Afrique de l'Est : l'apport de l'approche écosystémique

Afrique de l'Est : l'apport de l'approche écosystémique
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Sommaire de l'article
Un dispositif technique adapté aux écosystèmes
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La stratégie des Grands écosystèmes marins (GEM) vise une gestion intégrée des sols, de l'eau et des ressources vivantes [Sherman et Duda, 1999]. Reconnaissant que les êtres humains sont une composante à part entière de nombreux écosystèmes, elle œuvre à la conservation et à une utilisation durable des ressources naturelles. Fer de lance de cette approche, le Fonds pour l'environnement mondial (FEM) a investi 1,8 milliard de dollars dans seize projets de la stratégie GEM et ce, avec le concours de cinq agences des Nations unies, plusieurs pays et d'autres bailleurs. Ces initiatives ont pour vocation d'aider les pays côtiers à mieux gérer leurs ressources et à atténuer les effets du changement climatique qui pourraient, sans réponse appropriée de la communauté internationale, imposer à 200 millions de personnes de quitter leur domicile d'ici 2050 et de devenir ainsi des " réfugiés climatiques " [IAASTD, 2008].

Lancé en 2007, le projet Grands écosystèmes marins d'Agulhas et de Somalie (ASCLME) entend encadrer pendant cinq années la gestion des ressources marines et côtières de neuf pays de la région de l'océan Indien occidental (repère 1). Le projet englobe le GEM du courant de Somalie, qui s'étend des Comores et de la pointe nord de Madagascar jusqu'à la Corne de l'Afrique, et le GEM du courant des Aiguilles, situé de la pointe nord du canal du Mozambique au cap des Aiguilles. Ce projet surveille également les effets du courant sud-équatorial qui entraîne ces deux principaux courants du GEM. Le courant sud-équatorial détermine dans une large mesure la structure biologique, physique et chimique de l'écosystème et influe sur la météorologie et le climat, non seulement le long du littoral oriental de l'Afrique, mais aussi jusqu'à l'Atlantique Nord. Les scientifiques affiliés à ce projet ont récemment confirmé les trajectoires des courants décrites dans la carte du repère 1.

La région de l'ASCLME abrite des écosystèmes d'une grande diversité : forêts de varech uniques au monde, au large des côtes somaliennes, récifs coralliens, mangroves et herbiers, ainsi que des habitats marins subtropicaux tempérés, au sud. La région abrite également d'importantes populations d'espèces emblématiques telles que les oiseaux de mer, les tortues, les dugongs et l'insaisissable cœlacanthe, qui côtoient des milliers d'espèces plus petites. Cette diversité fait écho à un paysage socio-politique tout aussi complexe : 50 millions de personnes vivant ainsi sur les côtes du Kenya, du Mozambique, de la Somalie, de l'Afrique du Sud et de la Tanzanie, ainsi que sur les îles des Comores, de Madagascar, de Maurice et des Seychelles, seraient tributaires des ressources procurées par ces deux GEM.

Ce projet est bien accueilli par les autorités locales, même si l'introduction d'une gestion intégrée et adaptative des ressources pose de véritables difficultés, les pays concernés étant pauvres pour la plupart. Une petite équipe de spécialistes de gestion environnementale est chargée de définir des régimes d'utilisation durable des ressources. Grâce à l'approche GEM, ils peuvent adopter un processus scientifique adapté à chaque écosystème, avoir accès à un financement, mettre en commun des ressources humaines et techniques très limitées et organiser des actions conjointes régionales afin de remédier aux problèmes environnementaux.

Comme l'approche écosystémique, le concept de GEM est holistique et associe des données sur la productivité, les poissons et les pêcheries, la pollution et la santé des écosystèmes, à des indicateurs socio-économiques et de gouvernance. Dans le passé,la gestion avait tendance à se concentrer sur des espèces déterminées, au lieu d'envisager (et de gérer) les espèces comme parties intégrantes de tout un écosystème, caractérisé par ses relations physico-chimiques et la présence de l'élément humain. Le concept de GEM reconnaît également que gérer les ressources à l'échelon national ne permet pas de prendre en compte correctement le fonctionnement de l'écosystème, car les espèces évoluent souvent au-delà de la zone économique exclusive (ZEE) d'un pays et de nombreux facteurs influant sur la productivité trouvent leurs origines en dehors du territoire sous juridiction nationale. Les GEM sont donc délimités par des frontières écologiques fixées par la bathymétrie, l'hydrographie, la productivité et la présence de chaînes trophiques, plutôt qu'en fonction des frontières territoriales tracées par l'homme. Ainsi, le Grand écosystème marin du courant de Benguela englobe les ZEE de l'Angola, de la Namibie et de l'Afrique du Sud, ce qui incite ces deux derniers États à gérer ensemble leurs stocks de merlus en procédant à des relevés d'enquêtes conjoints.

Le projet ASCLME a pour principale mission de compiler les informations existantes et nouvelles sur les courants des Aiguilles et de Somalie afin d'en répertorier les interactions avec le climat, la biodiversité et les économies de la région. Plusieurs expéditions scientifiques, effectuées sur le navire norvégien Dr Fridtjof Nansen et sur le navire sud-africain FRS Algoa, ont permis de recueillir d'abondantes données inédites sur les caractéristiques physiques et biologiques de la région ASCLME. Ces découvertes permettront de constituer un ensemble complet de données de référence, d'une importance vitale pour les pays concernés. Ils pourront s'en servir pour leurs recherches futures, pour la surveillance de leurs écosystèmes et pour la gestion adaptative.

Les données recueillies prouvent que la pollution, la surpêche et la dégradation de l'environnement menacent gravement les ressources marines de la région [PNUE/Secrétariat de la Convention de Nairobi, 2009]. De plus, le changement climatique anthropique altère des variables environnementales essentielles, entraînant une élévation de la température de l'eau et des variations dans la fréquence des tempêtes qui affectent le fonctionnement des pêcheries. Les pays de la région ASCLME, les petits États insulaires des Comores, de Madagascar, de Maurice et des Seychelles sont plus particulièrement exposés aux effets du changement climatique. La situation est donc très préoccupante pour les populations côtières pauvres et fortement tributaires des ressources marines.

Cependant, grâce à leur collaboration dans le cadre du projet ASCLME, les pays de l'océan Indien occidental cernent déjà mieux les défis environnementaux qu'ils doivent relever. À terme, ils négocieront et ratifieront un programme d'action stratégique (PAS) par lequel ils pourront résoudre ces problèmes ensemble à l'échelon régional. Ce PAS définira officiellement les mécanismes institutionnels, les mesures, textes juridiques, réformes institutionnelles, investissements et actions nécessaires pour répondre aux priorités de gestion et aux problèmes identifiés par le projet. Le système de suivi à long terme et d'alerte rapide ainsi mis en place montre tous les avantages qu'un dispositif d'information fiable sur les écosystèmes peut apporter à ces pays. Le repère 1 indique l'emplacement de l'équipement océanographique utilisé pour surveiller l'évolution des écosystèmes en temps réel ; ce matériel active un mécanisme d'alerte rapide détectant les impacts du changement climatique. Nombre de ces instruments sont déjà installés, mais le déploiement et les opérations de maintenance se poursuivront au-delà de 2010. Conjugué à des études des zones côtières et complété par des données de télédétection par satellite, ce réseau permettra de disposer d'informations précises sur les impacts spécifiques du changement climatique sur des écosystèmes. Exploitées par des modèles, ces données pourront aider les pays de la région occidentale de l'océan Indien à établir des prévisions fiables et précises et à revoir périodiquement leur stratégie de gestion. Les pays prendront leur décision en toute connaissance de cause afin de prévenir au mieux les catastrophes et atténuer les effets les plus dévastateurs du changement climatique.

Les informations scientifiques produites par le projet ASCLME seront synthétisées dans une analyse diagnostique transfrontalière (ADT). Il s'agit d'une évaluation scientifique identifiant et quantifiant les causes des problèmes environnementaux d'une région géographique. Ce document constitue donc un outil primordial pour l'élaboration du PAS. En poursuivant sa mission ultime, à savoir aider les pays de la région ASCLME à mieux gérer leurs ressources marines et côtières et à faire face à l'impact du changement climatique, le projet ASCLME se situe à la pointe des efforts déployés à l'échelle de la planète pour renforcer le lien entre science et gouvernance.

Un dispositif technique adapté aux écosystèmes

Source : Vousden et Ngoile, 2009.
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