Alimentation : comment se nourrissent les villes du Sud ?

Alimentation : comment se nourrissent les villes du Sud ?
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Sommaire de l'article
Ghana, nourri au riz importé
Les marchés urbains s'approvisionnent loin
Vietnam | Maraîchages de proximité
Double faim
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La croissance des populations urbaines dans les pays du Sud connaît une accélération sans précédent. (lire Croissance urbaine : un défi de gouvernance) Parmi l'ensemble des défis posés, les conditions de l'approvisionnement alimentaire des villes pose une série de questions : les villes du Sud seront-elles approvisionnées de manière croissante par les marchés internationaux ? L'agriculture péri-urbaine peut-elle répondre aux enjeux alimentaires ? L'extension des marchés est-elle un vecteur de développement local ou sous-régional ? L'urbanisation des modes de vie génère-t-elle des déséquilibres nutritionnels ? Les réponses varient grandement en fonction des continents et des régions considérées. L'observation des tendances à l'œuvre en Afrique ou en Asie, où les problèmes alimentaires sont les plus préoccupants, selon les différentes prospectives mobilisables (Agrimonde, Banque mondiale...), apporte des éléments de réflexion (lire Agriculture | nourrir la planète en 2050 ?).

Le poids croissant des marchés. Dans la plupart des pays, urbanisation et augmentation des importations alimentaires par habitant sont corrélées. La croissance des importations traduit d'abord une mutation des styles alimentaires : les consommateurs urbains privilégient des produits faciles à préparer et disponibles régulièrement sur les marchés. La consommation urbaine de céréales importées (blé, riz), de viande (poulet) et de légumes (pomme de terre, oignon) croît ainsi rapidement. L'augmentation des importations révèle aussi les difficultés de l'agriculture vivrière locale à s'ajuster à cette mutation des styles alimentaires. Peu à peu, les marchés alimentaires se segmentent : les produits vivriers domestiques sont principalement consommés dans les zones rurales et dans les centres urbains secondaires, alors que les produits importés sont destinés aux centres urbains principaux.

L'accélération de la hausse des prix internationaux des denrées alimentaires en 2007-2008 (lire zoom p. 67) a révélé des situations contrastées selon les pays. Ainsi, les urbains sénégalais dépendent aujourd'hui presque complètement du riz importé, qui est la base de leur alimentation, tandis que les urbains maliens consomment essentiellement des céréales locales (riz, maïs, sorgho, mil...). Quelle que soit la tendance, la question de l'alimentation des urbains est avant tout une question d'accès : dans bien des cas, le niveau de vie ainsi que la santé de l'économie nationale peuvent compenser un niveau élevé de dépendance alimentaire. Les problèmes commencent quand les urbains n'ont plus les moyens d'acheter leur alimentation.

L'urbanisation "massifie", par ailleurs, les demandes alimentaires, exigeant un ravitaillement régulier en volume et homogène en qualité. Les systèmes d'approvisionnement s'adaptent en développant le commerce de gros, exigeant des investissements en infra-structures et systèmes d'information (marchés, routes, etc.). La recherche d'économie d'échelle renforce enfin la spécialisation de certaines zones de production. Les marchés tendent à se régionaliser pour répondre à la demande urbaine. Ainsi par exemple, les hauts plateaux de l'ouest du Cameroun approvisionnent de manière croissante en produits maraîchers les villes côtières du Gabon et de Guinée équatoriale. Répondre aux contraintes logistiques posées par les circuits d'approvisionnement et de distribution des villes constitue un enjeu majeur pour les structures de production familiales et atomisées.

La croissance des villes constitue ainsi un vecteur central de changements technologiques pour les agricultures vivrières qui y trouvent leurs principaux débouchés. Elle ne se traduit pas forcément par une intensification des systèmes de production ou une augmentation de la productivité basée sur des intrants industriels (engrais, pesticides), comme le pronostiquent les modèles démo-économiques ou ceux de la révolution verte. Dans de nombreux cas, les agricultures locales s'ajustent par des intensifications en travail (agroforesterie, systèmes de culture associés, etc.). Ces stratégies mobilisent et valorisent les savoirs des sociétés agraires concernées en optimisant les potentialités des écosystèmes : la biodiversité, les complémentarités entre plantes ou entre systèmes de culture et les conditions localisées de production. Malgré leur grande richesse et souplesse, la capacité de ces systèmes d'intensification à accroître la productivité reste encore peu explorée et difficile à quantifier.

La pression foncière en zone urbaine entraîne la disparition progressive de l'agriculture qui se délocalise vers les ceintures vertes périphériques. Souvent spécialisée en cultures maraîchères à forte valeur ajoutée, cette agriculture emploie beaucoup de main-d'œuvre. Au nom de la proximité géographique entre espaces de production et de consommation, elle est souvent présentée comme garantissant la fraîcheur et parfois la qualité sanitaire des produits. Dans la réalité, l'ampleur du recours aux produits phytosanitaires menace la sécurité sanitaire, la qualité des produits, la santé des consommateurs et entraîne la pollution des ressources en eau. Quand la production agricole se maintient, soutenue par les politiques publiques, c'est en raison d'objectifs sociaux, tels la création de revenus pour des populations socialement marginalisées, ou environnementaux, comme la préservation d'espaces verts. Seules quelques productions spécifiques de produits frais, comme les légumes feuilles et les salades, résistent à ce mouvement.

Urbanisation et nutrition. Le mode de vie urbain sédentaire réduit l'activité physique des personnes tout en offrant un grand choix d'aliments - dont certains relativement bon marché (sucres et graisses). Le déséquilibre nutritionnel qui en résulte est responsable de l'explosion des maladies non transmissibles (obésité, diabète, risque cardiovasculaires, etc.), dont la prise en charge et les coûts sont plus élevés et plus complexes que ceux des maladies infectieuses "classiques". Dans les familles modestes, la malnutrition prend dès lors des formes extrêmes : les études ont montré que pour une personne souffrant d'obésité, on trouvera au sein de la même famille une personne souffrant de carences nutritionnelles importantes.

Cette évolution, d'abord observée dans les pays et régions "en transitions" économique et nutritionnelle (Amérique latine, Sud-Est asiatique, Chine, Maghreb), apparaît maintenant dans les grandes villes des pays pauvres. L'action publique dans ce domaine n'est pas aisée à mettre en œuvre puisqu'il s'agit de restreindre la consommation de certains aliments tout en encourageant la diversification et l'augmentation de la consommation de certains autres, dans un contexte général de difficultés économiques.

Répondre aux besoins alimentaires des populations urbaines, en quantité et en qualité, reste donc un impératif universel qui doit à chaque fois trouver ses réponses à l'échelle locale. Elle demande néanmoins la prise en compte de tant de niveaux d'information (les cours internationaux, les disponibilités régionales, les besoins locaux) qu'il semble difficile de demander aux autorités locales de répondre seules à ce défi.

Cameroun : les limites du maïs ?

Les céréales forment la base de l'alimentation traditionnelle des populations du Nord-Cameroun, qui leur consacrent près de 60 % de leur budget alimentaire. La forte croissance démographique de cette région frontalière soutient une urbanisation constante et une demande en produits agricoles adaptés aux urbains : le taux de croissance annuelle de la production céréalière (4,2 %) correspond ainsi sensiblement au taux de croissance annuelle de la population dans la région (4,5 %).

Si le mil et le sorgho demeurent les deux cultures emblématiques du Nord-Cameroun, le niveau de production reste en deçà de ces besoins croissants, et la consommation d'autres céréales s'est beaucoup développée : le riz représente 39 % du budget alimentaire à l'échelle régionale en 2008, devant le maïs (36 %), le mil et le sorgho (17 %) et les pâtes alimentaires (8 %). Si une grande partie de ces céréales (blé, riz, pâtes) est importée, la production locale de maïs s'est beaucoup développée depuis 1990 grâce à des politiques d'investissement public fortes, passant de 57 000 tonnes à 500 000 en 2007. Le maïs est donc en train de devenir l'aliment urbain par excellence dans la région, d'abord en raison de son prix qui varie peu tout au long de l'année, et parce qu'il offre une grande variété d'utilisation culinaire - épis bouilli ou grillé, sanga, bouillie, beignet et couscous -, mais surtout grâce aux investissements dont il bénéficie au niveau des pouvoirs publics.

Si cette tendance constitue une diversification des productions locales et un renforcement de la sécurité alimentaire de la région, elle fait naître de nombreuses questions. S'agit-il d'une solution durable pour l'approvisionnement urbain ? La culture locale du maïs suffira-t-elle à équilibrer les incertitudes pesant sur l'approvisionnement en riz, majoritairement importé ? La production sera-t-elle capable de faire face à la croissance non seulement de la consommation humaine mais aussi de l'alimentation animale, voire des usages non alimentaires (énergie) ? La production de maïs n'induit-elle pas une nouvelle dépendance technologique (semences, intrants) de l'agriculture vivrière des pays du Sud à l'égard des pays industriels ? Source : D'après, Eric Joël Fofiri Nzossié et al, L'émergence du maïs dans la consommation alimentaire des ménages urbains au Nord-Cameroun (à paraître).

Ghana, nourri au riz importé

Le riz est l'une des bases de l'alimentation des urbains africains. La croissance de la demande tend à être supérieure aux capacités locales de production et à rendre la sécurité alimentaire dépendante des importations et donc des cours mondiaux.

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Les marchés urbains s'approvisionnent loin

Ce sont les villes qui structurent les marchés agricoles. Production et distribution des produits vivriers s'organisent en réponse à la demande des consommateurs urbains. Les logiques à l'œuvre ne sont pas entravées par les frontières politiques et l'on peut parler de l'émergence de marchés régionaux.

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Vietnam | Maraîchages de proximité

Les légumes feuilles (salades, épinards, etc.) sont des produits agricoles fragiles qui ne supportent pas bien le transport et représentent une consommation importante des urbains. Ils restent essentiellement cultivés à proximité des zones de consommation.

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Double faim

Être bien nourri, c'est une question aussi quantitative que qualitative. Être mal nourri, également : on peut avoir faim, on peut aussi avoir une alimentation très déséquilibrée. Les études montrent que dans bien des cas, les deux se surajoutent : l'alimentation des populations qui souffrent de déficit quantitatif est aussi déséquilibrée.

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