Aires protégées : penser au-delà de la biodiversité

Aires protégées : penser au-delà de la biodiversité
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Sommaire de l'article
Congo : des parcs de papier ?
Aires protégées et services écosystémiques
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Le 6e Congrès mondial des parcs de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) s'est tenu à Sydney (Australie) du 12 au 19 novembre 2014 pour trouver des solutions à la dégradation accélérée de la biodiversité. Les aires protégées constituent une réponse possible, mais est-elle suffisante ?

La biodiversité permet le fonctionnement d'écosystèmes sains, sources de services essentiels pour les humains. Biodiversité et écosystèmes sont pourtant plus que jamais menacés. La Liste rouge 2010 des espèces menacées publiée par l'UICN et l'indice Planète vivante 2014 du Fonds mondial pour la nature (WWF) confirment la forte dégradation de la diversité de tous les groupes d'espèces entre 1980 et 2008, en particulier les amphibiens et les coraux. La pression anthropique, via la conversion d'habitats naturels, la surexploitation des ressources ou les pollutions est l'une de ses causes majeures.

Dans ce contexte, les aires protégées constituent un rempart pour préserver les espèces et les écosystèmes conditionnant la vie sur Terre. Selon le WWF, ces espaces atténuent les catastrophes naturelles. Ils contribuent à la qualité et la quantité d'eau potable (par exemple, l'eau provenant du Parc national de Brasília alimente près de 40 % des 2 millions d'habitants de la ville). Ils constituent des zones de reproduction des stocks de poissons (huit ans après la création de l'aire marine protégée de Mombasa au Kenya, les captures aux alentours du parc sont trois fois supérieures à celles dans les zones plus lointaines). Ils participent au maintien des cultures et à l'amélioration de la santé (en Amazonie colombienne, le sanctuaire Alto Orito Indi-Angue a été explicitement créé pour protéger les plantes médicinales). Ils contribuent à la croissance (en 2008, le tourisme dans les aires protégées en Namibie représentait 3,8 % du PIB). Enfin, ils participent à l'atténuation du changement climatique et à l'adaptation des populations à ses impacts (en Bolivie, au Venezuela et au Mexique, les parcs préservent 25 millions d'hectares de forêts et stockent plus de 4 milliards de tonnes de carbone pour une valeur estimée entre 39 et 87 milliards de dollars).

Depuis 1962, six congrès mondiaux des parcs de l'UICN se sont ainsi succédé pour promouvoir et développer les aires protégées. L'avant-dernier en date, à Durban en 2003, a posé quinze objectifs pour cette dernière décennie.

L'héritage de Durban

À Durban, les 3 000 participants s'inquiétaient déjà de la réduction massive de la biodiversité, dans un contexte où les aires protégées existaient surtout sur le papier, en particulier dans les pays en développement, où les plans de développement prenaient rarement en compte ces espaces, impliquant des subventions perverses encourageant la surexploitation des ressources à l'intérieur et autour des aires protégées, et où les changements climatiques induits par l'homme menaçaient ces zones refuges pour la biodiversité. Prônant une meilleure intégration des espaces protégés dans la gouvernance mondiale de l'environnement, l'Accord de Durban a amené la Convention sur la diversité biologique (CDB) à adopter en 2004 son premier programme de travail sur les aires protégées.

Ce congrès a dès lors réorienté les priorités et défini des objectifs qualitatifs pour un réseau d'aires protégées mieux connectées, plus représentatif sur le plan écologique et géré de manière plus efficace. Ses conclusions mettaient enfin au centre des préoccupations la réduction de la pauvreté, ainsi que le respect et la participation des populations autochtones et des communautés locales dans la gestion de ce réseau. Durban est à l'origine de l'objectif d'Aichi 11, finalement adopté en 2010 dans le cadre du Plan stratégique pour la diversité biologique 2011-2020 de la CDB : " D'ici à 2020, au moins 17 % des zones terrestres et d'eaux intérieures et 10 % des zones marines et côtières, y compris les zones qui sont particulièrement importantes pour la diversité biologique et les services fournis par les écosystèmes, sont conservées au moyen de réseaux écologiquement représentatifs et bien reliés d'aires protégées gérées efficacement et équitablement [...]. " Dix ans plus tard, les progrès restent pourtant trop minces.

Fin 2014, environ 209 000 aires protégées couvrent 15,4 % de la surface terrestre, 8,4 % des zones marines et côtières dans les juridictions nationales (de 0 à 200 miles nautiques), et seulement 0,25 % des aires marines au-delà de ces juridictions (haute mer). C'est trop peu : 2,2 millions de mètres carrés de terres et la même surface d'aires marines sous juridictions nationales doivent être protégés d'ici 2020 pour atteindre l'objectif d'Aichi. En outre, ces aires protégées ne couvrent encore que 22 à 23 % des zones définies comme clées pour la biodiversité et trop peu des zones terrestres et marines critiques pour la production des services écosystémiques essentiels (ressources en eau, qualité des sols, carbone, stocks de poissons).

Enfin, selon les Nations unies, 13 % des aires protégées ont une gestion inadéquate et 27 % présentent une qualité de gestion basique mais avec de nombreuses déficiences. Au rang des sujets les plus critiques, le financement insuffisant, le nombre limité des agents, leur faible formation, ou la participation trop restreinte des communautés locales limitent l'efficacité de la gestion des aires protégées actuelles. Presque un quart des aires protégées est cependant très bien géré et constitue un exemple pour le futur.

6e Congrès mondial des parcs : des solutions fondées sur la nature

En écho à son programme 2013-2020, l'UICN a proposé aux participants de ce dernier congrès de penser les aires protégées comme un investissement d'avenir face aux enjeux du développement durable. La déclaration finale du congrès (ou " Promesse de Sydney ") appelle les décideurs de tous les secteurs à adopter une compréhension plus systémique des relations que les sociétés humaines entretiennent avec la nature. L'urgence à innover collectivement, tous secteurs confondus, pour donner à la nature sa juste place dans nos modèles de développement aura résonné comme un leitmotiv de ce congrès résolument tourné vers l'action.

À cette fin, le programme a fait écho aux dernières avancées scientifiques démontrant les liens tangibles entre le maintien de milieux naturels fonctionnels et des enjeux de développement aussi fondamentaux que le changement climatique, la sécurité alimentaire, la santé humaine (y compris psychologique), ou encore la disponibilité des ressources en eau. La gouvernance des espaces protégés, et plus largement des biens communs (climat, biodiversité, eau, foncier, paix, etc.), a constitué un thème central du débat. Ce dernier a insisté sur la diversité des modèles de gestion et l'importance d'adapter ceux-ci aux spécificités des situations locales et de s'assurer qu'ils garantissent une équité sociale dans l'accès aux ressources naturelles au sein et en périphérie des aires protégées. Suivant une dynamique amorcée à Durban - et qui n'a cessé de s'affirmer depuis la Déclaration des Nations unies pour les peuples autochtones en 2007 -, le Congrès a réaffirmé la légitimité des communautés locales et peuples autochtones à participer à la création et la gestion des aires protégées établies sur des territoires dont ils ont l'usage ou la propriété, et reconnu leur contribution significative à la progression récente du réseau des aires protégées, en particulier dans la région Océanie-Pacifique ou en Amérique latine.

Au-delà de ces recommandations, le Congrès de Sydney a engagé les gestionnaires d'aires protégées à collaborer avec les secteurs structurants de l'aménagement des territoires - finance, agriculture, tourisme, industries, etc. - et à approfondir leurs synergies avec leurs périphéries, qu'elles soient urbaines ou rurales, de manière à ce que la biodiversité persiste à l'échelle des territoires. Il a appelé ces secteurs (en particulier les acteurs privés) à valoriser justement la nature et ses services dans leurs activités et augmenter leurs investissements en la matière, notamment par le renforcement des politiques de maîtrise et de compensation des impacts sur la biodiversité des programmes d'aménagement.

Au-delà des aires protégées : investir collectivement pour préserver la biosphère

Les débats actuels mettent en évidence que le développement durable dépendra de la capacité des décideurs politiques et économiques à préserver dans les territoires, envers et contre tout, un réseau connecté d'espaces naturels représentatifs, suffisamment large pour offrir aux populations animales et végétales des conditions critiques nécessaires à leur évolution, et suffisamment fonctionnel pour permettre le maintien des services écosystémiques primaires. Hier sectoriel, cet enjeu fait aujourd'hui partie intégrante de l'agenda du développement post-2015. Ses perspectives s'élargissent au-delà du seul objectif de préservation de la biodiversité, dont il apparaît qu'elle ne pourra advenir par le seul établissement d'espaces protégés et qu'elle ne constitue pas la seule contribution de ces derniers à l'économie des territoires. Il demeure pourtant un paradoxe entre cette reconnaissance politique d'un secteur techniquement mature et le faible niveau d'investissements consentis par les États ou l'engagement insuffisant des entreprises, notamment celles qui gèrent ou contrôlent des espaces naturels dont certains font la taille de petits États (foresterie, agro-industries, infrastructures énergétiques ou routières, etc.).

Les résultats de la 12e Conférence des Parties (CdP) à la CDB, en octobre 2014, ont été décevants en la matière, et chacun attend de la 21e CdP à la Convention sur le changement climatique, organisée à Paris en 2015, qu'elle suscite des investissements substantiels pour la conservation a minima des forêts, en reconnaissance de sa contribution à la lutte contre les changements climatiques. Un second paradoxe existe au niveau foncier, où toutes les analyses confirment la perte quasi inexorable d'espaces naturels au profit d'artificialisations irréversibles et l'insuffisante mise en œuvre des plans de gestion et de compensation des impacts des projets sur les milieux naturels, souvent par défaut de contrôle des autorités compétentes. Enfin, les crises économiques et sociales actuelles ne constituent pas un climat favorable à des politiques environnementales de long terme, y compris dans les pays de l'OCDE, traditionnellement leaders en la matière.

Dans ce contexte, la communauté de la conservation réunie à Sydney s'est interrogée sur les voies possibles pour que la nature bénéficie d'un meilleur partage des ressources, qu'elles soient financières, par une augmentation des financements publics et privés consentis en sa faveur, ou foncières, par la définition de zones stratégiques de no-go pour des activités incompatibles avec la préservation de la nature. Sa déclaration finale est le résultat d'un appel à contribution lancé à tous les acteurs de l'économie pour résoudre ce challenge. Elle inclut des engagements (la liste devrait s'allonger dans les mois à venir) de gouvernements (Madagascar, Russie, Brésil, France, Chine, etc.), d'organisations internationales (le Fonds pour l'environnement mondial - FEM -, le Programme des Nations unies pour le développement - PNUE), du secteur privé (la fondation Elion), de représentants de peuples autochtones ou de communautés locales, ou encore d'individus. Les écosystèmes littoraux ou maritimes concentrent les engagements les plus significatifs. La France, quant à elle, s'est engagée, entre autres, à porter la Promesse de Sydney à la COP21 et à œuvrer pour la reconnaissance des solutions apportées par les écosystèmes et leurs services aux défis de la lutte contre les dérèglements climatiques et à l'adaptation des sociétés et des territoires à leurs impacts. Une telle reconnaissance serait une étape majeure de la lutte pour la préser­vation de la biosphère et de l'Homme.

 

Congo : des parcs de papier ?

La plupart des aires protégées du Gabon ou de la Guinée équatoriale sont entourées d'exploitations forestières et minières, réduisant considérablement leur effectivité réelle et faisant craindre à beaucoup qu'ils ne soient que des " parcs de papier ".
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Aires protégées et services écosystémiques

Malgré une forte expansion, les aires protégées n'ont pas encore atteint l'objectif d'Aichi et ne protègent pas l'ensemble des zones-clés à l'échelle terrestre pour garantir la production des services écosystémiques essentiels.
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