Afrique : l'environnement fait la santé

Afrique : l'environnement fait la santé
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Sommaire de l'article
Quel assainissement dans le monde ?
Assainissement et santé
Infections et quartiers informels
Quelle place pour la poubelle à Ouagadougou ?
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Même lorsqu'elles ont un impact sur la santé des urbains, comme l'accès à l'eau ou l'assainissement, les questions environnementales ne constituent pas la priorité des autorités locales au Sud. Quand celles-ci s'y attellent, souvent en partenariat avec la communauté internationale, l'enjeu est de développer des solutions adaptées aux besoins mais aussi aux pratiques sociales de villes en profonde mutation et mêlant des logiques rurales aux logiques urbaines. Un défi à chaque fois renouvelé.

La population mondiale des villes va doubler d'ici 2030 (lire repères 13 et 14). Cette croissance est un défi pour la santé, les citadins se trouvant confrontés à maints problèmes aux conséquences sanitaires mal évaluées : ramassage des ordures, pollution de l'air, de l'eau. Il importe donc de prendre la mesure des déterminants de santé que sont les pollutions environnementales. Et si la santé est un moteur du développement durable, ce dernier peut en retour améliorer la santé des populations.

En raison de l'insuffisance de la croissance économique et de l'absence de politiques de développement bien conçues dans de nombreux pays d'Afrique, le déploiement des infrastructures nécessaires au développement durable des villes ne suit pas l'expansion démographique. Or, en concentrant en un même lieu un grand nombre de personnes, la ville accroît les risques de pollution sans que l'on sache encore bien les mesurer, et donc s'en prémunir, du fait de leur origine plurifactorielle. Ce chapitre essaiera de comprendre comment les villes du Sud se saisissent du problème de la pollution. Pour savoir comment les pollutions sont générées et dans quelle mesure elles peuvent avoir un impact sanitaire, nous avons choisi de nous intéresser à deux villes africaines. Les pratiques des ménages résidant à Yaoundé au Cameroun donneront l'occasion d'étudier la diversité des défis de l'assainissement au sein d'une même ville. L'exemple de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, montrera comment certaines villes se lancent dans une urbanisation plus durable avec la mise en œuvre d'un plan d'évacuation des déchets ménagers malgré les multiples obstacles à sa mise en œuvre.

La pollution, un phénomène ancien

Aujourd'hui totalement banalisé, le terme de pollution qualifie des actions qui contribuent à la dégradation de l'environnement mais il recouvre des acceptions très diverses. De nombreuses études, particulièrement dans les pays occidentaux, font référence aux pollutions atmosphériques et à leur impact sanitaire. La consommation d'eau contaminée par des agents pathogènes est à l'origine des maladies diarrhéiques dans les pays en développement où l'assainissement fait encore souvent défaut. L'eau peut aussi être contaminée par des polluants, au premier rang desquels les nitrates, utilisés pour fertiliser les sols. Quant aux déchets, qui véhiculent traditionnellement une image négative à travers celle des décharges où s'entassent des ordures abandonnées, pourrissant lentement, attirant rongeurs, insectes et volatiles, leurs effets sur la santé sont beaucoup moins connus. Les troubles constatés chez des populations vivant à proximité de ces décharges seraient moins le fait de la toxicité des polluants incriminés que de l'inquiétude engendrée par les odeurs.

Les pollutions ne constituent pas un problème récent ni un phénomène épisodique. Dès le ive siècle av. J.-C., Hippocrate de Cos associe les fièvres intermittentes du paludisme à certaines conditions climatiques et environnementales. Mais, pendant longtemps, les causes de la pollution sont restées peu nombreuses et d'importance limitée, résultant surtout de la contamination localisée des eaux superficielles et des nappes phréatiques par des bactéries pathogènes et des substances fermentescibles introduites dans les réseaux hydrologiques par les déchets domestiques. C'est à partir de la révolution industrielle, à la fin du xviiie siècle, que l'on commençe à ressentir d'une manière significative l'action de l'homme sur son environnement.

Au cours de cette période, scientifiques, industriels et agriculteurs des pays du Nord appréhendent la ville comme une source de matières premières et mettent en œuvre un projet urbain qui, en visant à ne rien laisser perdre, est le garant d'une certaine salubrité. Mais peu à peu tous apprennent à se passer de la ville, et celle-ci ne sait plus consommer ses déchets. Le début du xxe siècle sera le témoin d'une dévalorisation progressive des excreta urbains qui deviendront alors nommément " déchets " et " eaux usées ".

De grandes avancées au plan sanitaire sont accomplies en Europe dès le xixe siècle, à la suite des épidémies de choléra, et de typhoïde qui y sévissent. John Snow, en étudiant la propagation de l'épidémie de choléra qui frappe Londres en 1854, émet l'hypothèse d'une dissémination de la maladie par l'intermédiaire du réseau de distribution d'eau. L'Angleterre va alors se lancer dans le traitement de l'eau pour limiter les risques de maladie. En France, au même moment, les découvertes de Louis Pasteur sur les risques de contamination manuportée contribuent à la naissance de l'hygiénisme, qui sera à l'origine de la loi d'hygiène publique de 1902. La ville va peu à peu changer d'image, notamment sous l'influence de décideurs comme le baron Haussmann ou d'ingénieurs du génie sanitaire qui mettent au point des techniques de traitement des eaux et d'épuration des eaux usées. Des circuits d'adduction d'eau et un réseau moderne d'égouts sont conçus, et ces aménagements, qui s'ajoutent aux progrès de la médecine, contribuent à une nette amélioration de la santé des populations urbaines - qui se traduit d'ailleurs immédiatement par une augmentation de l'espérance de vie.

Au Sud : de multiples pratiques à risque

La situation des villes du Sud n'est en rien comparable à celle des villes du Nord : l'assainissement y est insuffisant et de mauvaise qualité, entraînant le rejet dans la nature de matières solides et d'eaux résiduaires qui peuvent avoir un impact négatif sur la santé. Un citadin des villes d'Afrique subsaharienne sur quatre n'a pas accès à de l'eau en qualité suffisante, et un sur deux ne dispose pas d'un système d'assainissement correct.

De 1975 à 2002, seule une trentaine de systèmes publics d'assainissement des eaux usées ont été construits en Afrique de l'Ouest et du Centre, et en 2002, ces stations représentaient près de 20 % des ouvrages de traitement collectif existant dans ces pays. Outre leur simplicité, les moyens matériels et financiers pour assurer leur exploitation étaient réduits, les capacités initiales très vite dépassées, les rendements relativement faibles. De plus, le suivi de la qualité des eaux usées et des effluents était mal assuré (cf. graphique 1).

À Yaoundé, des efforts appréciables sont aujourd'hui déployés par les pouvoirs publics pour restaurer la propreté de la ville, mais les résultats restent en dessous des besoins sans cesse croissants. Les réalisations sont essentiellement axées sur le centre-ville et les quartiers modernes, délaissant les zones d'habitat traditionnel et spontané souvent densément peuplées. Ainsi, les secteurs enclavés situés dans les fonds de vallée ou sur les versants qui abritent la fraction la plus démunie de la population, régulièrement en proie aux inondations et à l'érosion, restent totalement dépourvus de système d'assainissement pluvial.

Pour faire face aux problèmes de pollution environnementale, le 5 août 1996, les pouvoirs publics camerounais ont adopté la loi n° 96/12 qui fixe le cadre juridique de la gestion de l'environnement dans l'ensemble du pays, complété par un programme national de gestion de l'environnement. Sa mise en œuvre est cependant difficile du fait de l'insuffisance des moyens. Par ailleurs, la multiplicité des centres de décision et le manque de coordination entraînent des conflits de compétences et un gaspillage des ressources.

Les risques sanitaires liés aux modes d'assainissement. Les métropoles génèrent beaucoup de déchets liquides, au Sud comme au Nord. à Bamako (Mali), selon les statistiques de la Direction nationale de l'assainissement, du contrôle des pollutions et des nuisances (DNACPN), la production des eaux usées domestiques est estimée à 28,3 litres par habitant et par jour ; ce qui reste largement inférieur aux 118 ou 225 litres produits par habitant et par jour respectivement à Islamabad et à Montréal.

à Yaoundé, le volume des eaux usées rejetées est très élevé, représentant 90 % à 95 % du volume d'eau consommée, alors que la proportion des ménages camerounais disposant d'un système d'assainissement moderne n'est estimée qu'à 7,3 %. Avec une consommation moyenne de 60 litres d'eau par jour et par habitant, ce sont donc près de 62 400 m3 d'eaux usées qui sont évacuées et qui devraient être traitées quotidiennement. Or les dix stations de collecte et de traitement des eaux usées, pour une population de 1,2 million de personnes en 2002, sont anciennes et fonctionnent mal. De fait, 70 % des eaux usées sont rejetées dans le sol, soit 5 m3 par jour et par hectare urbanisé, avec un niveau de pollution supérieur aux normes recommandées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces eaux sont chargées de matières solides en suspension (jusqu'à 2 600 milligrammes par litre [mg/l] pour la station d'épuration de la Cité verte, la valeur normale étant de 30 mg/l), de phosphore (27,9 mg/l, la valeur normale ne devant pas dépasser 1 mg/l), d'azote ammoniacal (autour de 80 mg/l pour les stations de Grand Messa et de la Cité verte, la valeur normale étant de 0,5 mg/l), de coliformes et streptocoques fécaux (de 103 à 107 unités formant une colonie [UFC]/100 ml), de matières organiques et de métaux lourds tels que le cadmium, le plomb et le zinc. Il est donc à craindre que les capacités auto-épuratoires du sol soient vite dépassées, entraînant la pollution de la nappe phréatique, alors qu'environ 65 % de la population ne dispose pas d'eau courante et s'alimente par des puits et des sources, accentuant ainsi le " péril fécal " conduisant aux maladies diarrhéiques qui représentent 13 % des causes de mortalité infantile dans le monde. Pour pallier la défection des services publics dans le domaine de l'assainissement, les populations ont recours à des systèmes autonomes de collecte et d'évacuation des eaux usées et excreta dont la multiplication n'est cependant pas sans conséquence sur leur santé.

Des risques variables selon les quartiers. Une étude épidémiologique transversale menée à Yaoundé a permis de relever un taux de prévalence diarrhéique moyen de 14,4 % avec cependant d'importantes disparités spatiales qui peuvent être statistiquement associées aux modes d'assainissement des eaux usées (cf. graphique 2) L'IRD, le centre Pasteur du Cameroun (CPC) et l'Université Paris-Ouest-La Défense ont conduit un programme de recherche visant à analyser les disparités socio-spatiales des maladies diarrhéiques des enfants de moins de 5 ans à Yaoundé. Cette enquête qui s'est déroulée en mai 2002 a permis d'examiner plus de 3 000 enfants répartis dans 20 quartiers de la capitale administrative camerounaise. .

Lorsque la population rejette ses eaux usées directement dans la nature, la prévalence des diarrhées est très élevée. Généralement, c'est dans les quartiers spontanés qu'elle est la plus forte (319 cas c'est-à-dire 73,2 %) et plus particulièrement dans les quartiers spontanés péricentraux (38,4 %, cf. graphique 3), comme Etoa Meki. Dans ce type de quartier, la population utilise des rigoles pour rejeter ses eaux usées, très souvent au moyen d'une petite canalisation de fortune. Souvent tracées par les eaux de pluie et rarement entretenues, ces rigoles slaloment entre les maisons, dévalent les pentes et se transforment rapidement en mares débordant de mousse de lessive qui peuvent occasionnellement être colonisées par les larves des moustiques. En entretenant une humidité constante du sol peu perméable, cette pratique favorise le développement de micro-organismes et la survie des œufs de nématodes dont certains sont impliqués dans l'occurrence des diarrhées constatées ville.

Or, l'absence de coordination de toutes ces actions individuelles fait que ces eaux nuisent à l'ensemble de la population, chacun cherchant à orienter le filet d'eaux usées hors de sa parcelle sans se soucier de savoir s'il ne débouche pas dans la concession voisine. Là où la pente permet un écoulement rapide, le risque est moindre comme on l'observe dans les quartiers des fronts d'urbanisation de Mballa 3 ou Bilono. Il est en revanche élevé dans les zones basses où les eaux stagnent en traînées et flaques noires puantes. On trouve aussi des taux de diarrhées élévés dans les anciens quartiers populaires réguliers comme Nkomkana, Mballa, Nimbomian 3 et 4.

Dans les quartiers populaires planifiés et résidentiels modernes, les prévalences des diarrhées les plus fortes sont observées essentiellement au sein des ménages installés dans les zones simplement viabilisées de la Mission d'aménagement et d'équipement des terrains urbains et ruraux (Maetur), et parmi les ménages récemment installés qui ne sont pas encore reliés au réseau d'alimentation en eau. C'est le cas des quartiers Maison blanche et Ngousso-Yanda.

Si les populations ont accès à de l'eau potable, traitée, extraite loin de la zone d'habitat urbain, les conséquences d'un assainissement défaillant et du rejet des eaux usées dans l'environnement peuvent être moins dramatiques, au moins à court terme. Or, les populations de ces espaces urbains mal ou pas aménagés n'accèdent que difficilement à de l'eau traitée, dans la plupart des cas, elles consomment de l'eau provenant de puits peu profonds, mal protégés et ainsi pollués. Les dispositifs individuels, relevant davantage du bricolage que d'un véritable savoir-faire, entraînent de fait plus de risques que les dispositifs collectifs. Ceci étant, les maladies diarrhéiques résultent de la combinaison géographique de plusieurs facteurs physiques, sociaux et environnementaux qui tiennent au rejet d'eaux sales dans la nature mais aussi à la densité de population en un même lieu et au niveau d'éducation des populations qui ne savent pas toujours à quels risques elles s'exposent en pratiquant une telle gestion de leur environnement.

Des stratégies à explorer. La solution du tout-à-l'égout n'est peut être pas la plus adaptée au contexte des villes du Sud. Celles-ci sont souvent relativement étalées dans l'espace, et aménager un circuit de tout-à-l'égout dans ces conditions serait relativement coûteux. Par ailleurs, il ne suffit pas de construire une station d'épuration, il faut ensuite l'entretenir, ainsi que le réseau de canalisations, ce qui constitue un autre défi. Pour preuve, les simples caniveaux à ciel ouvert que l'on rencontre dans certaines villes africaines sont assez mal entretenus et implantés de façon ponctuelle dans les quartiers, sans vraiment déboucher sur un réseau de plus grande capacité d'évacuation. L'inefficacité de ce réseau a été particulièrement visible à Ouagadougou lors de l'épisode pluviométrique du 1er septembre 2009, durant lequel il est tombé en une journée 260 millimètres d'eau soit près du tiers de la pluviométrie annuelle. Un linéaire de caniveaux réellement conçus en réseau et adapté au milieu sahélien aurait peut-être contribué à réduire l'importance des dégâts en centre-ville. Dans le contexte actuel, il est donc important de bien réfléchir à des solutions plus adaptées, qu'il s'agisse de fosses individuelles sèches, filtrantes ou de lagunages à végétaux.

Dans les pays développés, les infrastructures d'assainissement, comme celles dédiées à l'approvisionnement en eau ou en électricité, ont été mises en place grâce à des subventions d'état dès le xixe siècle. Au cours du xxe siècle, les villes lancées dans un processus de décentralisation ont poursuivi les travaux de raccordement grâce à des impôts, des subventions d'État et des emprunts aux caisses d'épargne. Cela vaut pour l'ensemble des pays européens. Dans les pays en développement, ces infrastructures ont été financées au début de l'explosion urbaine par le secteur public ou parapublic, mais, depuis les années 1990, les programmes d'ajustement structurel et la dispersion des aides des bailleurs de fonds ont conduit à une réduction drastique des aides. Celles-ci produisent parfois les effets inverses à ceux attendus en limitant les équipements dans l'espace (construction de caniveaux le long de portion de voies réduites) sans coordination d'ensemble ni d'insertion dans un schéma urbain plus cohérent. En outre, la décentralisation des compétences imposée simultanément ne permet pas de lever des fonds. Différentes solutions sont donc à explorer aussi bien en matière de tarification, de subventions croisées, de mutualisation des coûts de gestion des services, de modalités de contributions par la solidarité nationale, pour financer ces infrastructures indispensables à l'amélioration des conditions de vie des populations et à la préservation de leur environnement.

Par ailleurs, il faut bien noter que la situation des pays en développement aujourd'hui est très différente de celle des pays occidentaux lorsque se sont posées les questions relatives à l'amélioration de l'environnement urbain. à cette époque en Europe, la croissance urbaine était moins forte car la transition démographique était déjà achevée. De plus, les ressources étaient présentes ce qui est loin d'être le cas dans l'ensemble des pays en développement aujourd'hui, si l'on prend le simple exemple de l'eau. Or, il semble bien difficile de tenter de rationaliser ces services. En outre, la mise en place d'une politique d'hygiène publique ne s'est pas faite en un jour au Nord et elle n'a été menée à bien qu'avec l'élaboration de cadres juridiques qui ont d'abord considéré des techniques et pas un système global, contribuant ainsi à une vision assez réduite de la question de l'environnement urbain. Or aujourd'hui, force est de constater que sans l'adhésion et la participation de la communauté, l'amélioration de l'environnement et sa préservation ne sont guère envisageables.

La volonté affichée de la communauté internationale et les investissements qui doivent l'accompagner ne sauraient en effet suffire à cette amélioration qui passe nécessairement par la compréhension, par les populations locales, des enjeux de la préservation de leur environnement, et par l'amélioration de l'accès à l'éducation en matière de santé environnementale. Certes, l'inertie est forte comme en témoignent les épidémies de choléra qui frappent de plus en plus de villes en Afrique. Ouagadougou n'échappe pas à cette pandémie : en 2003, lors du congrès des maires africains, " Africités ", la ville a été récompensée par un prix des Nations unies pour les efforts qu'elle accomplissait dans le domaine de l'environnement ; deux ans plus tard, le choléra frappait la capitale. Les autorités sanitaires ont tenté de faire comprendre à la population l'importance de l'hygiène pour se prémunir du " péril fécal ". Mais sitôt l'épidémie terminée, les commerçantes reprenaient leurs ventes au bord des routes sans plus se soucier de la poussière et des miasmes ambiants, tandis que les ménages frappés par la maladie renonçaient à l'aménagement de leur concession pour garantir une meilleure hygiène. Pourtant, avec un minimum de volonté politique et d'engagement à la fois individuel et communautaire, on peut y parvenir. Les relations entre environnement et santé sont connues depuis fort longtemps mais trop peu d'études s'intéressent encore aujourd'hui aux disparités spatiales et sociales de santé au sein des villes. Le préjugé selon lequel on vivrait mieux en ville où se concentrent offres scolaire, sanitaire, en équipements ou en commerces, doit être révisé. Ce n'est pas parce que les structures de soins sont nombreuses que la population y recourt. D'autres barrières existent, sociales, économiques, culturelles ou cultuelles, qui limitent l'accès aux soins en milieu urbain.

Les obstacles à la gestion des déchets

La gestion des déchets ménagers est un autre défi majeur pour les municipalités africaines qui rencontrent d'importantes difficultés à assumer correctement ce service du fait de la forte croissance de la population, mal maîtrisée, et de l'évolution des modes de consommation qui conduit à l'augmentation des volumes de déchets.

Ouagadougou, " ville propre ". La capitale du Burkina Faso tente de se conformer aux orientations définies par les grands organismes internationaux, sensibles à la préservation de l'environnement, par une politique urbaine adaptée. Elle a enregistré une forte croissance démographique estimée à 5,2 % entre 1996 et 2006 amenant ainsi sa population à près de 1,5 million d'habitants. La ville produit aujourd'hui 300 000 tonnes d'ordures ménagères par an, chiffre qui pourrait atteindre 900 000 en 2020, dont à peine la moitié serait évacuée.

Depuis l'indépendance et jusqu'à la fin des années 1980, le service de collecte fortement centralisé était assuré par une régie municipale, la Direction nationale des services d'entretien, de nettoyage et d'embellissement (Dinasene). L'année 1986 marque la réorganisation de l'assainissement à Ouagadougou, sous la double influence de la communauté internationale et de l'État burkinabé. Durant la période révolutionnaire de 1987 puis sous le régime de " la rectification ", une opération dite " ville propre " fut initiée par le gouvernement afin de lutter contre l'amoncellement des immondices. La propreté urbaine et l'assainissement devinrent des priorités nationales, tandis que l'amélioration du cadre de vie s'érigeait en pilier du programme populaire de développement, avec pour objectif la restructuration des quartiers considérés comme malsains. Les projets de développement urbain (PDU) furent des outils fondamentaux pour la mise en œuvre des politiques de gestion des déchets. Ainsi, le deuxième PDU mit à la disposition de la capitale, 7 bennes et 115 bacs à ordures dès 1986, tandis que le troisième PDU s'attachait dès 1991, à la faveur des programmes d'ajustement structurel, à l'organisation du système de collecte par l'intégration de nouveaux acteurs dans la filière d'élimination.

En 1996, la dégradation des activités de l'Office national des services d'entretien, de nettoyage et d'embellissement (Onasene), qui a succédé à la Dinasene, conduit à sa dissolution et au transfert de ses attributions aux services techniques municipaux dans le cadre de la politique de décentralisation naissante. La commune se retrouve alors en charge de l'assainissement, de la lutte contre l'insalubrité, des pollutions et des nuisances, de l'enlèvement et de l'élimination des déchets ménagers. Le service, réalisé par des entreprises privées, est rendu en échange d'un abonnement mensuel avec les ménages, selon une tarification qui varie avec l'importance des enlèvements et de leur fréquence.

Vers un code de l'hygiène publique. Parallèlement, la ville se lance dans un programme de gestion écologiquement rationnelle des déchets solides, et les questions relatives aux eaux usées deviennent des priorités, à travers notamment l'amélioration des services de collecte des résidus issus de l'activité domestique des ménages mais aussi des commerces, de l'artisanat et des bureaux, ainsi que l'application du principe " pollueur-payeur ". Le Plan d'action national pour l'environnement (PANE) est adopté, qui constitue l'Agenda 21 du Burkina Faso.

Les principaux textes de loi mis en œuvre montrent un intérêt relativement récent pour le domaine de l'environnement et de sa protection. Le premier date de 1998 et fixe des mesures de préservation de l'environnement en interdisant " de détenir ou d'abandonner des déchets urbains dans des conditions favorisant le développement d'animaux nuisibles, d'insectes et autres vecteurs de maladies susceptibles de provoquer des dommages aux personnes et aux biens ". La loi n° 022-2005/AN du 24 mai 2005, portant code de l'hygiène publique, introduit les termes de précollecte et de décharge contrôlée dans le processus d'élimination des déchets. La collecte des déchets s'est étendue à tous les quartiers selon un découpage de la ville en douze zones, chacune étant attribuée à une entreprise privée ou un groupement d'intérêt économique. Les populations doivent obligatoirement passer par un service de ramassage et s'acquitter d'une redevance. Trente-cinq centres de précollecte ont été construits à travers la ville, et un centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD), combinant tri, compostage de la fraction fermentescible et enfouissement technique, a été aménagé en périphérie nord de la ville, à proximité du village de Polesgo (cf. carte 1).

Les défaillances du dispositif de collecte. La nouvelle organisation reste toutefois difficile à mettre en œuvre, le lien entre détritus jetés dans la rue et risques sanitaires échappant encore à une grande part des populations. Si la gestion des déchets ménagers dépend de la capacité des entreprises à satisfaire la demande potentielle et de l'intérêt de la population à l'égard de son environnement, elle dépend aussi du niveau de vie des ménages. Lors du recensement de la population de 1996 Le recensement est fait à l'échelle des zones de dénombrement qui regroupent 1 500 à 2 000 personnes, soit une journée et demie à deux jours de travail pour un agent recenseur. , les déclarations des chefs de ménage montraient que l'adhésion aux différents modes d'évacuation des déchets ménagers se faisait selon la répartition suivante : 31,1 % des ménages utilisaient une poubelle, 27,8 % déversaient leurs déchets ménagers sur les tas d'immondices, 13,1 % dans la rue, 11,6 % dans les bacs, 8,3 % dans les fossés et 8,1 % utilisaient un autre moyen (cf. carte 1). On peut observer une nette opposition spatiale entre le centre et la périphérie. Dans la partie centrale de la ville, la majorité des ménages recourait aux poubelles ou aux bacs municipaux. à l'inverse, en périphérie, à l'exception des quartiers résidentiels comme celui de la Zone du bois à l'est ou d'une partie du quartier de la Patte d'oie au sud, les populations jetaient leurs ordures plus ou moins au hasard dans l'espace public. Dans les quartiers où des populations au niveau de vie moyen côtoient des populations au niveau de vie plus modeste, les comportements étaient plus hétérogènes comme on pouvait l'observer dans le quartier de Tampouy situé au nord-ouest de la ville. La couronne périphérique ainsi délimitée mettait en évidence une ville qui se marginalisait au regard de la gestion des ordures. C'est évidemment dans ces espaces que l'on observait aussi une désaffection des services publics, qu'ils soient sanitaires ou éducatifs, au profit d'une offre privée qui n'est pas nécessairement inaccessible au plan financier mais dont la qualité reste à démontrer et qui n'est pas abondante.

Il est rapidement apparu que l'absence de points de précollecte dans la capitale amenait aussi bien les opérateurs informels que les structures privées officielles à utiliser illégalement les réserves foncières ou des parcelles vides pour évacuer les ordures collectées auprès des ménages ou les contraignaient à rejoindre les décharges non contrôlées situées en périphérie de la ville. Il devenait nécessaire de réfléchir à une meilleure gestion du circuit en référence aux différentes conférences sur l'environnement.

Les comportements individuels face aux déchets. L'usage agricole des déchets, comme source de matières organiques pour l'agriculture urbaine, est un premier obstacle à la construction d'une filière unitaire de traitement des déchets. à Ouagadougou, une partie des ordures ménagères collectées est déversée dans les espaces de culture en périphérie. Or les ordures ne sont plus uniquement composées aujourd'hui de produits biodégradables.

En outre, si, au village, chacun pouvait faire ce qu'il voulait dans l'espace qui lui appartenait - " Le chien est maître dans sa cour " dit un proverbe moaga -, en ville, du fait de la réduction des parcelles, les habitants font dans les espaces collectifs ce qu'ils ne peuvent plus faire chez eux. Il faut noter que chez ceux qui sont nés en ville ou qui y résident de longue date sont plus sensibles à la question du ramassage des déchets et à la propreté de leur habitat que les nouveaux arrivants qui conservent encore des pratiques rurales et semblent peu concernés par l'accumulation des ordures. La concentration de l'habitat en zone non lotie n'offre pas beaucoup d'espaces vides susceptibles, comme en loti, de servir de décharge publique informelle. De fait, dans ces espaces, et dans un contexte de forte concentration humaine, la population continue de jeter ses déchets à l'extérieur de la concession. Mais a-t-elle vraiment le choix puisqu'elle n'a pas véritablement accès à la ville et à ses services de base, qu'il s'agisse d'approvisionnement en eau potable ou d'électricité tout simplement ?

Si, dans une certaine mesure, la ville contraint la population à concevoir différemment la gestion de son environnement du fait de la concentration en un espace limité d'un grand nombre de personnes et donc de l'apparition d'une certaine nuisance liée aux déchets ménagers, il est clair que les comportements traditionnels ne sont pas encore révolus. Ce constat explique les difficultés que rencontre l'état à exporter les nouveaux modes de gestion de l'environnement au-delà des grosses villes du pays, alors même que les villes secondaires sont en proie à une augmentation de la production de déchets liée au mode de vie urbain.

Les politiques publiques visant à préserver l'environnement, à améliorer les conditions de vie des populations et à lutter contre les pollutions ne sont pas dictées dans les pays du Sud par l'urgence de la situation en matière de santé publique, mais plutôt par les directives internationales issues des grandes conférences internationales de ces dernières années. On peut de toute façon s'interroger sur la perception de la notion de décès prématuré lié à l'exposition aux pesticides ou aux fumées que pourraient avoir les populations des pays en développement déjà soumises à tant d'autres formes d'agression quotidienne. Et force est de constater que les politiques de santé des pays du Sud sont davantage tournées vers les soins que vers la prévention.

L'épisode du smog londonien de l'hiver 1952 joua un rôle décisif dans l'élaboration des politiques publiques de maîtrise de la pollution atmosphérique, dans les pays du Nord. Or il n'est pas certain que les questions de pollution conduisent à une telle prise de conscience des pouvoirs publics dans les pays en développement.

Au cours des vingt dernières années se sont plutôt succédé dans les pays du Sud des politiques de santé fondées sur les soins de santé primaire - l'initiative de Bamako - qui laissaient finalement peu de place à la santé urbaine, parent considéré comme riche au regard de la situation en milieu rural. Ces politiques se sont traduites par l'implantation des districts, la mise en œuvre de stratégies telles que la participation communautaire, le recouvrement des coûts, les programmes verticaux et intégrés, etc. Elles se sont peu appuyées sur les contextes nationaux pour se structurer et elles s'intéressent toujours fort peu à la prévention, restant concentrées sur les aspects curatifs des soins. Selon Georges Canguilhem, la santé n'est pas un état idéal, elle est " l'aptitude à surmonter les crises ". Or, en matière de politique de santé, l'on se heurte en fait généralement à deux représentations de la santé. Selon l'une, la santé est appréhendée par rapport à la maladie, et le système de soins en devient le déterminant essentiel. Le second modèle appelle une vision de la santé publique où les déterminants sociaux, économiques, individuels et collectifs jouent un rôle. Dans les pays en développement, c'est résolument la seconde vision qui conduit à l'élaboration des politiques de santé.

Des solutions à adapter localement

Les villes concentrent l'essentiel de la population humaine, de l'activité économique et politique et des services sociaux, sportifs ou culturels. Pour soutenir cette activité, elles développent des rapports complexes avec leur environnement. Les théoriciens ont mis au point la notion de " métabolisme urbain ". Or la description de l'assainissement à Yaoundé comme celle de la gestion des déchets à Ouagadougou démontrent que la ville n'est pas un système unitaire sur lequel peut être plaqué un modèle de gestion issu des bureaux d'ingénieurs. Le développement urbain des pays du Sud ne peut s'appuyer que sur des solutions locales adaptées aux ressources des sociétés. Ces solutions passent par la réduction des sources de pollution et par la promotion d'un environnement de meilleure qualité. Elles doivent prendre en compte le fait que le passage du milieu rural au milieu urbain entraîne des modifications dans la perception de l'espace puisque l'on passe d'un espace ouvert à un espace clos où la différence entre domaine privé et domaine public devient plus importante. Or les populations doivent apprendre cette différence. Le milieu urbain ne peut être conçu comme un milieu naturel au sens biologique du terme, mais bien comme un milieu construit. Dès lors, c'est aux sociétés qui habitent la ville de concevoir un environnement durable, sans chercher à préserver un milieu naturel qui, de fait, n'existe déjà plus. Cette quête implique et impose que les sociétés soient conscientes de leur environnement et aient acquis la volonté de le développer le plus durablement possible.

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