votre nom est associé à la découverte du problème de la couche d’ozone et à la négociation du protocole de Montréal, qui régit les émissions de chlorofluorocarbone nuisibles. Pouvez‑vous nous expliquer ce qui a conduit à cette solution politique efficace ? Qu’est‑ce qui a changé aujourd’hui concernant la situation climatique ?

Mario Molina : Il existe un certain nombre de similarités entre le protocole de Montréal et le débat relatif au changement climatique, mais également des différences importantes. Historiquement, la question de la couche d’ozone est apparue lorsque Sherwood Rowland et moi‑même étudiions ce que devenait le chlorofluorocarbone dans l’atmosphère. À l’époque, aucun de nous ne travaillait dans le secteur écologique ni dans l’élaboration de stratégies ; nous étions des scientifiques purs et durs, mais nous souhaitions en savoir plus sur l’atmosphère et avons choisi de nous pencher sur un problème intéressant dans ce domaine. Nous avons fini par formuler une théorie assez inquiétante, que nous avons publiée dans la revue Nature. Nous pensions que ces idées étaient suffisamment importantes pour être communiquées au‑délà de notre cercle scientifique habituel. Nous nous sommes efforcés de créer des échanges à la fois avec des membres du gouvernement et avec certains hommes politiques, d’abord aux États‑Unis, mais aussi dans tout pays où cela pouvait être utile. En outre, nous avons décidé de communiquer avec les médias afin de renforcer notre message, sachant que la classe politique est généralement plus sensible à la pression des médias qu’aux résultats scientifiques. Nous avons aussi compris que nous devions nous en occuper nous‑mêmes. Cela n’a pas été facile, car dans les années 70, seule une minorité de la communauté scientifique tolérait la communication directe avec les médias. Quelques‑uns de nos collègues avaient noué des contacts avec les plus gros journaux, tels que le New York Times, mais cette attitude n’était pas très bien vue et on leur reprochait de simplement vouloir faire leur publicité. Malgré tout, Rowland et moi avons estimé qu’il en allait de notre responsabilité sociale, dans la mesure où les questions liées à l’environnement ne faisaient pas systématiquement l’objet d’un rapport à cette époque. De nos jours, les organismes à vocation environnementale susceptibles d’assumer cette tâche ne manquent pas, mais dans les années 70, les premiers organismes de ce type voyaient le jour. Ce problème était nouveau et la plupart des préoccupations environnementales que devaient gérer ces organismes se limitaient à l’échelle locale.

Nous sommes convenus de collaborer avec des membres du Congrès américain, ainsi qu’avec des journalistes. Cela a pris du temps. Cependant, l’intérêt a grandi, et des auteurs ont même publié quelques ouvrages sur le sujet. Nous avons rédigé notre premier communiqué de presse à l’occasion de la conférence annuelle de l’American Chemical Society, la plus grande organisation professionnelle regroupant scientifiques et acteurs du secteur. Nous débutions ; nous ne savions pas comment nous y prendre. Sherry Rowland et moi nous sommes donc inspirés de ce que nous connaissions : la rigueur scientifique. Nous avons décidé que l’un de nous commencerait par expliquer comment les chlorofluorocarbones se mesuraient dans l’atmosphère et que nous conclurions ensemble que nous anticipions un problème. Comme vous devez vous en douter, cette méthode n’a pas été concluante : les journalistes n’ont entendu que le début de notre présentation et sont tous partis avant que nous ayons eu la chance d’exposer le problème anticipé. Nous avons tiré les leçons de cette erreur et, après un certain temps, nous avons réalisé quelle était la meilleure façon de procéder. Nous avons notamment pris conscience de l’intérêt de convaincre plusieurs membres du Congrès et sénateurs américains.

Dès le début, nous avons dû composer avec quelques sceptiques, des acteurs du secteur qui rejetaient l’idée selon laquelle le gouvernement devrait mettre en place des contrôles pour des questions aussi « théoriques ». Cela ne nous a pas empêché d’avancer. De toute manière, nous avions besoin de temps pour valider nos hypothèses. Toutefois, pour nous décrédibiliser, un journal nous a accusés de faire partie du KGB (et nous retrouvons cet amalgame dans le débat sur le changement climatique actuel). Un autre journal a déclaré que nous générions uniquement de la « science farfelue ». Nous avons dû faire preuve de ténacité, tout comme le font les climatologues de nos jours. Notons d’ailleurs que certains des « scientifiques » qui contestaient les résultats de nos recherches sont aussi ceux qui mettent en doute la réalité du changement climatique à l’heure actuelle. Néanmoins, l’opposition principale venait de la classe politique, pas du milieu scientifique : « le gouvernement ne doit pas dicter nos actions ». Difficile de s’attaquer à un dogme ! Les décisions prises par les pouvoirs publics sont parfois discutables, mais il faut bien admettre que les problèmes environnementaux ne peuvent pas être solutionnés par des actions bénévoles seules. Bien que l’action publique soit désormais plus largement acceptée aux États‑Unis, la plupart des Républicains siégeant au Congrès continuent de croire qu’il est inapproprié pour le gouvernement d’établir un cadre pour ces questions, y compris si le problème est avéré par des faits scientifiques.

Quel a été l’élément décisif déclencheur d’une réponse politique sur le plan international ?

M. Molina : La première étape consistait à s’assurer que l’on pouvait donner raison aux études scientifiques. Il ne s’agissait pas uniquement de persuader les médias ou les politiciens que Sherwood Rowland et moi‑même étions dans le vrai. Nous avons compris que l’approche devait être objective. L’événement crucial fut une publication de l’Académie des Sciences américaine qui a consolidé le poids scientifique de nos idées. Une fois que cette légitimité scientifique fut reconnue, la deuxième étape a été de travailler avec les Nations Unies et, plus spécifiquement, avec l’Organisation météorologique mondiale (précurseur de l’actuelle Convention‑cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC)). Ce précédent est primordial, car le changement climatique suit un schéma identique. Nous avons pu nous familiariser avec les procédures des Nations Unies pour ce qui est des conférences. Les scientifiques étaient invités aux réunions afin d’expliciter les aspects scientifiques, mais ces dernières visaient clairement un objectif stratégique : que faire et comment ?

Par exemple, les pays développés étaient à l’origine du problème, à l’instar du changement climatique, et devaient par conséquent proposer une aide financière aux pays en développement. C’est dans cette optique que fut créé le Fonds multilatéral, qui suscita initialement de vives préoccupations aux États‑Unis. Je me souviens que les médias craignaient que les pays riches se voient contraints de payer pour toutes les dégradations créées au niveau mondial. Et ils avaient vu juste ! Avec le recul, je me rends compte combien cette initiative était importante : le coût économique global s’est révélé moindre, et ce Fonds a représenté un outil politique très puissant dans l’établissement d’une coopération. Naturellement, d’aucuns ont prédit des pertes d’emploi et d’autres catastrophes (comme maintenant avec le changement climatique), mais il n’en fut rien. Et à l’époque, nous manquions d’économistes qualifiés capables d’évaluer le coût du changement par comparaison avec celui de l’inaction. Nicholas Stern, par exemple, a démontré de manière irréfutable dans son rapport l’avantage de mesures en faveur du climat. Il est essentiel que les économistes interviennent à certains stades du débat entre la classe politique et les scientifiques, de telle sorte que tout ne repose pas seulement sur le bon vouloir des acteurs du secteur. D’une certaine façon, une seule différence majeure sépare les deux thématiques : un groupe d’acteurs très restreint, en l’occurrence les grandes entreprises chimiques, a été affecté par l’altération de la couche d’ozone, tandis que le changement climatique implique un partage beaucoup plus large des ressources économiques, de même que bon nombre des acteurs économiques clés.

Dans le débat sur l’ozone, les détracteurs les plus virulents n’étaient pas les entreprises chimiques. Au départ, l’opposition venait surtout de petits fabricants d’aérosols et de quelques hommes politiques connus pour leur étroitesse d’esprit. En un sens, nous avons été aidés par le fait que la majorité des grandes entreprises chimiques avait à cœur de préserver leur réputation. En particulier, DuPont, la plus grosse entreprise, se présentait initialement comme un fervent opposant, mais finançait en parallèle la recherche (appliquée, pas fondamentale), développant des technologies impressionnantes comme le téflon. Ces entreprises s’étaient engagées à stopper toute production de chlorofluorocarbones si les hypothèses scientifiques venaient à être confirmées. Cette confirmation est arrivée au cours de la deuxième étape scientifique, lorsqu’est apparu le trou dans la couche d’ozone, parce qu’au début, on partait juste du principe que quelque chose risquait de se produire. Entre‑temps, DuPont avait recruté un scientifique de notre communauté, qui nous a mis en contact avec le PDG de la société et nous a aidés à le persuader d’arrêter la fabrication de chlorofluorocarbones. On ne peut qu’espérer que l’engagement actuel des compagnies pétrolières européennes à circonscrire le changement climatique ira aussi loin. Les entreprises chimiques ont su mettre au point des produits chimiques de substitution aux chlorofluorocarbones relativement vite. Au final, elles n’ont pas accusé de pertes conséquentes et les processus utilisés dans ce secteur d’activité incriminé sont devenus plus écologiques. Grâce au financement mondial, les conférences internationales ont pris un tournant constructif et modéré et n’ont cessé de se multiplier jusqu’à ce jour.

Selon vous, le mode d’organisation de l’expertise sur le climat explique‑t‑il également en partie les difficultés à convaincre la classe politique de la nécessité d’agir sans attendre à l’échelle qui s’impose ?

M. Molina : Les conférences scientifiques dans les deux domaines se rejoignent quant à la règle édictant que la science doit demeurer à l’écart du débat politique. Toutefois, la première différence avec le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) réside dans l’obligation de faire approuver les rapports finaux par les gouvernements. Ainsi, les rapports rédigés par des scientifiques doivent être validés du point de vue de la forme. Cette étape ouvre la voie à des formulations et interprétations non scientifiques. Certaines exigences (langage neutre et compréhensible, absence de recommandations politiques) me paraissent déraisonnables, pour ne pas dire contre‑productives. Le fossé entre les deux processus se creuse durant les étapes suivantes, surtout aux États‑Unis. Le fait que le Congrès soit à majorité républicaine explique que pour le moment, aucun accord international ne puisse être ratifié par les États‑Unis. Si le pays n’adopte pas un tarif pour les émissions, il est inutile d’en définir un. La problématique de l’ozone stratosphérique n’était pas aussi politisée. Le protocole de Montréal a été recommandé et approuvé aux États‑Unis sous une administration républicaine. Aujourd’hui, certains ex-membres du Congrès républicains croient au changement climatique, mais ne sauraient amener leurs pairs à coopérer sur ce point, car ils préfèrent camper sur leur position et refuser toute action publique afférente au changement climatique.

Naomi Oreskes, une historienne étudiant la question climatique, a décrit comment les relations publiques dans le domaine de l’écologie se construisaient quelquefois en fonction de financements importants de la part des groupes intéressés. Le Tea‑Party Group en particulier fut l’un des groupes sympathisants. Les agences de relations publiques concernées étaient les mêmes que celles qui avaient œuvré pour les fabricants de tabac dans la lutte contre la réglementation anti‑tabac. Cela démontre une fois de plus notre maladresse, en tant que scientifiques, en matière de communication grand public. Tenter d’y remédier et apprendre à mieux communiquer est nouveau pour nous.

Aux États‑Unis, je dirige un groupe de 14 spécialistes du climat, coordonné par l’AAAS (Association américaine pour le progrès de la science) et chargé d’élaborer une synthèse des connaissances en science du changement climatique. Les études font état d’un pourcentage stable de 10 % de personnes qui nient le changement climatique et qui quelquefois n’hésitent pas à assimiler la question à un complot communiste. Étonnamment, ce pourcentage grimpe à 52 % au sein du Congrès. Notre groupe souhaite introduire davantage de logique dans le débat public aux États‑Unis. La prochaine opération consistera à tester différents moyens d’exposer le changement climatique au grand public et à analyser les résultats. Nous voulons être en mesure de véhiculer les messages clés auprès de la population et de faire tomber quelques mythes. Par exemple, certaines agences de relations publiques insistent sur le fait que les avis des scientifiques divergent, ce qui serait la preuve qu’il n’existe aucune certitude. Nous leur rétorquons que, même si nos connaissances sont incomplètes, ce que nous savons (science fondamentale incluse), nous en sommes sûrs. Nous ajoutons ensuite que la plupart des scientifiques qui contestent le changement climatique n’effectuent pas un vrai travail scientifique ou ne sont même pas des spécialistes du climat. Ces derniers pratiquent fréquemment la technique du « picorage » : ils sélectionnent de manière arbitraire des données afin de faire valoir leur point de vue. Le problème se trouve avant tout aux États‑Unis ; les autres pays comptent aussi des sceptiques, mais qui sont moins empêtrés dans l’aspect politique.

En dépit de l’influence des détracteurs du changement climatique, les politiques en la matière sont fondées sur la modération et sur l’adaptation. La science ne devrait‑elle pas évoluer elle aussi, donnant la priorité aux recommandations de mise en œuvre de politiques climatiques plutôt qu’à l’alarmisme ?

M. Molina : Non, je ne crois pas. La directive sur la prévention et la réduction intégrées de la pollution (PRIP) a été intrinsèquement conçue pour ne pas fournir de conseils stratégiques. Cela ne signifie pas que les auteurs se cantonnent à un avertissement ; simplement, ils ne préconisent pas de marche à suivre. Ils nous indiquent ce qui va se produire si nous ne modifions pas nos habitudes, si nous les modifions un peu et si nous les bouleversons totalement. Les économistes précisent par ailleurs le coût de chacun de ces comportements. Ils donnent la liste exhaustive des actions possibles, tout en veillant à ne pas faire d’appréciations. Ce serait mal interpréter leurs propos que de les lire en n’y voyant qu’un avertissement.

Ici, en France, tout le monde réfléchit au moyen de limiter le réchauffement à 2 °C supplémentaires, mais ce n’est pas véritablement de la science. Cette réflexion revêt en outre un angle économique, car des objectifs plus ambitieux supposeraient un coût prohibitif et des objectifs moins ambitieux supposeraient un risque trop élevé. Pour plusieurs de mes collègues et pour moi, les rapports du GIEC contiennent un message incontournable à retenir, à savoir que si nous ne réduisons pas les émissions, si nous continuons conformément à la position des Républicains membres du Congrès américain, les modèles indiquent que, d’ici la fin du siècle, nous avons une chance sur cinq de voir la température de surface moyenne de la planète s’élever au‑delà de 5 ou 6 degrés. Cette perspective n’est pas la plus probable, mais serait la plus dramatique. Cette augmentation serait sans aucun doute insoutenable pour l’homme : il y aurait des canicules, de gigantesques surrections obligeant les populations à migrer en masse, des pénuries alimentaires et de grandes zones de la planète dorénavant inhabitables. Un risque de 20 % de voir ce scénario devenir réalité, c’est énorme. En comparaison, on ne monte pas dans un avion si l’on sait que l’on a une chance sur dix de courir un danger. Une chance sur cinq est absolument inacceptable. Cette probabilité tient compte de ce que nous ignorons du fait de la complexité du système climatique. Nous avons l’habitude des probabilités. Elles sont inhérentes aux sciences que sont la biologie et la médecine. S’il existe une chance sur cinq que votre tumeur soit cancéreuse, vous opterez pour sa résection sans faire d’histoire. C’est pourquoi il est inadmissible de ne pas agir sur la question du climat sous prétexte que les incertitudes sont trop grandes.

Nous ne pouvons pas attendre la fin du siècle pour vérifier si ce scénario se concrétisera. Nous devons arrêter la progression maintenant pour éviter la catastrophe en 2100, étant donné le temps nécessaire au dioxyde de carbone pour s’évaporer dans l’atmosphère. En fait, nous sommes déjà affectés par des changements climatiques. Cependant, la science et l’économie ne sont pas seules en cause ; l’éthique y est également pour beaucoup. Les générations précédentes nous ont notamment transmis un savoir scientifique considérable et les moyens d’avoir un niveau de vie correct ; l’espérance de vie, par exemple, a doublé. Il relève de l’éthique de base d’offrir à nos enfants au moins les mêmes chances que celles dont nous avons joui pour vivre décemment.

Lorsque j’aborde la dimension éthique, je ne m’exprime plus en tant que scientifique. Soyons clairs : je parle en tant qu’individu. Les scientifiques ne résoudront pas le problème à eux seuls ; celui‑ci est l’affaire de la société toute entière. Les bons et mauvais comportements ne font pas appel à la science. En effet, la science isolée peut tout autant traiter le cancer qu’engendrer la bombe atomique. Nous devons comprendre qu’il nous faut respecter des valeurs humaines universelles. En toute logique, certains jugent que les scientifiques ne devraient pas régenter nos actions. Je ne peux qu’énoncer les faits si je me positionne comme scientifique, mais je peux d’autre part me positionner comme individu. La communauté scientifique internationale rejoint heureusement cette vision éthique, partageant des valeurs universelles selon lesquelles nous sommes en droit de nous inquiéter.

Les scientifiques inexpérimentés prennent souvent les recommandations d’actions formulées auprès de la société pour des instructions issues de la science. De telles instructions peuvent être contre‑productives et être utilisées, par exemple, par les détracteurs de la science du changement climatique pour servir leur cause. D’un autre côté, les scientifiques évitent d’ordinaire de se prononcer sur ce que devrait ou ne devrait pas faire la société, pour ne pas être accusés d’exagération ou de pessimisme. Cela ne les empêche pas d’avoir des valeurs. Leur opinion d’individu, reflétant ces valeurs, pourrait être très utile dans la gestion des problèmes de société, sous réserve que ces derniers précisent que cette opinion est personnelle et n’est pas basée sur la science.

Pour en venir aux politiques climatiques et d’adaptation, nous observons qu’il est difficile de prendre des décisions en l’absence de certitude. La science est censée apporter un certain degré de certitude, et il arrive régulièrement que les incertitudes servent à justifier les décisions tardives.

M. Molina : L’illusion vient du fait que la science climatique est supposée être exempte d’incertitude. Nous acceptons la complexité des résultats concernant le corps humain ou le cerveau humain et nous devrions faire de même avec les études climatiques. Nos communications doivent mettre l’accent sur des analogies évocatrices de sens de sorte que le grand public comprenne mieux la nature de la science du climat et, en conséquence, les risques associés au climat. D’après moi, les meilleures analogies sont celles avec la santé humaine. Si un nourrisson âgé d’un mois souffre de fièvre, en Europe, aux États‑Unis et presque dans tous les pays, sa mère l’emmène à l’hôpital. Le médecin ne prendra pas le risque de ne pas lui administrer d’antibiotiques, même si la probabilité que le bébé ait contracté une infection virale est plus élevée (les antibiotiques sont inefficaces contre ce type d’infection). En fait, il existe environ 5 % de chances que les antibiotiques soient utiles, mais c’est tout de même la solution adoptée. Ce degré d’incertitude est socialement accepté.

De la même façon, il est complètement idiot de dire que la fin du siècle est encore loin et que l’on n’a pas besoin d’agir dans l’immédiat. Chaque jour, partout dans le monde, les individus investissent dans l’enseignement élémentaire, alors que les fruits de cet enseignement seront visibles dix ou vingt ans plus tard. Tout le monde comprend cet investissement à long terme. Les scientifiques doivent apprendre à décrire leurs théories aux non‑initiés en s’inspirant de ce genre d’analogie.

Le GIEC doit s’abstenir de formuler des orientations quant aux comportements acceptables ou non au sein de la société. Ce n’est pas un problème tant que le public a été informé de cette contrainte. Le GIEC a pu, sans être gêné par celle‑ci, rédiger des communiqués de presse qui présentent sans ambiguïté à la société les conséquences de ses découvertes ou encore les répercussions que pourraient avoir des mesures correctrices inappropriées. Des efforts pour maintenir une communication responsable et efficace lui ont permis d’être performant dans son travail et de faire participer la société.